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Full text of "Oeuvres dramatiques de F. Schiller: traduites de l'allemand: précédées d'une notice biographique ..."

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I 



f>^-Sér~fer-g^ 



Vti, s.-o, .yjx. '£. 



>\ 



f^t i ér^'T^ 




§ 



I 



J 



I 



OEUVRES 



DRAMATIQUES 



DE F. SCHILLER. 



TOME CINQUIÈME. 






IMPRIMERIE DE FAIN , PUGE^ DE L'ODÉON. 



OEUVRES 



DRAMATIQUES 



DE r. SCHILLER, 



TRADUITES DE L'ALLEMAND; 



f » » 



PRECEDEES 

D'UNE NOTICE BIOGKAPBIQnE ET LITTÉRAIRE SUR SCHILLEU. 



TOME V. 



A PARIS, 



CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE, 

AU PALAIS-ROYAL. 



M. DCCC. XXL 



fc*«i*-. -i-i il 



LA FIANCÉE DE MESSINE , 



OU 



LES FRÈRES ENNEMIS, 



TRAGÉDIE AVEC DES CHOEURS. 



TOM. y.SehiiUr. 



DE I^'EMPi^OJ OU CHCEUR 

DANS LA TIIAQÉPÏE. 



\jN ofavr^ge po^tiqu9 doit se défendre loi- 
même ; ^t lorsque leflèt n'a point parlé paur 
lui, les dissertations sout de peu de secours* 
L'on pourrait donc livrer le Chœur à luirméme^ 
et j quand une fois il aura été couYeni^blement 
«mepié sur la scène , s en rapporter à ce qu il dira. 
Bf ais le ppëœe tr^tqiy; né9K «omplst que par 
la représeptfttiqa théâtrale \ le poète ne fournit 
<fpfi i«s parplea; la musique et la danae doivent 
venir çnauite le^ ^oim^F- Tant qujs le Gbcaur sera 
privé de ces dpu» grands moyens d'expression, 
aussi long-temps qu'il ue ser^ dans réounonûe 
d'une tri^gédie quun accessoire, qu'un corps 
étran^r, il y paraîtra seulemeut comme un 
«n)l>ai^r4S qui interrompt la marche de l'action , 
qui détruit Tillusion et refroidit le spectateur. 
Pçnr bieu ajj^écier le Ghceur , il faudrait se 
tran^rter ^u théâtre tel qu'il est , au théâtre 
tel qu'il pourrait être; opération de l'jesprit 
indttpensft^l^ dès qu'on veut porter plus haut 



4 i)E L'EMPLOI DU CHOEUR 

Ses idées. Ce qui manque a l'art, c est à vous a y 
suppléer. Le défaut accidentel dun moyen 
d'exécution ne doit pas restreindre Timagina* 
tion créatrice du poëte ; il se propose pour but 
ce qui lui semble le plus beau , il s'efforce d'fit- 
teîndre l'idéal 5 c'est aux arts dé la pratique de 
s'accommoder ensuite aux circonstances. 

Il n'est point vrai , comme on l'entend dire 
communément , que l'art dépende du public ; 
c'est le public qui dépend de l'artiste ; et toutes 
les fois que l'arf s'est dégradé ^ c'est par la faute 
des artistes» 11 ne faut au public que la ca.pacité 
de sentir 9 et il la possède. Il vient au théâtre 
avec des désirs indéterminés et des facultés 
très-variées j il y porte l'aptitude au sublime , il 
sait jouir par l'intelligence et par la raison ; et s'il 
à commencé par se contenter de ce qui était 
mauvais 9 certes il n'en sera plus ainsi, et il 
exigera ce qui est bon,' lorsqu'on le lui aura 
une fois donné. Le poëte, objecte*tK)n, est bien 
bon de travailler d'après l'idéal •, le critique est 
bien bon de juger d'après les idées, tandis que 
l'art n'est que pratique , restreint , conditionnel 
et assujetti à la nécessité. L'entrepreneur veut se 
tirer d'affaire^ le comédien veut paraître; le 



DANS LÀ TRAGÉDIE. 5 

spectateur veut être 'diverti et recevoir des 
éuiotious^ il cherche son plaisir , et n'est point 
satisfait si Ton exige de lui un eiïbrt , lorsqu'il 
attendait un délassement et un jeu. 

Mais^ pour traiter plus sérieusement du théâ- 
tre y ce divertissement du spectateur, ne doit-on 
pas rélever, et même Fennoblir? C'est un jeu 
sans doute, mais c'est un jeu poétique; Fart est 
consacré au plaisir des hommes, et il ne peut 
avoir une tâche plus grande, plus sérieuse , que 
de contribuer à leur bonheur. L'art le plus par- 
fait est celui qui procure les jouissances les plus 
subhmes; et la plus sublime des jouissances, 
c'est le libre exercice des forces de 1 ame. 

L'homme attend donc des arts de l'imagina- 
tion un certain affranchissement des bornes 
du réel ; il veut qu'ils le fassent jouir du possi- 
ble , et qu'ils donnent carrière à son imagina- 
tion. Le moins exigeant cherche à oublier ses 
affaires , sa vie commune , son individualité 5 i^ 
veut se seutir sur un sol au-dessus du vulgaire , 
il veut repaître sa curiosité des combinaisons 
merveilleuses de la destinée. S'il est d'une natujqe 
plus sérieuse, il veut retrouver sur le théâtre 
ijn système moral plus pur que dans la vie 






WW—— ^— W— — Mw— II» ■i um' i ■l'^i ^1— ^^w»wii^^l^»»i|1^ipryi^^r^^^w^l^^w^p^^^^^^^^^r'^^^^i^^^ 



6 DE L'^EMPLOI DU CHOEUR 

réelle; cëpeâdànt ilsâit fort bîten quilhèse liitè 
quà uti simple jéïi; il est averti, par son sens 
intîtoè, qull ne s'Agit qued'uti stohge; quand il 
rentrera du tliîëâtre datts le knonde rëel ^ il sera 
©n'aère 'èhvîtônîië de tûùlè^ les dtconstalùces 
qui le plissent , il sera leur proife teoftime àupâ- 
Mvatot; ^lefe sont deiiïeui^es les mêïues, ^t il 
il y à ïiteh de chàhgë en lui ; il a seulemèttt joui-, 
|>êndànt uà instant, d\iné iùiprèssitth agreaMè 
qiîd s'évbnuyuit eu rëVeil. 

iÂii^feii, «11 ne s'i^issàit Hfaè dune îllttsiôtt 
pôSsàgère, 'urtre apparence dé vérité, ou xîettfe 
vraisë^bltrnce 'que lès hottiutes siiîï&titeènt 
volontièît^s à la Vérité , sètàieùt suffisantes. 

Mais Tàrt V^fcaWe n -a pas pt>ur seul but une 
îllïisi^ ^ssagèrè; il tté veut pàfe seulement 
àflfkWàchir l^ôm^tt pêttdàtrt Uû rêve d'un în^ 
sl?airt , il veut feêrtte raffr^éhir réèlteittent è*; 
tin effet: îl doit éveittér , leiAplo'yet- et foraiet eu 
^ uriè fôtcë Tttôùvèlle-, il dort plàcfet dèvàùt tei> 
<iomniè un objet vîsiMe , ce taibûde dé Tttitfellî- 
%ëncè qui pesait sur lui coiUiôè Yrile mêttîèfé 
fcrtite , qui î'ôpprirtiait côtaittfe une Toi*èe 
aveugle; il doit eh fàh-e là libre ^éàtîon de 
iû(6tre«sprît, et iSoutfieftre la itiâtièrfe àui idées. 



DANS LÀ TRAGÉDIE. 7 

Et puisque l'art véritable doit produire ^pel- 
que chose de rëel et ^'c^ectif , il ne peut S9 
coutenter d'une simple apparence de la vérité. 
C'est sur la vérité elle^onéme, sur les fioinde- 
mens profonds et inébraolaldes da la nature ^ 
qu'il élevée son édiiSbe idéal. 

Mais «coninsient l'art sera-^nil à la fois tout 
idéal^ et cependant intimeuient uni au sens réel? 
comment pourra-t-il abandonner entièrement 
le réel et se conformer exactement à la nature ? 
C'est à quoi bien peu savent atteindre; c'est 
ce que l'examen des ouvrées poétiques et 
plastiques pr^ente d'une façon si inégale ; tan** 
dis que cette double condition semble cepen^- 
dant naître diiiectement d un seul et même 
se^jthnent. jQ -arrive communément qu'on sa- 
crifie Tune pow atteindre l'autre , et que par-là 
on n'en jem|>lit aucune. Celui à rqui la nature a 
accordé la justesse d'observation jet la délicatesse 
de sentiment , mais à qui eUe a refusé la force 
créatrice de rimagination^jsera un peintre fidèle 
de la réalité; il saisira les apparences acciden- 
telles, mais jamais l'esprit de la natm*e; il ne fera 
que nous xcjproduire le monde matériel 9 njiais i| 
n'en ferajjamaisaatatre puvr^ge^ jamaisil n'en fpw 



dhM«>i«0WaeE»-t HMa>v4>«4^ £. . ■& 



8 DE L'EMPLOI DU CHOEUR 

la libre production de notre esprit de création ; 
îl n'accomplira point Faction bienfaisante de 
Fart qui consiste à nous affranchir des bornes 
dîi réel. Elle iest vraie, mais elle est triste, Fhar- 
monie qui s'établit entre nous et un tel poëte ou 
un tel artiste ; lorsque nous voyons l'art , qui 
déviait nous délivrer des entraves de la réalité 
nousy placer lui-mêmepeniblement. Mais celui, 
au contraire, à qui est échue en partage Timagî- 
nation, mais sans le caractère et le sentiment, 
ne s'inquiétera pas de la vérité, il se jouera 
seulement du monde matériel , il cherchera à 
étonner par des combinaisons bizarres et fan- 
tastiques , et comme son fait n'est qu'apparence 
et nuage', îl pourra , à la vérité , divertir un 
instant, mais ne pourra rien fonder ni con- 
struire sur le sentinient. Sa frivolité, pas plus 
que la vérité de l'autre, n'a rien de poétique. 
Faire succéder des formes fantastiques arbî- 

• • • • 

trairenâent Furie à l'autre, ce' n'est pas plus 
atteindre Fidéal, que ' ïè^rodùire la réalité en 
copiant n'est représentei* la nature. Les deux 
conditions sont si peu contradictoires, qu'on 
pourrait bien plutôt les confondre en une seule, 
^u fait^ Fart véritable abandc>iine entièrement 






DANS LA TRAGÉDIE. 9 

le réel et devient purement idëal. La natare elle- 
même n'est qu'une idée de l'esprit, qui ne tombe 
jamais sous les sens. Elle est cachée sous les 
objets y mais elle ne devient jamais uâ objet. 
U est accordé , ou plutôt il est imposé à Tart 
idéal de saisir l'esprit de chaque chose , et de 
lenchaîner sous une forme matérielle. Mais il 
ne peut jamais le présenter aux sensj seulement^ 
par sa puissance créatrice, il peut le montrer à 
Timagination 9 et par-là être plus vrai que toute 
réalité et plus positif que toute expérience. Il 
suit évidemment de là que l'artiste ne peut em- 
jdoyer aucun élément tiré du réel, du moins tel 
qu'il ly trouve, et que son ouvrage doit être 
idéal dans toutes ses parties, pour avoir de la 
réalité, dans sopepsexnble, et pour se trouver en 
même temps en harmonie avec la nature. 

Ce qui est vrai de la poésie et de l'art en 
général, l'est aussi pour chaque g^re en parti- 
culier; et Fou fera sans peine à la tragédie l'ap- 
plication de ce qui vient d'être exposé. Là 
aussi l'on.a.eu, l'on a encore à combattre l'idée 
commune de ce naturel qui détruit et efface toute 
espèce d'art. et .de poésie.. A la «vérité, l'on doit 
ajoutera l'art d Wagiuer, un certain idéal plutôt 



To ' DE L'EMPLOI DU CRflEtJR 

de lati^Àlie^mais cequecomminiëiiieiit Fon 
désire de la poésie, let spécÎAfettieiU; de k poésie 
diramiatîque^ c'^t rî&iskm qui ,4k sapp^^ 
sible , ins miserait jamais <q«i'un «aisérable escftxiio^- 
tagê« Tottteï tes ctrooxistaoœs éxtérieums de la 
repi^ntatîoiQ 4liéâtraie s'a{^^ idée; 

tout y est iseiiieiiMM syniboile et k réalité ; le 
jour du théâtre est artffieidi^ IWchrtecture (n'y 
est que figurée^ le diseours poétique est idéal; 
r^ctioii seule doit eo^dinaiteuMat être réeUe, et 
cette circoustUBoe particdKèrè a inicié Teusem^^ 
Me. C'est aiasi que les Français, qui M sont eiË-* 
tîkeoieQt «tiépriis sbt l'esprit des ancimis, ont 
introduit sur le théâtre une Uiûté de temps et 
de lieu tOQt-4-fait ^âft-tifi^ieHe et volgaire , cmn^ 
me s'il j avak un â«itre lieu ^'«im ^paee pure« 
tn^eat iâéA et ftn 'stitre te«aps que le ;pregrès 
oontiuu de F^âfetioD. 

Ij'iïftreductMB du discours métrique est'd^ 
un graud pas veiis la tragédie poétique. "Que 
qudiques essais lyriques s'étsiblisseot *heurei»e^ 
ment $i«r le théâtie , et la poésie, par sa |Mrapre 
force, dans «ue seule victoitie ^eu aura rempotté 
plusieurs sur ks préjuges âe«maaus. Mais^»^ 



DANS LA TRAGÉDIE. it 

pendatit qu'est->-€e qu'une victoire partielle , tant 
que l'ensemble sera en proie à l'erreur? La 
poésie doit^elie être seulement tolérée à titre 
de licence , lorsque l'essence même de la tra<«- 
gédie est la poésie ? L'introduction du Chœur 
serait le dernier pas, le plus idéci^f, même 
qtiiand il ne devrait servir qu'à déclarer une 
-goeme ouverte et honorable à la manie tlu natu^ 
«el dans les at-ls ^ ce serait comkne une sorte de 
re»ipart vivant dont la tragédie s'environne*- 
rait pour se défendre de l'invasfon du monde 
réel, ^t qui assurerait à sdn existence idéale 
la liberté poétique. 
La tragédie des grecs est, coiniHe oà sait, 

émanée du Chœur. Noha-seulemeat c'est bisfeo- 

« 

riquemeiM et p» ^VÊoe^skm èe «elnps qu'elle 
en e«t drivée , Mais on peut dk-e aatei qu'elle 
en procède poétiquement et par l'espiît, et que 
^aïis ces témoins continuels, sans oe support 
de Taction , tAi aiiraiit tme toute «hJtre tieruvre 
poétique. La suppi<essîon du Chœur, (et la oon- 
centrafioA d!e cet orgtfne expressif et p«iissant 
tfa un miséràide eotffident , 'figure sans carac- 
tère et qui ne votait que jxmt apporter l'en- 
nui^ Yi'èst celtes 'ps^ ati <i«U9si grand përfectîoB- 



1 



i 



12 DE L'EMPLOI DU CHŒUR 

nement de la tragédie que les Français et leurs 
imitateurs se le sont imaginé* 

La tragédie antique , qui à son origine n'avait 
afTaire qu'aux dieux ^ aux héros et aux rois , 
employa le Chœur comme un élément néces- 
saire ; elle le trouva dans la nature , et s'en servit 
parce qu elle ly avait trouvé. Les actions et les 
destinées des héros et des rois sont par elles- 
mêmes fort puhliques; dans ces temps de sim- 
plicité^ elles l'étaient encore davantage. D'où il 
suit, que le Chœur dans la tragédie antique^ 
était un organe donné par la nature^ il tenait 
à la forme poétique qu'avait reçue la vie réelle. 
Dans la tragédie nouvelle, il doit être un or- 
gane dominé par Fart , il doit aider et féconder 
la poésie. Le poète moderne ne trouve plus le 
Choeur dans la nature, il lui faut le créer et 
l'introduire poétiquement ^ c est-à-dire que la 
fable qu'il met en action doit subir un change- 
ment , qui la reporte vers les temps de l'enfance 
des peuples , vers les temps oii les formes de la 
vie étaient simples. Le Chœur rendrait par-là des 
services encore plus essentiels aux tragiques 
modernes qu'aux poètes antiques. Il transfor- 
merait le monde moderne et vulgaire en un 



j 



DANS LA TRAGÉDIE. i3 

monde antique et poétique. Il rendrait impos- 
sible remploi de tout ce qui résiste à la poésie, 
et ramènerait tout à des motifs simples, immë* 
diats et naïfs. Maintenant le palais des rois est 
ferme ; la justice a été amenée des portes de la 
ville dans l'intérieur d'une maison; l'écriture 
a été substituée à la parole vivante; le peuple 
lui-même, cette masse animée et sensible, n a- 
gissant plus dans sa force et dans sa rudesse y 
est devenu l'état, c'est-à-dire une idée abs- 
traite; les dieux se sont retirés dans le coeur 
de l'homme. Le poète doit rouvrir les palais ; il 
doit replacer les juges sous la voûte du ciel; il 
doit rendre les dieux à leurs autels; il doit réta- 
blir toutes les circonstances immédiates de la 
vie réelle qu'ont écartées les convenances arti- 
ficielles, et repousser toutes les dispositions de 
l'art, qui empêchent l'homme de démêler en 
lui et d'y laisser voir les vraies apparences de 
son naturel, et son caractère originel. Il faut 
faire comme le statuaire qui rejette les vête- 
mens modernes, et ne conserve des circon- 
slances extérieures que celles qui donnent aux 
formes un aspect plus grand , plus mâle et plus 
déterminée 



\ 



i4 DE L'EMPLOI DU CHŒUR 

Et de même que Tartiste déploie autour de 
^s figures des draperies aux larges plis pour 
les encadrer d'une manière riche et agréable ^ 
pour rattacher ensemble les parties séparées et 
eu former des masses tranquilles, pour laisser 
du jeu à la couleur qui attire et réveille les 
yeux 5 pour cacher a la fois et faire ressortir les 
(4Br9\e8 femuaipes : ^ uiém^ le poète tragique 
doit entourer et entrelacer l'édifice solide et 
proportionné de l*^ction , et les contours dé- 
terminés dq pas p«r$onnage$, *v€iç mie parure 
lyriqwft qani, comme un ample vétemeut de 
pqurprQ , laii^sQr^ ses figures agir avec liberté 
et noblesse , mm ayfK? une dignité soutenue et 
im qalme guWiroe. 

. Dans une wgauisiitiqu d un ordre plus re-^ 
levé 9 la matière première ou élémentaire cesse 
d'être discernée. Ainsi les élémens chimiques 
des couleurs disparaissent dans la carnation de 
Thomme vivant. Mais ailleurs la piatière a ses 
droits, «t peut, à jBPte titre, faire parti? de l W 
semble de l'art. Il faut qu elle tienne fia pUee 
au milieu de Vharmouie et de la pléoitude d'une 
créatioo vivante ; il f»m q» elle fasse valoir les 
formes qu'elle enveloppait , et non pas que «ees 



]>ANS LATlftAGÉDlE. , ^S 

ftannea se f^ssmt péniblement jouir Wk travers^ 

Cela est facile à ciwceyoiF dans 1^ a^ta du de»^ 

aiaj et se retrouve aussi dans la poésie et la 

tri^ëdie^ dont il est ici question^ Tout ce que 

ViotelligeiH^ a gëuéralisë ^ c<Hni3Ae tout ce qui 

a^t , ujEÛqueioeut sur la seusaUou y n'est que 

la matière^ r^ément Isorut dune ceuvre po^ 

tique ;p et la poésie dlsparaUra infailliblenf^ent 

si on laisse prédominer' l'un ou l'autre ; cv 

la poésie est placée justement dans l'équilibre 

de ridëal et de la sensation* Mai$ VhowDPe est 

ainsi fait , qu'il veut toujours aller du particu*^ 

lier au général j et la réflexion doit aussi tenir 

sa place dans la tragédie^ en telle sorte qu'elle 

puisse regagner, par une exposition directe , ce 

qui lui manque dans l'extérieur de k vie, En 

effet y lorsque les de«x élénciens de la poésie, 

Fidéal et la sensation , ne sont pas confondus 

iotérieurement dans une même action , a» 

moins doivent-ils agir près l'un de l'autre j^ ou 

la poésie s'évanouit. Quand la balance n'est pas 

égide au dedans^ il faut chercher VéquiUbre 

par les oscillations des deux plateaux. 

Et c'est à cela que sert le Chœur dans la 
tragédie. Le Chœur n'est pas un individu ^ il est 



i6 DE L'EMPLOI DU CHŒUR 

lui-même une i dee gënërale; niais cette idëe 
est représentée par une masse forte et sensible 
qui , par sa large présence , s'empare de la sen- 
sation : le Chœur laisse là le cercle étroit de Tac- 
tion , plane su^ les destinées et Favenir, sur les 
temps et les peuples, sur Fensemble de Thuma- 
nité j il montre les grands résultats de la vie j 
il proclame les leçons de la sagesse : mais tout 
cela 5 il le fait avec la toute-puissance de Tima- 
gination , avec là liberté et laudace lyriques , et 
en s'élancant du sommet élevé des choses hu- 
maines y comme les dieux dans leur marche ; 

et il fait cela avec tout le pouvoir que le 
rhythme et la musique lui donnent sur les sens, 
par les sons et le mouvement. 

Le Chœur épure aussi le poëme tragique , en 
retirant la réflexion de Faction, tandis qu'il 
puise sa force poétique dans cette séparation 
même , comme Fartiste tire de la nécessité du 
vêtement une beauté et un attrait de plus , au 
moyen d'une riche draperie. Mais, de même 
que le peintre se voit forcé à rehausser tous les 
tons de la chair pour les tenir en harmonie 
avec les draperies, le langage lyrique du Chœur 
contraint le poète à relever en proportion tout 



DANS LA TRAGÉDIE. ,^ 

le langage du poëme , et par-là à donner plus 
(leaergie à la puissance de l'expression. Le 
Chœur prescrit à Fauteur tragique cette subli- 
mité de ton qui remplit loreille, qui attache 
lesprit et qui agrandit le sentiment : il devient 
nécessaire de donner aux figures un aspect 
colossal , d élever les personnages sur le co- 
thurne , et de présenter tout le tableau avec 
une grandeur tragique. Supprimez le Chœur, 
et le langage de la tragédie s'abaissera sur-le- 
champ , ou bien ce qui semblait grand et fort 
paraîtra contraint et exagéré. Le Chœur antique, 
introduit dans la tragédie française^ la ferait 
paraître dans toute sa misère et l'anéantirait ^ 
tandis que dans la tragédie de Shakspeare, il 
en ferait ressortir la vraie signification. Autant 
le Chœur apporte de vie dans le discours , autant 
il met de calme dans Faction , mais de ce calme 
noble et élevé qui doit être le caractère des 
beaux ouvrages de Fart ; car le sentiment du 
spectateur , au milieu des plus vives émotions, 
doit conserver sa liberté ; il ne doit pas être la 
proie des impressions qu'il reçoit •, il faut qu'au 
contraire il puisse toujours se séparer distinc- 
tement de ce qu'il éprouve. Ce que la critique 

ToM. V. Schiller. ?. 



i8 DE L'EMPtOI DU CHOSUR 

* \ 

I 

vulgaire a coutume de blâmer dans le Chœur , 
-c'est de détruire rillusion, de nuire à Teflet de 
la jpassion. Hë bien, c'est le plus grand ëloge 
qu'il puisse recevoir 5 car cet effet aveugle des 
passions est ce que le véritable artiste cherche 
à éviter : cette illusion , il serait honteux de la 
produire. Lorsque les agitations oii la tragédie 
jette notre cœur se succèdent sans interruption^ 
ce n'est pas autre chose qu'une victoire rem- 
portée par la souffrance sur la vérité \ c'est nous 
mêler avec l'action même, au lieu de nous faire 
planer sur elle. Le Chœur, en tenant séparées 
les parties , en se plaçant, tranquille contempla- 
teur des passions , nous conserve notre liierté , 
qui eût disparu dans le tourbillon des émotions. 
Les personnages de la tragédie ont aussi besoin 
^e ces intervalles, de ce repos, pour se re- 
cueillir : ce ne sont pas des êtres réels qui 
obéissent seulement à l'impression du moment 
et figurent comme individus ; ce sont au cou- 
traire des personnes idéales qui représentent 
leur espèce et révèlent les profondeurs de l'hu- 
manité^ La présence du Chœur, qui les écoute 
comme un témoin et comme un juge, qui 
apaise les premières explosions de leurs pas- 



'-t^^wÊÊ^^ÊÊÊÊmÊm^^ÊÊÊ^mmx^ 



y 



DANS LA TRAGÉDIE. 19 

sions par sa prévoyante intervention, motif e 
la gravité avec laquelle ilfs agissent , la dignité 
avec laquelle ils parlent j ils se trouvent déjà 
en quelque sorte sur un thé^re naturel oii ils 
parlent et agissent devant des ^spectateurs , et 
par-là sont d'autant mieux disposés pour figurer 
sur un théâtre artificiel et à parler au puhlic. 

En voilà assez sur le droit que j'ai de raimener 
le Chœur antique suf la scène tragique. On con- 
naissait , à la vérité , les chœurs dans les tragé- 
dies modernes ; mais le Chœur de la tragédie 
grecque , tel que je Fai employé ici , le Chœur 
comme personnage unique et idéal , qui accom- 
pagne et soutient toute Faction , est essentielle- 
ment différent de ces chœurs d'opéra. Et lors- 
qu'à l'occasion de la tragédie grecque^ j'entends 
parler des chœurs au lieu du Chœur , je soup- 
çonne qu'on ne sait pas fort bien ce qu'on dit. 
Le Chœur de la tragédie antique , depuis qu'elle 
a fini y n'avait pas^ à ma connaissance, reparu 
sur le théâtre. 

J'ai, il est vrai , divisé le chœur en deux par- 
ties , et je les ai mises en opposition l'une avec 
Fautre. Mais c'est seulement vers le dénoû- 
ment, et alors il agit comme un personnage 



1 



20 DE L'EMPLOI DU CHŒnR DANS LA TRAGÉDIE. 

rëel et comme une foule aveugle : commeChœur 
et personnage idéal , il est toujours le même. 
J'ai change le lieu de la scène ^ et j'ai plus d une 
fois écarte le Chftur; mais Eschyle , le créateur 
de la tragédie 9 et Sophocle, le plus grand maître 
de Fart , ont aussi pris ces libertés. 

Une autre liberté, que je me suis donnée, est 
plus facile à justifier. J'ai employé la religion 
chrétienne et la mythologie grecque, en les 
mêlant ensemble : j'ai même rappelé quelques 
souvenirs des superstitions mauresques ^ m^s 
le lieu de l'action est à Messine , oii ces trois 
religions croissaient ensemble et parlaient aux 
sens, soit par leur présence^ soit par leurs 
monumens. D'ailleurs, je tiens que c'est un 
droit de la poésie de considérer, quant à l'ima- 
gination , les diverses religions comme un tout 
collectif, dans lequel tout ce qui porte un ca- 
ractère propre , tout ce qui produit une impres- 
sion particulière, doit trouver sa place. Sous 
le voile des religions repose la religion elle- 
même, l'idée de la Divinité; et celle-là, le poète 
doit y croire et la professer toutes les fois et 
sous toutes les formes qu'il trouvera les plus 
opportunes et les plus persuasives. 



L 



LA FIANCÉE DE MESSINE , 



OU 



r 



LES FRÈRES ENNEMIS. 






PERSONNAtiES. 



? ses fils. 



DONA ISABELLE ^ princesse de Messine. 

DON MANUEL, 

DON CÉSAR, 

BÉATRIX. 

DIEGO. 

DES MESSAGERS. 

LE CHOEUR, formé de la suite des deux frères. 

LES ANCIENS DE MESSINE , personnages muets.. 



i 



LA FIANCÉE DE MESSINE , 



ou 



LES FRERES ENNEMIS. 



Le théâtre représente une vaste salle soutenue par des colonnes,. 
Les entrées sont à droite et à gauche. Sans le fond, une grande 
porte conduit à une chapelle. 



DON A ISABELLE en grand deuil. Les sénateur]^, 
de Messine sont assis autour d'elle. 



ISABELLE. 



L'est la nécessite^ et non mon propre penchant 
qui m'amène devant vous, respectables citoyens, 
de cette ville , et qui m'a forcée à quitter mes ap- 
partemens retirés, pour venir ainsi dévoiler mon, 
visage devant les regards des hommes. Car il con- 
vient que la veuve , qui a perdu la gloire et le bon- 
heur de sa vie , s'enveloppe de vêtemens lugubres , 
et, dans une paisible enceinte, se dérobe aux regards 
du monde. Cependant,, la voix impérieuse et inexo- 
rable des circonstances me ramène aujourd'hui 
vers la lumière et le monde que j'avais abjurés. 
La lune n'a pas encore deux fois, renouvelé son 



f^^mmm 



a4 LA FIANCÉE 

disque lumineux^ depuis que j'ai conduit, à sa der- . 
nière et tranquille demeure , mon royal époux , celui 
qui gouvernait cette ville avec tant de fermeté, et 
dont le bras puissant vous protégeait contre cette foule 
d'ennemis qui volis environnent. Il n'est plus, cepen- 
dant son esprit anime encore ses illustres fils ; et il 
semble revivre dans ces deux héros, l'orgueil de 
cette contrée. Vous les avez vus, au milieu de vous, 
croître et prospérer ; mais avec eux se développait 
le germe fatal et mystérieux d'une déplorable haine 
fraternelle qui , après avoir troublé la douce union 
de l'enfance, est devenue terrible par le progrès 
de l'âge. Jamais je n'ai pu jouir du spectacle de 
leur concorde; je les ai nourris tous deux sur ce 
sein maternel , tous deux ont eu leur part de mes 
soins et de mon amour, et j'ai su, depuis l'enfance, 
conquérir leur attachement , seul penchant qui leur 
soit commun. Pour tout le reste, ils sont divisés par 
une sanglante discorde. 

A la vérité , tant qu'a duré lé gouvernement sé- 
vère de leur père , il a su , par une justice rigoureuse 
et forte, dompter leur bouillante ardeur, et main- 
tenir, sous un joug de fer, leurs âmes audacieuses. 
Ils n'osaient pas approcher l'un -de l'autre, quand 
ils étaient armés ; ils n'osaient pas coucher sous le 
même toit. C'est ainsi qu'une autorité redoutable 
empêchait l'explosion terrible de leurs passions fé- 
roces; mais au fond de leur cœur, la -haine subsis- 
tait sans s'affaiblir. L'homme fort ne songe pas à 
arrêter le mal dans sa source , parce qu'il peut em- 
pêcher le torrent de se déchaîner. 

Ce qui devait arriver, arriva ; dès que la mort eut 



DE MESSINE. aS 

fermé ses yeux , dès que ses fils ne furent plus re- 
tenus par sa main puissante ^ leur ancienne haine 
éclata , comme la flamme d'un brasier ardent s'é- 
chappe dès qu'elle n'est plus renfermée. Je vous dis 
ici ce dont yous êtes tous témoins : Messine se divise; 
cette animosité fraternelle brise tous les liens de 
la nature, et déchaîne une discorde universelle; le 
glaive s'est opposé au gla.ive; la ville est devenue un 
champ de bataille , et cette salle même a été arrosée 
de sang. 

Vous avez vu que tous les liens de la société 
étaient brisés ; et mon coQur aussi est intérieurement 
déchiré. Les maux publics vous touchent, et vous 
ne songez guère à vous informer des douleurs d'une 
nière. Vous êtes venus à moi, et vous m'avez dit ces 
rudes paroles : « Vous voyez que la discorde de vos 
» fils va allumer la guerre civile dans cette ville ; 
» elle est entourée d'ennemis redoutables, et ne 
» peut leur résister que par la concorde. Vous êtes 
» mère de nos princes , voyez comment vous pouvez 
» calmer leur rage sanguinaire? Et, que nous im- 
)} porte à nous , citoyens paisibles , les dissensions 
» de vos fils ? Devons-nous périr , parce qu'ils sont 
» animés d'une haine furieuse l'un contre l'autre? 
» Nous saurions bien sans eux régler notre sort , et 
» nous donner à un autre prince qui voudra notre 
» bonheur et s'occupera à le faire. » 

Tels ont été vos discours , hommes durs et sans 
pitié; vous n'avez songé qu'à vous et aux intérêts 
de votre ville; vous avez chargé, du poids des 
malheurs publics, un cœur que les chagrins et 
les angoisses maternelles opprimaient déjà assez. 



26 LA FIAIJCÉE 

J'ai entrepris, mais sans espérance, avec Tâmc 
déchirée, de me jeter entre ces deux furieux, et de 
les rappeler à la paix. Sans crainte, sans relâché, 
sans découragement , je les ai fait supplier l'un et 
Tautre, jusqu'à ce que ma prière maternelle ait ob- 
tenu d'eux qu'ils viendraient paisiblement dans 
cette ville , dans le palais de leur père , et que , sans 
faire éclater leur inimitié, ils se rencontreraient 
ensemble; ce qui n'était point encore arrivé depuis 
la mort de leur père. 

Nous sommes au jour indiqué pour cette entrevue. 
D'heure en heure, j'attends qu'on vienne m'annon- 
cer la nouvelle de leur approche. ^Cependant, tenez- 
vous prêts à recevoir vos princes avec solennité , 
et comme des sujets doivent faire. Songez seulement 
à vous acquitter de vos devoirs. Quanft. au reste, 
laissez-nous aviser aux moyens de le régler. Les 
combats désastreux de mes fils feraient la rui^ne de 
cette contrée et la leur ; mais, s'ils étaient réconci- 
liés et unis , ils auraient assez de puissance pour 
vous défendre contre toute attaque, et pour main- 
tenir leurs droits contre vous-mêmes. 

(Lessénatears s'éloignent en silence en portant la main sur leur cœur. Elle fait un signe 
'^ à un de ses vieux serviteurs ; il demeure. ) 



ISABELLE, DIEGO. 

ISABELLE. 

Diego ! 

DIEGO. 

Qu'ordonne ma princesse ? 



DE MESSINE. 



*7 



ISABELLE. 

I 

Mon vieux serviteur , âme sincère , approche ; 
tu as partage mes souffrances et mon affliction , 
partage maintenant mon contentement. J'ai confié 
à ton cœur fidèle la triste douceur de mes secrets 
les plus intimes : le moment est venu oii ils doivent 
paraître à la clarté du jour. Trop long-temps j'ai 
étouffé le mouvement si puissant de la nature , pen- 
dant qu'une volonté étrangère régnait sur moi : 
maintenant sa voix peut s'élever librement ; aujour- 
d'hui mon cœur sera soulagé , et- cette maison , si 
long-temps déserte , va rassembler tout ce qui m'est 
cher. 

Porte donc tes pas chancelans vers ce cloître que 
tu connais bien et qui m'a conservé un trésorsi cher. 
Ce fut toi , fidèle serviteur, qui sus l'y cacher pour 
des jours meilleurs , et qui me rendis ce triste ser- 
vice dans mes malheurs. Maintenant, d'un cœur 
joyeux , ramène ce gage précieux vers un séjour plus 
heureux. ( On entend dans Véloignement sonner les 
trompettes. ) Hâte-toi , hâte-toi , et que la joie rajeu- 
nisse ta démarche affaiblie. J'entends le bruit des 
trompettes guerrières qui m'annoncent l'arrivée de 
mes fils. {Diego sort. La musique se fait de nou- 
veau entendre de deux côtés opposés ^ et semble se 
rapprocher de plus en plus. ) Tout Messine est en 
mouvement. Entendez retentir ce bruit de voix 
confuses qui s'avance ici comme un torrent. Ce sont 
eux ! Je sens battre mon cœur maternel ; leur ap- 
proche lui donne à la fois de la force et de l'émo- 
tion. Ce sont eux ! mes enfans ! mes enfans ! 

(Elle sort.) 






a8 LA FIANCÉE 



LE CHOEUR entre. 

( Il se compose de deux demi-clioeurs qui entrent en même tempe sur le théâtre des 
deux côtés , Tun par le fond , l'autre par Tavantp^cène : chacun d'eux se range sur un 
des cdtÀ de la scène. Un des chœurs est formé de vieux chevaliers , Tautre de jeunes : 
ib se distinguent par des couleurs et des signes différens. Lorsque les deux chœurs 
sont rangés , la musique se tait, et les deux coryphées commencent à parler.) 

PREMIER GH(%:UR. 

Je te salue avec respect y palais magnifique ! toi y 
royal berceau de mon prince ! toi , dont cent co- 
lonnes portent la voûte altière ! Que le glaive repose 
au fond du fourreau. Que la furie de la guerre , le 
front ceint de serpens , soit enchaînée devant cette 
porte ; car le seuil inviolable de cette demeure hos- 
pitalière est gardé par le Serment , par ce fils d'Erin- 
nys y le plus redoutable des dieux infernaux. 

SECONP CHŒUR. 

Mon cœur murmure et se révolte dans ma poi- 
trine : ma main est prête pour le combat y loi'sque 
je vois la tête de Méduse , le visage odieux de mon 
ennemi. A peine puis-je commander à mon sang 
tout bouillant. Garderai-je l'honneur de ma parole? 
obéirai-je à ma rage frémissante ? Mais je tremble 
devant l'Euménide gardienne de ce lieu ^ devant 
le pouvoir de la paix de Dieu. 

PREMIER CHŒUR. 

Une attitude plus sage convient au vieillard. C'est 
à moi^ plus calme 9 de saluer d'abord. {Aux deux 
chœurs, ) Sois le bienvenu , toi qui , par un senti- 
ment pareil au mien ^ sais honorer et redouter les 
divinités protectrices de ce palais !' Pendant que les 



DE MESSINE. 29 

princes se parlent avec douceur j ne pouvons-nous 
pas échanger de sang-froid quelques innocentes pa- 
roles de paix ? car elles sont aussi bonnes et salu- 
taires. Quand je te rencontrerai aux champs , alors 
le combat sanglant pourra se renouveler^ alors le 
courage se prouvera par le fer. 

TOUT LE CHOEUR. 

Quand je te rencontrerai aux champs , alors le 
combat sanglant pourra se renouveler , alors le cou- 
rage se prouvera par le fer. 

PREMIER CHOEUR. 

Je ne te hais point ; tu n'es point mon ennemi : 
une même ville nous a vus naître , et cette race n'est- 
elle pas étrangère? Mais, lorsque les princes se 
combattent, leurs serviteurs doivent donner la mort 
et la recevoir ; cela est dans l'ordre , cela est juste. 

SECOND CHOEUR. 

Ds savent pourquoi ils se combattent et se haïs- 
sent à la mort j cela ne doit pas m'importer. Nous 
combattons pour leurs querelles. Celui-là n'a point 
de vaillance, celui-là n'a point d'honneur qui laisse 
rabaisser son chef. 

TOUT LE CHOEUR. 

Nous combattons pour leurs querelles. Celui-là 
est sans vaillance, celui-là est sans honneur qui 
laisse rabaisser son chef. 

UN HOMME DU CHŒUR. 

Écoutez ce que je pensais en moi-même , lorsque 
je descendais paisiblement ces chemins, à travers les 
moissons ondoyantes , livre à mes réflexions : dans la 



4 



3t) LA FIANCÉE 

fureur du combat nous n'ayons rien prévu , rien exa- 
miné; alors la chaleur de notre sang nous emportait. 
Ces moissons ne sont-elles pas à nous? Ces vignes, 
entrelacées dans les ormeaux, n'est-ce pas . notre 
soleil qui les mûrit? Ne pourrions-nous pas, dans 
une douce jouissance, filer des jours innocens et 
joyeux, et mener gaiement une vie facile? Pour- 
quoi, d'un esprit furieux, tirons-nous le glaive 
pour cette race étrangère ? Elle n'a aucun droit à ce 
sol. Elle arriva, sur ses vaisseaux, des bords dorés du 
couchant : nos pères , il y a bien des années , la re- 
çurent avec hospitalité; et maintenant nous nous 
voyons, soumis comme des esclaves, à cette race 
étrangère. 

UI9 SECOND HOMME DU CHOEUR. 

Cela est bien dit; nous habitons une heureuse 
terre que le soleil , dans sa course céleste , éclaire 
toujours de rayons bienfaisans, et nous pourrions 
en jouir avec allégresse ; mais elle ne peut être ni 
préservée, ni fermée. Les flots de la mer qui l'envi- 
ronne nous livrent aux hardis corsaires qui croi- 
sent audacieusement sur nos côtes : l'abondance 
que nous devrions conserver pour bous ne fait 
qu'attirer le glaive de l'étranger. Nous sommes es- 
claves dans notre propre demeure, et cette terre ne 
peut protéger ses enfans. Les dominateurs de la terre ^ 
ne naissent point sur le sol , que favorise Cérès , que 
Pan chérit , divinité pacifique et tutélaire ; ce sont 
les contrées où le fer croit dans les flancs des mon- 
tagnes, qui leur donnent naissance. 

PREMIER CHOEUR. 

Les biens de cette vie se partagent inégalement 



DE MESSINE. > 3t 

entre la race passagère des humains ; mais la nature I 
elle est toujours juste ; à nous , elle accorde une fë- 
condité surabondante qu'elle crée et renouvelle sans 
cesse; à d'autres, il a été donné une volonté puis- 
sante et une force irrésistible : armés d'une énergie 
terrible , ils obtiennent tout ce que leur cœur dé- 
sire , ils remplissent la terre d'un bruit redoutable ; 
mais derrière ces hauteurs qu'ils ont gravies, est un 
précipice profond, une chute retentissante. 

Ainsi je veux rester dans mon humilité, me ca- 
cher dans ma faiblesse. Ce torrent impétueux créé 
par l'orage , que grossissent les grains serrés de la 
grêle et les cataractes des nuages, dont les flots 
sombres et bruyans sont déchaînés , qui entraine les 
ponts, qui entraine les digues ayec le fracas du 
tonnerre, rien ne le peut arrêter, ni retarder; ce- 
pendant son existence est d'un moment; la redou- 
table trace de son cours va bientôt se perdre et 
s'effacer dans le sable ; et ir n'en reste rien que ses 
ravages. Les conquérans étrangers viennent , puis 
s'en vont; nous obéissons, mais nous demeurons. 

(La porte du fond 8*ouvr«. Dona Isabelle parait entre ses fils, don Manuel et don César.) 

LES DEUX CHŒURS. 

Louez et honorez l'astre éclatant qui vient à nous. 
Je m'incline avec respect devant ton visage auguste. 

PREMIER CHOEUR. 

Que la douce clarté de la lune est belle , au mi- 
lieu des étoiles scintillantes ! Que l'aimable majesté 
<le la mère est belle, au milieu de l'éclat imposant 
de ses fils ; la terre n'offre rien d'égal , ni de sem- 
blable. Le monde peut-il se décorer d'un spectacle 



l 



32 LA FIANCÉE 

plus accompli , que la mère et ses fils? N'est-ce point 
là ce que la vie a de plus élevé' , de plus beau , de 
plus achevé? L'église elle-même, la sainte église 
place-t-elle , sur le trône Vies cieux, quelque chose 
de plus beau? L'art lui-même , divinement inspiré, 
offre-t-il une image plus sublime , que la mère et 
son fils ? 

SECOND CHŒUR. \ 

Elle voit, avec contentement , sortir de sa tige un 
arbre magnifique , dont les rejetons renaîtront éter- 
nellement. Elle a enfanté une race qui durera au- 
tant que le soleil , et dont le nom ira à travers les 
siècles. Les peuples se dispersent; les noms se per- 
dent ; le sombre oubli étend la nuit de ses aîles 
sur toutes les familles. Mais le front altier des 
princes brille d'un éternel éclat , et l'aurore les salue 
de ses rayons, comme les sommets élevés de la 
terre. 

ISABELLE, s'avançant entre ses deux fils. 

Jette les yeux ici-bas, reine des cieux, et que ta 
main réprime les mouvemens orgueilleux de mon 
cœur ! Une mère peut aisément s'oublier, quand 
elle contemple l'éclat de ses enfans. Pour ,1a pre- 
mière fois, depuis qu'ils sont nés> je goûte mon 
bonheur tout entier. Jusqu'à ce joui» j'ai été con- 
trainte de partager les douces jouissances de mon 
âme, et d'oublier que j'avais un fils, lorsque je 
jouissais dé la présence de l'autre. Ah ! j'avais bien 
le même amour de mère , mais c'étaient mes fils qui 
étaient toujours divisés. Dites, oserai-je, sans fré- 
mir, me livrer au doux empire de ce cœur enivré 



DE MESSINE. 33 

de joie? ( A dcH Manuel. ) Lorsque je presse avec 
tendresse la main de ton frère , est-ce donc enfoncer 
un trait dans ton sein 1 (^A don' César. ) Lorsque 
mon cœur se réjouit à son aspect, est-ce donc un 
larcin que je te fais ? Âh ! je tremble que l'amour 
même que je vous témoigne ne serve qua attirer 
plus vivement votre haine embrasée. ( Elle les in- 
îeriroge tous deux dHun regard. ) Que puis-je donc 
me promettre de vous? Parlez. Danâ quel senti- 
ment venez -vous ici? Est-ce encore atec cette 
vieille et irréconciliable haine que vous apportiez 
dans la maison de votre père ? La Guerre, enchaînée 
pour un instant seulement, est-elle encore là , à at- 
tendre à la porte du palais? et, frémissant avec ragé 
du frein qui l'arrête, sera -t- elle, dès que vous 
m'aurez quittée, déchaînée avec une fureur nou- 
velle ? 

LE CHOEUR. 

La guerre ou la paix ? Les chances du sOrt sont 
encore obscurément cachées dans le sein dé l'ave- 
nir. Cependant, avant que nous nous séparions, 
la chose sera décidée; nous sommes prêts et dis- 
posés pour l'une ou pour l'autre. 

I s AB ELLEf après avoir promené ses regards autour d'elle. 

Ah ! quel aspect guerrier et terrible I Que font-ils 
ici tous? est-ce un combat qui ^'apprête en ce palais? 
A quoi bon cette foule étrangère , lorsqu'une mère 
vient ouvrir son cœur A ses enfans? Jusque dans le 
sein maternel craignez- vous, de trouver quelque 
embûche artificieuse., quelque perfide trahison , 
puisque vous prenez de si soigneuses précautions ? 

ToM. V, Schiller. ' 3 



I 



34 LA FIANCÉE 

Oh ! ces farouches escortes qui vous suivent, ces ser- 
viteurs empressés de voti'e colère, ce ne sont pas 
vos amis ; ne cr©yez pas qu'ils puissent vous don- 
ner de sages et sincères conseils !• Comment pour- 
raient-ils vous parler du fond du cœur, à vous 
étrangei^s, à vous race conquérante, qui les avez 
privés de leur propre héritage, qui avez usurpé 
leur souveraineté? Croyez-moi, chacun aime à être 
libre , à vivre d'après sa propre loi , et ne supporte 
qu'avec impatience une domination étrangère. C'est 
votre force seule , c'est la crainte qui vous conserve 
leur obéissance, qu'ils refuseraient si volontiers. 
Apprenez à connaître cette race au cœur faux; vos 
malheurs leur causent une joie maligne qui les venge 
de votre prospérité, de votre grandeur. lia chute de 
leurs seigneurs, la ruine de leurs princes, tel serait 
le sujet des chants, des récits, dont ils entretien- 
draient leurs enfans d'âge en âge durant les longues 
soirées d'hiver. 

mes iils ! le monde est plein de haine et de faus- 
seté; chacun n'aime que soi; tous les liens tissus par 
un bonheur fragile, sont incertains^ variables et 
sans force; ce que le caprice a noué, le caprice le 
dénoue ensuite. La nature seule est sincère ; elle 
seule repose sur des ancres fermes et éternelles ; 
tout le reste flotte au gré des vagues orageuses de la 
vie. Le penchant vous donne un ami; l'intérêt vous 
donne un compagnon ; heureux celui à qui la nais- 
sance donne un frère , la fortune n'aurait pu le lui 
donner; c'est un ami marqué par. la nature. Contre 
ce monde plein de guerres et de trahisons, les voilà 
deux qui résistent ensemble. 



DE MESSINE. 35 

LE CHOEUR. 

Oui , il est grand , il est respectable de voir la 
pensée royale d'une souveraine pénétrer , avec une 
tranquille sagacité, la conduite et les actions des 
hommes. Pour nous , une impulsion confuse nous 
pousse , aveugles et sans réflexion , à travers les 
tempêtes de la vie. 

ISABELLE, àdoDCëutf. ^ 

Toi qui as tiré le glaive contre ton frère , regarde 
autour de toi , dans toute -cette foule , y trouves-tu 
une plus noble figure que celle de ton frère?*(>^ 
don Manuel. ) Qui , parmi ceux que tu nommes tes 
amis y oserait se placer près de ton frère ? Chacun 
d'eux est le modèle de son âge : Tun n'est point 
semblable à l'autre^ et aucun des deux ne l'emporte 
sur l'autre. Osez donc vous regarder en face. fu- 
reurs de la haine et de l'envie ! Tu l'aurais choisi 
entre mille pour ton ami , c'est lui seul qui eût été 
•her à ton cœur ; et lorsque la nature sacrée te l'^i 
donné y lorsqu'elle t'a fait ce présent dès le berceau , 
parjure à la loi du sang y tu foulerais aux pieds ce 
don y avec un dédain orgueilleux ; tu te livrerais aux 
méchans; tu ferais alliance avec les étrangers et les 
ennemis. 

DON MANUEL. 

Écoutez-moi y ma mère. 

DON CÉSAR. 

Ma mère, écoutez-moi. 

ISABELVB 

Ce ne sont point dés paroles qui peuvent terminer 



/ 



I 



36 LA FIANCÉE 

cette triste guerre; elles exprimeraient le tien et le 
mien ; l'offense ne peut plus se distinguer de la ven- 
geance. Qui pourrait retrouver la source de ce torrent 
embrasé qui a répandu l'incendie? Tout a été produit 
par un feu souterrain et terrible, tîn sol volcanique 
recouvre même ce qui n'est pas encore embrasé , et 
il n'est pas un sentier qui ne passe sur l'abîme. Je 
veux déposer dans vos cœurs une seule réflexion. Le 
mal qu 1(1 homme ^ dans la plénitude de sa raison , 
fait à uli autre homme y ne peut ^ je lè veux croire , 
s'oublicr^et se pardonner que difficilement. On ne 
veut poîn^ renoncer à la haine , ni changer la résolu- 
tion qu'on «fixement arrêtée. Mais l'origine de votre 
querelle remonte vers le temps pf écoce de l'enfance 
irréfléchie , et cette époque devrait vous désarmer. 
ChereheE qui le premier commença la dispute; 
voua ne le davex pas, et si vous pouviez vous en 
souvenir , vous seriez honteux de ces puériles dis- 
eoird^s. Et cependant c'est i ces premières discordes 
enfantines qu£ se rattache^ par un malheureux 
enchaînement y les violences de ces derniers temps. 
Ainsi ^ tout ce qui est arrivé de fâcheux jusqu'à ce 
jour , n'est que disputes et rancunes d'enfans. 
Voulez-vous combattre pomr ces querelles de jeu- 
nesse f maintenant que vous êtes des hommes? ( Elle 
prend la main à tous les deux. ) 

mes fils ! venez , prenez la résolution de renoncer 
réciproquement à toute explication : car le tort est 
de chaque côté. Soyez nobles , et remettez-vous avec 
grandeur d'âme des offenses cruelles et sans excuse. 
Lé triomphe le plus divin, c'est le pardon. Jetez sur 
le tombeau de votre père cette ancienne haine qui 



DE MESSINE. ^ 37 

date de votre première enfance ; commencez une 
Jîouvelle vie embellie par votre amour j qu'elle soit 
consacrée à la concorde et au pardon, 

(Elle recule d^ua pas comme pour leur laisser la place de s'appeocher Tun de l'autre. 
Tous deux fixent les yftux sur It terre sans se regarder. ) 

L£ CHŒUR. 

Écoutez les sages avertissemens de votre mère ; 
certes elle a dit des paroles persuasives. Mettez un 
terme à vos discordes ; qu'elles cessent enfin. Cepen- 
dant, si vous le préfe'rez, suivez-en le cours. Tout 
ce que vous résoudrez me sera une loi : vous êtes le 
seigneur, et je suis le vassal. 

ISABELLE y après avoir attendu un moment , en vain, que les frères fissent un mou- 
vement, reprend a-vec une douleur ^toufTtfe. 

Je n'y sais plus rien. J'ai épuisé toutes les armes 
de la persuasion ; j'ai vainement essayé le pouvoir 
des prières. Celui qui vous contenait par la force 
est dans le tombeau, M votre mère est là entre 
vous sans puissance. Accomplissez votre sort ; vous 
en avez la libre faculté. Obéissez au démon qui, 
dans sa fureur, vous aveugle et vou3 pousse; pro- 
fanez les saints autels des dieux domestiques ; que 
ce palais même, oii vous prîtes naissance, devienne 
le théâtre de votre mutuel assi^inat. Devant les 
yeux de votre mère , détruisez- vou% non par une 
main étrangère, mais par votre propre main. Tels 
que les frères thébains , précipitez-vous l'un sur 
l'autre, saisissez-vous tous deux, et pressez-vous 
avec rage dans un embrassem^at d'airain , poitrine 
contre poitrine, chacun s'efïbrçant d'échanger sa 
vie avec la vie de son frère , et ploogeant son poi- 



38 LA FIANCÉE 

gnard dans le sein de l'autre; que la mort elle-même 
n'apaise point votre discorde ; que la flamme ^^ que la 
colonne de feu qui s'élèvera de votre bûcher , se di- 
vise en deux parts.; signe terrible, et de la façon dont 
vous aurez péri , et de la façon dont vous avez vécu. 

( Elle sort. Les frères demeurent ^olgnës-run de Tantre comme auparavant. ) 

LES DEUX FRÈRES, LES CHOEURS. 

LE CHŒUR. 

Ce sont des paroles seulement, qu elle a dit , mais 
elles ont pénétré mon cœur endurci, et ébranlé mon 
courage. Je n'ai point voulu verser un sang frater- 
nel , et je puis lever au ciel des mains pures : vous 
êtes frères; songez à la fin de tout ceci. 

DON CESAR, sans regarder don Manuel. 

Tu es le plus âgé, parle! Je céderai sans honte à 
mon aine.* 

DON MANUEL, dans la mâme Mtitade. 

Dis quelque bonne parole , et je suivrai volontiers 
le noble exemple que donnera mon frère plus jeune* 

DON CESAR. 

Non pas, que je reconnaisse que j'ai tort, ou que 
je me sens plus faible. 

DON MANUEL. . 

Quiconque connaît don César ne l'accusera pas de 
manquer de courage. S'il se sentait le plus faible j^ 
son langage n'en serait que plus fier. 

• DON CÉSAR. 

Estimes-tu autant ton frère? 



/ 



DE MESSINE. Sg 

( DON MANUEL. 

Tu es trop fier pour Rabaisser , moi pour fein- 
dre. 

• DON CÉSAR. 

Mon cœur altier ne supporterait pas le dëdain. 
Dans la plus grande vivacité du combat^ du moins tu 
pensais honorablement de ton frère. 

DON MANUEL. 

Tu ne veux pas ma mort, j'en al la preuve. Lors- 
que ce moine s'offrit à toi pour m'assassiner traî- 
treusement , tu le fis punir. 

DON CÉSAR s'approche un peu. 

Si je t'avais plutôt connu si juste , bien des choses 
ne seraient pas arrivées ! 

DON MANUEL. 

Si j'avais su plutôt que ton cœur était généreux, 
j'aurais épargné beaucoup de chagrins à ma mère. 

DON CÉSAR. 

Tu te figurais que j'étais bign plus orgueilleux. 

DON MANUEL. 

C'est le malheur des grands , que les hommes in- 
férieurs s'emparent de leur confiance» 

DON CÉSAR, TWoinent. 

Ainsi, tous les torts viennent de nos serviteurs. 

DON MANUEL. 

Us entretenaient , dans, nos cœurs , l'amertume 
de la haine. 

DON CÉSAR. 

Ils répandaient > de part et d'autre, de faux et mé- 
chans discours. 



4o LA FIANCÉE 

D09 MANUEL. 

Ils eoTeniinaient le$ actions^ par des iaterpréta- 
lions mensongères. 

BON CÉSAK^ « 

lU entretenaient la plaie , au lieu de la gue'rir. 

DON MANUEL. 

Ils animaient la flamme au lieu de l'éteindre. 

DON CÉSAR. 

Nous étions égares^ nous étions trompés. . . . 

DON MANUEL. 

Aveugles instrumens d'une haine étrangère ! 

DON CÉSAR. 

Cela est vrai ; tout le reste n'est que trahison . 

DON MANUEL. 

...Et fausseté^ ma mère le dit, tu peux la croire. 

DON CÉSAR. 

Ainsi je demande ta main fraternelle. 

( n lui tend la main. ) 
DON MAI^EL la saisit avec Tiracité. 

Celle de tout l'univers qui t'est le plus amie. 

DON CÉSAR, 

Je te regarde; et surpris, confondu > je retrouve 
en toi les traits chéris de ma mère. 

DON MANUEL. 

Et je découvre en toi un air de famille qui me 
renfplit d'étonnement et d'émotios. 

I^ON CÉSAR. 

Est-ce bien toi dont l'accueil est sî djouj çt le 
discours si tendre pour ton jeune frère ? 



DE MESSINE. 4i 

DON MANUEL. 

Ce jeune homme si amical , dont les sentimens 
sont si tendres , est-ce bien ce frère haineux et dé«^ 
testé ? 

( Encore un sil^ace ; dtacan regarde rentre avec abandon. ) 
DON.CÉ^ÀR. 

Tu réclamais ces cheyaux arabes , qui étaient en 
contestation dans Théritage de mon père, et je les 
ai refusés aux chevaliers que tu avais envoyés. 

DON MANUEL. 

Conserve-les. Je n'ai plus souvenir de cela. 

DON CÉSAR. 

Non ; prends les chevaux , prends aussi les chars 
de mon père; prends-les, je t'en conjure. 

DON MANUEL. 

J'y consens, si tu veux accepter ce châtewi an 
bord de la mer, pour lequel nous comb^ttin^es si vi*^ 
vement. 

DON CÉSAR. 

Je n'en veux poii^t. Je persil b^uraiix de lliabiter 
fraternellemeiiit av?ç toi. 

DON MANUEL. 

Ainsi soit I Pourquoi partager les possessions 
quand les coeurs sont unis 7 

DON CÉSAR. 

Pourquoi vivre plus long-temps séparés , lorsque, 
étant unis, chacun se trouvera plus riche? 

DON MANUEL. 

Nous ne sommes plus divisés, nous sommes unis. 

( U le preste dan* ses hr^s. ) 



» 

1 



42 LA FIANCÉE 

LE PREMIER CHŒUR, au second. 

Pourquoi nous tenir ainsi encore éloignes comme 
des ennemis , lorsque nos princçs s'aiment et s'em- 
brassent? Je suis leur exemple, et t'offre la paix. 
Voulons-nous nous haïr éternellement les uns les 
autres ? Us sont frères par les liens du sang , nous 
sommes les citoyens et les enfans d'une même terre. 

(Les deux cbœurs s'emlirassent.) 



DON MANUEL, DON CÉSAR, LES CHOEURS 

ET LE MESSAGER. 



LE SECOND CHŒUR, à don César. 

Je Toîs revenir, seigneur, le messager que tu. 
avais envoyé. Réjouis-toi , don César, uqe bonne 
nouvelle t'arrive ; car je vois briller la joie dans les 
regards de ton envoyé. 

LE MESSAGER. 

Quelle joie pour moi ! quelle joie pour la ville dé- 
livrée de ses malheurs! Mes yeux sont témoins du 
plus beau spectacle : je vois les fils de mon maître, 
mes princes convtrser amicalement; se presser la 
main ; eux, que j'avais laissés en proie à la rage des 
plus vives discordes. 

DON CÉSAR. 

Tu vois l'amitié , qui , comme le phénix rajeuni , 
s'élève du bûcher de la haine. 

LE MESSAGER. 

Je retrouve tout le bonheur de mes premiers ans , 



DE MESSINE. 43 

comme si le bâton desséché que je porte se couvrait 
de feuilles nouvelles. 

« DON CÉSAR, 1« tirant À part. 

Dis-moi ce que tu as appris. 

LE MESSAGER. 

Un seul' jour rassemble tous les motifs de joie. 
Celle qui était perdue , celle que nous cherchions y 
elle est retrouvée^ seigneur; elle n'est pas loin. 

DON CÉSAR. 

Elle est retrouvée ! Où est-elle? Parle. 

LE MESSAGER. 

Ici, dans Messine, seigneur; elle se cache. 

DON M AN UEL , parlant au premier chœur. 

Je vois le visage de mon frère briller d'une écla- 
tante rougeur ; j'en ignore la cause : cependant c'est 
un signe de joie , et je la partage avec lui. 

« DON CÉSAR, au messager. 

Viens; conduis-moi. — Adieu, don Manuel; nous 
nous retrouverons dans les bras de ma mère : main- 
tenant un sujet important m'appelle hors d'ici. 

( Il veut sortir. ) 
DON MANUEL. 

Ne tarde pas; et que le bonheur t'accompagne. 

DON CESAR revient après un momentdè réflexion. ' ^ 

Don Manuel, je jouis de ta présence plus que je 
ne puis dire : il me semble déjà que' nous allons 
vivre comme deux amis de cœur; nous livrer avec 
bonheur à un penchant long-temjps enchaîné, et 



44 LA FIANCÉE 

nous efforcer de reparer le temps perdu, par une 

vie nouvelle. 

DON MANUEL. 

C'est ainsi que les fleurs annoncent d'heureux 

fruits. 

DON eésAH. 

Il n'est pas bien, je le sens et je me le reproche, 
de m'arracher maintenant dô tes bras. Parce que 
j abrège subitement ces douï momens, ne va pas 
croire que mon émotion soit moindre que la tienne. 

DON MANUEL, avec une distraction visible. 

Obéis au devoir du moment ; notre amitié d'au- 
jourd'hui doit durer toute la vie. 

DON CÉSAR. 

Si tu savais ce qui m'appelle hors d'ici ! 

DON MANUEL. 

Donne-moi ton cœur et conserve ton secret. 

DON CÉSAR. 

Aucun secret ne doit être désormais entre nous : 
ce dernier voile doit aussi être levé. ( // se toume 
vers le chœur.) Je ne vous annoncerai pas tout ce 
que vous savez; la guerre est terminée entre mon 
frère bien-aimé et moi. Je déclare que je tiendrai 
pour ennemi , et que je haïrai , à l'égal des portes de 
l'enfer, celui qui , me faisant une mortelle injure , 
voudra rallumer les étincelles éteintes de nos dis- 
cordes, et en faire naître de nouvelles flammes. 
U n'a nulle espérance de me plaire, nul remer-r 
ciment à espérer de moi , celui qui viendra me dire 
du mal de mon irh^e ; le serviteur qui, par un faux 



DE MESSINE. 45 

zèle, s'empresserait de faire parvenir jusqu'à moi 
les traits acérés de quelques discours emportés. Les 
paroles échappées sans réflexion à une colère rapide 
ne jettent point de racines; mais, recueillies par 
l'oreille delà inéfiance, elles germent; et, se glissant 
comme une plante rampante , elles atteignent jus- 
qu'aji cœur, et l'enveloppent de leurs mille ra- 
meaux. C'est ainsi que les âmes les meilleures et les 
plus nobles sont entraînées dans d'incurables dis- 
sensions. 

( Il einl>rasse son frère encore une fois et sort ; le second chœur Faccompagne. ) 

DON MANUEL et le PREMIER CHOEUR. 

LE CHOEUR. 

Seigneur, je te regardé rempli de surprise, et j'ai 
peine aujourd'hui à te reconnaître. Par des paroles 
laconiques , à peine réponds-tu au langage d'amitié 
de ton frère qui, plein de bienveillance, vient à toi 
en toute franchise de cœur. Tu parais perdu dans 
tes pensées; semblable à un homme qui rêve , 
comme si ta personne seule était ici , pendant que 
ton âme en serait bien loin; qui te verrait ainsi, 
pourrait sans doute te reprocher cette froideur et 
ce maintien fier et sans amitié; mais moi je ne puis 
te taxer d'insensiltlité , car je te vois porter tout 
autour de toi un regard heureux , et le sourire est sur 
tes lèvres. 

DOW MANUEL. * 

Que vous dirai-je ? que répondre ? Mon frère a 
pu trouver des paroles; un sentiment nouveau 
l'avait surpris et sai^i, il sentait une ancienne 



46 LA FIANCÉE 

haine s'évanouir dans son sein et il s'étonnait du 
changement de son cœur ; pour moi , je ne sentais 
déjà plus la haine, à peine sais-je pourquoi nous 
combattions avec fureur. Mon âme, dans sa tran- 
quille joie, plane de haut sur toutes les choses de la 
terre. Dans l'océan de lumière qui n>'environne , 
tous les nuages qui obscurcissent la , vie se sont 
éclaircis et dissipés. Je regarde ce palais, cette salle, 
et je pense à l'heureux ravissement dont sera saisie 
l'épouse étonnée , lorsque je lui ferai traverser , 
comme princesse et comme souveraine , les portes 
de ce château. Elle n'aime encore que son amant ! 
elle s'est donné à un étranger, à un homme sans 
nom : elle ne soupçonne pas que c'est don Manuel, 
que c'est le prince de Messine , et qu'il doit orner 
son front charmant du bandeau royal. Qu'il est 
doux de donner à sa bien-aimée une grandeur, une 
gloire , un éclat qu'elle n'espère même pas ! Long- 
temps je me suis privé de ce plus grand de tous les 
plaisirs. Sans doute sa beauté sera toujours sa plus 
grande parure, mais la majesté ne peut-elle pas 
essayer d'orner la beauté ? l'or qui entoure le dia- 
mant ne relève- t-il pas son éclat? 

LE CHOEUR. 

Seigneur, pour la première foi|| j'entends ta bou- 
che long-temps muette, rompre le sceau du silence; 
je te suivais dès Ibng-temps avec un regard curieux^ 
je soupçonnais quelque grand et important mystère, 
cependant je n'avais pas l'audace de te demander 
ce que tu cachais dans l'obscure profondeur du 
secret. Les plaisirs animés de la chasse > 1^ course 



DE MKSSINE. 47 

rapide du cheval , le vol du faucon ne t'attiraient 
plus : tu te dérobais loin, des yeux de tes compa- 
gnons f dès que le soleil avait quitté Thorizon , et 
aucun de nous qui t'accompagnons dans toutes les 
courses de guerre ou de chasse , ne suivait ta trace 
solitaire. Pourquoi, avec une méfiance discrète, as-tu 
voilé jusqu'à ce jour ton amoureux bonheur ? qui 
contraignait le fort à se cacher ainsi ? car la crainte 
était loin de ta grande âme. 

DON MANUEL. 

Le bonheur a des ailes , et il est difficile de 
l'arrêter ; il doit être retenu en un trésor soigneu- 
sement fermé ; le silence lui a été donné pour gar- 
dien , et il s'envole aussitôt que la prompte indis- 
crétfon se risque à ouvrir la porte. Cependant 
aujourd'hui le temps est si proche, que j'ose, que je 
veux rompre un long silence; car aux prochains 
rayons du matin elle sera à moi , et les démons 
envieux n'auront plus aucun pouvoir de me la 
ravir ; je ne serai plus contraint à me cacher pour 
me glisser vers elle; je n'aurai plus à dérober les 
doux fruits de l'amour ; je n'aurai plus à saisir le 
bonheur à son rapide passage. Le lendemain res- 
semblera au jour heureux de la veille ; mon bon- 
heur ne sera plus pareil à l'éclair qui brille un 
instant, puis disparait tout à coup dans l'obscurité; 
il sera comme le cours du ruisseau , coince le sable 
qui s'écoule sans cesse en mesurant les heures. 

LE CHCffiUR. 

Nomme-nous, seigneur, celle à qui tu dois ce bon- 
heur mystérieux; afin que nous célébrions ton sort 



48 LA FIAÎÎCÉE 

digne ^ d'envie et que nous honorions digfietnènt la 
fiancée de notre prince ; dis-nous où tu la trouvas , 
où elle se cache , quel lieu a pu dérobet cette silen- 
cieuse intimité? Nous avons traversé toute la sur- 
face de l'ile; là chasse nous en a fait connaître les 
sentiers les plus détournés , cependant aucune trace 
n'a pu nous révéler ton bonheur; ainsi je me per- 
suade qu'il s'enveloppait de quelque nuage en- 
chanté. 

DON manuï:l. 

Je vais dissiper ce nuage , car aujourd'hui ce qui 
était caché doit paraître au jour. Écoutez et sachez 
ce qui m'est arrivé : Il y a cinq mois , mon père 
régnait encore sur cette île, et la fière jeunesse était 
contrainte à fléchir sous son autorité ; je ne con- 
naissais rien que les joies barbares des combats ou 
le plaisir guerrier de la chasse. Nous avions déjà 
chassé tout le jour dans les forêts de la montagne ! 
en suivant la trace d'une biche blanche , je m'écartai 
loin de votre troupe ; le timide animal fuyait parmi 
les détours de la vallée, à travers les ravins, les 
buissons et les taillis non frayés ; elle se tenait tou- 
jours loin de moi, à la distance du trait, et je ne 
pouvais ni l'atteindre, ni la tirer; enfin elle disparut 
à mes yeux, traversant la porte d'un jardin ; je des- 
cendis aussitôt de. cheval , je la suivis ; déjà je ba- 
lançais mon épieu , lorsque je vis avec surprise l'a- 
nimal épouvanté se jeter tremblant aux pieds 
d'une religieuse , qui le caressait de sa douce main . 
Je restai étonné et immobile , l'épieu à la main , 
prêt à le lancer ; mais elle me regarda avec ses 
beaux yeux supplians et nous demeurâmes muets 



DE MESSINE. 4^ 

en face Tun de 1 autre... Combien dura cet instant f 
je ne puis le savoir , car j'avais perdu U/ mesure du 
temps i sou regard pénétra profondement dans mon 
âme , et je sentis sur-le^htmp mon CQSur entière-* 
ment change. Ce ^e je dis alors y ce que me répondit 
la céleste créature ^ ne me le demande^ jamais ; tout 
cela paraît h mon âme comme un spnge ; aussi loin 
de moi que les souvenirs confus de la première en-^ 
fance. Quand je revins à moi-mêm^, je sentis son 
cœur battre contre le mieu. Alors j'entendtg le son 
•argentin d'une cloche qui sembla sonner l'heure de 
la prière; elle disparut tout à coup ^ comme une om^ 
bre qui s'eVuijiouît df^n^ le$ air$, et je ne la vi$ j^us^ 

Ton récit , seignçur ^ me remplit de crainte : 
aurais -tu attenté aux saints devoirs? aurais-* tu 
porté un désir criminel sur; unç épouse du ciç} ? Xk^ 
sermens du cloître sont sacrés et terribles. 

PON MANUEL. 

Je n'avais plus maintenant qu'un sçul chemin à 
parcourir; mes désirs inquiets et variables étaient 
enchaînés; j'avais découvert le secret de ma vjiei et 
de même que le pèlerin se tourne vers l'orient aux 
lieux où il voit briller le soleil qui le guide^ mes 
désirs et mes espérances se dirigeaient vers un seul 
astre du ciel. Le jour ne descendait pas une fois vers 
la mer après en être sorti au matin , saris que deux 
amans heureux eussent été réunis. Nos cœurs étai ent 
enchaînés l'un à l'autre^ et le ciel qui voit tout , était 
le seul et discret témoin de notre bonheur ignoré; 
nous n'avions aucun service à recevoir des hommes* 
ToM. V. schaur. 4 



•i^ 



5o LA FIANCÉE 

Heureux jours, moment précieux! Mon bonheur 
n'e'tait point un larcin sacrilège, car son cœur n'était 
point enchaîné par d'éternels vœux , lorsqu'elle se 
donna à moi pour toujours. 

LE CHOEUR. 

Ainsi le cloître était seulement l'asile de sa ten- 
dre jeunesse, et non point le tombeau de sa vie. 

DON MANUEL. 

' Un précieux dépôt avait été confié à la maison de 
• Dieu, mais devait lui être repris. 

LE CHOEUR. 

De quel sang se glorifie-t-elle? car la noblesse ne 
se perpétue que par une noble tige. 

DON MANUEL. 

Son origine est un secret pour elle-même : elle ne 
connaît ni sa race , ni sa patrie. 

LE CHOEUR. 

Et aucun indice ne peut-il faire remonter à la 
source inconnue de son existence ? 

DON MANUEL. 

Elle est d'un sang noble, ainsi le confesse le seul 
homme qui connaisse son origine. 

LÉ CHOEUR. . 

Quel est cet homme ? ne me cache rien , c'est seu- 
lement en sachant tout que je pourrai te donner 
d'utiles conseils. 

DON MANUEL. 

Un vieux serviteur venait de temps en temps , 
seul messager entre la fille et la mère. 



DE MESSINE. 5i 

LE CHOEUR. 

N^as-tu rien pu savoir de ce vieillard ? La vieillesse 
se laisse facilement intimider , et raconte volontiers» 

DON MANUEL. 

Je n'ai jamais osé lui montrer une curiosité qui 
aurait pu déceler mon mystérieux bonheur. 

LE GHGEUR, 

Et quel était le sens de ses discours, lorsqu'il venait 
visiter la jeune fille? 

DON MANUEL. "^ 

D'année en année , il lui a donné l'espoir qu'il 
viendrait un temps qui éclaircirait tout le mystère. 

LE CHOEUR. 

Et l'époque oii tout serait connu, ne l'a-t-il jamais 
indiquée à peu près? 

DON MANUEL. 

Depuis quelques mois le vieillard l'a menacée 
d'un changement dans son sort. 

LE CHOEUR. 

Menacée, dis-tu? Crains-tu donc que la lumière 
vienne troubler ta joie ? 

DON MANUEL. 

Tout changement effraie ceux qui sont heureux. 
Quand on n'a rien à acquérir, on craint de perdre. 

LE CHŒUR. 

Mais ce que tu crains d'apprendre peut amener 
des circonstances favorables à ton amour? 



5a LA FIANCÉt 

DON MANUEL. 

.... Et peut aussi ruiner mon bonheur ; aussi aî-je 
pensé que le plus sur était de prévenir ce moment. 

Comment^ seigneur , tm me remplis de crainte ^ 
un tel acte de violence m'inquiète ! 

DON IIAl!l0Èt. 

Depuis ces derniers mois y te vieillard laissait en- 
trevoir^ par des signes mystérieui, que le jour n'était 
pas loin où elle serait rendue à ses parens ; mais de- 
puis hier ^ il a parlé d'une manière plus significa- 
tive. — Aux premiers rayons du matin , et c'est 
d'aujourd'hui qu'il parlait^ son destin devait être 
décidé. Il n'y avait pas un moment à perdre. Mon 
dessein , proraptement formé , a été promptement 
exécuté. Cette nuit j'ai enlevé la jeune fille , et je l'ai 
cachée dans Messine. 

LE CHOEUR. 

Quelle action audacieuse ^ insensée , coupable l 
— Pardonne^ seigneur, la franchise de mes repro- 
ches ; mais tel est le droit du vieillard aux cheveux 
blancs, lorsque le jeune homme viplCTit et ténaé- 
raire vient à s'oublier. 

]>OK MANUEL. 

rVon loin du monastère des religieux, dans un 
jardin isolé et tranquille y «ù ne peuvent se porter 
les pas des curieux , elle est en ce moment séparée 
même de moi , pendant que je me reconcilie avec 
mon frère. C'est là que je Fai laissée dans l'inquié- 
tude et la crainte ; et certes elle ne s'attend guère 



i£..CitoMBBMI^«a 



DE MESSINE. 53 

qu'entourée d une pompe royale, place'e sur un trône 
de gloire I elle va paraître devant tout Messine : 
car j^ ne veux me présenter devant elle, que dans 
tout l'appareil de la grandeur et du pouvoir, ac- 
compagne de vous, mes chevaliers. Je ne veux pas 
que la bien*aimée de don Manuel soit présentée à 
la mère que je lui donne , comme une fugitive sans 
patrie ; je vei« qu'elle soit conduite dans le palais 
de mes pères, avec tout le cortège d'une princesse. 

LE GH(»:UR. 

Seigneur, nous attendons tes ordres avec obéis- 
sance. 

DON MANUEL. 

Je me suis arraché de ses bras , mais je vais m'oc- 
cuper d'elle. Vous allez à l'instant m'accompagner 
au baear , oii les Maures exposent en vente les ma- 
gnifiques étoffes , et les ouvrages d'un art mer- 
veilleux que l'Orient nous envoie. Choisissez d'a- 
bord les sandales élégantes qui doivent orner et 
presser ses pieds délicats; prenez pour ses vête- 
inens ces tissus de l'Inde , qui brillent d'une blan- 
cheur pareille aux neiges de l'Etna, voisines de l'éclat 
du ciel : légers comme la vapeur du matin , ils envi- 
ronneront sa taille si jeune et si svelte; la pourpre ^ 
ornée d'une légère broderie d'or, doit former la cein- 
ture qui viendra se nouer élégamment au-dessous 
de son pudique sein ; le manteau doit être tissu 
d'une soie éclatante , et teint d'une tendre couleur 
de pourpre , des agrafes d'or le rattacheront sur 
ses épaules. N'oubliez pas les bracelets qui doivent 
entourer ses bras charmans , non plus que les pa- 



■noosM 



54 LA FIANCÉE 

rures de perles et de corail , dons merveilleux des 
divinités de la mer : un diadème s'entrelacera avec 
ses cheveux; il sera composé des pierres les plus 
précieuses ; le rubis couleur de feu , y .confondra 
sa brillante couleur avec Témeraude; un long voile 
se rattachera à sa coiffure, et enveloppera d'un nuage 
transparent l'éclat de sa personne; une guirlande vir- 
ginale de myrte couronnera toute cettâboble parure. 

LE CHOEUR. 

Tout sera fait, seigneur, comme tu l'ordonnes; 
le bazar nous offrira sur-le-champ ce que tu as 
désiré. 

DON MA.NUEL. 

Qu'on amène la plus belle haquenée de mes écu- 
ries, blanche comme les chevaux du soleil; que sa 
housse soit de pourpre , que son harnais et sa bride 
soientde pierreries : elle est destinée à porter ma 
princesse. Vous, tenez-vous prêts ; que votre cortège, 
dans toute sa pompe chevaleresque, accompagne 
votre souveraine au son des fanfares d'allégresse. Je 
vais donner des soins à tous ces apprêts : que deux 
d'entre vous me suivent ; les autres vont m'attendre. 
Que ce que je vous ai appris demeure profondément 
caché dans votre cœur jusqu'au moment où je vous 
permettrai de parler. 

( Il sort accompagné de deux hommes du choeur.) 



DE MESSINE. 55 



LE CHŒUR seul. 



Dites f qu'allons-nous faire , maintenant que la 
guerre est apaisée entre nos princes? Comment 
remplirons-nous nos heures oisives, et la lente suc- 
cession du temps ? Il faut que l'homme craigne, es- 
père ou s'inquiète du jour qui va venir, pour qu'il 
puisse supporter le poids de l'existence et l'ennuyeuse 
monotonie de ses journées; il faut que le souffle 
animé des vents vienne agiter la surface uniforme 
de la vie. 

UN HOMME DU CHOEUR. 

Que la paix est douce ! Elle est semblable à une 
jeune bergère qui repose au bord d'un tranquille 
ruisseau ; autour d'elle paissent ses joyeux agneaux , 
ils bondissent sur le gazon fleuri; son chalumeau 
répète des airs mélodieux, que redit l'écho de la 
montagne; le doux murmure de l'onde l'endort aux 
rayons du soleil couchant. Mais la guerre a son 
charme aussi; elle donne le mouvement à l'exis- 
tence de l'homnac. Cette vie si vivante me plaît; 
j'aime cette continuelle activité , cette variété , cette 
anxiété , et ces vagues tantôt élevées, tantôt abais-^ 
sées, où flotte la fortune. 

L'homme s'affaisse durant la paix, un inutile repos 
devient le tombeau de son courage : la loi est l'amie 
du faible. Tout alors prend le même niveau; le 
monde voit tout s'aplanir. Mais la guerre laisse la 
force se montrer ; elle élève tout au-dessus du vul- 
gaire ; au plus timide même, elle peut donner du 
courage. 



56 LA FIANCÉE 

UN SECOND. 

Le temple de l'Amour ne nous est-il pas ouvert ? 
le monde ne s'emeut-il plus à l'aspect de la beauté ? 
Là, n'y a-t-il pas deà craintes? là , n'y a-t-il pas des 
espérances? Ne devient-il pas roi, celui qui sait 
plaire ? L'aifiôtii!^ anime aussi la vie , il en rehausse 
les couleui's effacéeâ ; l'âimàble allé de l'onde donne 
du charme à nos plus belles années par ses illu- 
iîoîis , et , au milieu de la triste et vulgaire réalité , 
elle novA fait àppài'attre deà songes dorés. 

UN TROISIÈME. 

L'éclat de la beauté est comme la fleur, qui ne vit 
que pour le printemps; elle entrelace ses guirlan^ 
des dans une chevelure jeu^ne encore , mais l'hommQ 
de l'âge mûr veut servir une divinité plus austèrt, 

LE PREMIER. 

Suivons dans les forets sauvages les traces dé 
Diane, de la mâle déesse de la chasse; pénétrons 
dans les bois les plus épais , précipitons le chevreuil 
du haut du rocher. La chasse est une image de la 
guerre; Diane est l'amante du terrible dieu des 
combats. On est debout aux premiers rayons du 
matin ; là trompe retentissante se fait entendre; 
gaiement on s'élance de l'humide vallée sur la 
montagne , au bord des précipices ; et l'on rafraîchit 
ses membres fatiguée , en traversant un air vif et 
rapide. 

Lb SEQONI). 

Ou bien coûfionsnaous à cette divinité azurée, qui 
ne connaît point le repos, et qui, nous présentant 
sa surface unie, et transparente , nous appc^lie sur 



DE MESSINE. 57 

0cn empire san^ bornes : construisons-rnous> sur la 
vague qui se balance^ un édifice mobile. Celui qui> 
de la proue rapide de son navire , laboure les vertes 
plaines de Tonde , celui-là est le favori de la for- 
tune y cette reine du monde ; et pour lui les mois- 
sons s'élèvent sans qu'il êît semé. La mer est le 
thâktre de l'espérance , le capricieux empire du ha- 
sard. lÀf le riche devient subitement pauvre^ et 
l'indigent devient tout à coup l'égal des princes* Le 
vent , avec la vitesse de la pensée , parcourt tout le 
cercle de l'horizon; de même changent les arrêts 
du destin , de même tourne la roue de la fortune. 
Sur les flots tout est flottant^ et aucun domaine 
n'est assis sur^la mer. 



L£ TROISIEME. 



Ce n'est pas seulement sur le sein de la mer et 
sur les vagues agitées , c'est aussi sur la terre, 
tout affermie qu'elle est sur ses antiques fonde- 
mens , que le bonheur est mobile j et que rien ne 
peut l'arrêter. Cette nouvelle paix me donne des 
soucis , el; je ne puis m'y confier avec contentement ; 
je ne puis bâtir ma cabane sur la lave que le volcan 
a vomie. La haine a déjà pénétré bien profondé- 
ment : il s'est passé de bien cruelles choses , pour 
qu'elles puissent être pardonnées et oubliées. Je n'ai 
pas encore vu la fin. De prophétiques songes m'é- 
pouvantent, et ma bouche ne doit pas dire ce que 
je prévois. Mais tout me déplaît dans ce mystère, 
dans cet hyménée , dont les liens ne sont pas consa- 
crés, dans cette union amoureuse qui se dérobe à la 
lumière, dans cet enlèvement fait sans respect pour 



5B . LA FIAJiCÉE 

le cloitre; Ce qui est bien suit une r^ute plus dMite: 
les mauvaises semences produisent de mauvais fruits. 
Ce fut aussi par un enlèvement ^ nous le savons 
tous^ que Tëpouse de Fancien prince fut con- 
trainte d'entrer dans un lit criminel^ car elle avait 
d'abord été choisie par 4e père : et cet aïeul de nos 
princes^ dans sa colère, lança sur ce coupable hymé- 
nëe les menaces terribles de sa malédiction. Des 
crimes' sans nom , de noirs forfaits sont recelés dans 
cette famille. 

LE CHŒUR. 

Oui , le commencement a été mauvais , et je 
crois que la fin sera mauvaise aussi ; car jamais , 
sous le ciel^ les forfaits commis par une rage aveugle 
ne restent impunis. Ce n'est point par le hasard , 
ce n'est point par le destin aveugle que ces frères 
furieux vont se détruire ; car le sein de leui^ mère a 
été maudit^ et elle ne pouvait enfanter que la haine 
et la guerre. — Mais je dois cacher tout ceci et me 
laite. La déesse des vengeances s'apprête en silence; 
il sera temps de déplorer ces désastres , lorsqu'ils 
approcheront et commenceront à se manifester. 

( L« ebcRur sort.) 



DE MESSINE. Sg 

La scène change et représente un jardin qui a vue sur la mer. 

BÉATRIX sort d'un pavillon du jardin. 

BÉ ATRIX..( Elle ▼• et tient, et se promène de c6lë et d autre ^yec in^atude. Tout 

à coup elle s'arrête et écoute. ) 

Ce n'est pas lui , — ce n'est que le bruit du vent 
qui siffle à travers la cime des pins. . — Déjà le soleil 
s'abaisse vers rhjorizon; les heures s'écoulent avec 
une lenteur insupportable ^ et je me sens saisie d'une 
impression d'effroi: Ce silence et cette solitude, m'é- 
pouvantent. Aussi loin que mes regards peuvent 
s'étendre y je n'aperçois rien. Il me laisse en proie 
aux angoisses et à l'abattement. 

J'entends ici près le bruit et le mouvement de la 
foule dans la cité , semblable à la chute continuelle 
d'une cascade ; au loin j'entends la vaste mer dont 
les vagues viennent frapper ses rivages avec un 
sourd retentissement. Ces bruits jettent la terreur 
dans mon âme. Je me sens faible et sans défense au 
milieu de ces grandeurs terribles , comme la feuille 
détachée de l'arbre et perdue dans un monde sans 
limites. 

Pourquoi ai-je abandonné ma tranquille cellule ; 
là , je vivais dans l'innocence et le repos ; mon cœur 
était tranquille comme une source limpide , san$ 
désirs, et cependant pas sans plaisirs. Maintenant 
le flot de la vie m'a entraînée , le monde m'a saisie 
de sa main gigantesque ; j'ai rompu mes premiers 
liens, et je me suis confiée au gage frivole d'une 
promesse. 



6o LA FIANCÉE 

Quelle faute j'ai commise î qu ai-je fait ! un aveu- 
gle sentiment m'a séduite et entraînée. J'ai déchirée 
le voile, honneur des vierges saintes; j'ai fran- 
chi les portes de ma pieuse cellule : ai-je donc été 
enlacée par un artifice de l'enfer? Dans ma cou-, 
pable fuite j'ai suivi les pas d'un homme, d'un ra- 
visseur audacieux. Oh! reviens, mon bien-aimé; 
qui t'arrête , et pourquoi tarder? Viens délivrer 
mon âme de ses combats I Le repentir me rongie , la 
douleur s'empare de moi ; que ta présence chérie 
rassure mon cœur ! 

Ah! ne devais-je pas me livrer à celui qui, seul 
dans le monde, s'est attaché à moi? car j'ai été jetée 
comme étrangère dans la vie, et de bonne heure 
j'ai été livrée à un destin rigoureux; je n'ose pas 
même lever le voile obscur qui le couvre. J'ai été 
arrachée du sein maternel ; je n'ai vu qu'une seule 
fois celle quiîm'a enfr.;itée, et son image a passé de- 
vant moi comme un songe. 

Je croissais tranquille, dans ce tranquille séjour; 
dans la saison ardente de la vie , j'existais , comme 
au paisible séjour des ombres : il parut tout à coup à 
la porte de ce cloître avec la beauté des dieux et l'air 
mâle des héros. Oh ! il n'y a point de paroles pour 
exprimer ce que je Sentis : il descendit vers moi 
comme un habitant d'un autre monde, et bientôt se 
forma un lien qui semblait avoir toujours existé, 
et que les hommes ne peuvent rompre. 

Pardonne , toi qui m'as donné le jour, si , saisis- 
sant le bonheur qui m'était envoyé , j'ai par ma 
propre volonté décidé de mon sort. Je ne l'ai pas 
choisi , c'est lui qui est venu me trouver. Le dieu 



DE MESSINS. 6i 

pénètre à travers les portes fermées ; il s'ouvre une 
route jusqu'à la tour de Danaé; et le destin ne peut 
jamais perdre sa victime. Fût-elle enchaînée sur 
des rochers déserts ^ ou attachée aux colonnes d'At- 
las qui soutiennent le ciel^ un coursier ailé saura 
bien l'y atteindre. 

Je n'ai plus à regarder en arrière : je ne regrette 
plus mon asile ; j'aime^ et je me confie à l'amour. S'il 
y a quelque chose au-<lessu$ du bonheur de l'amour^ 
je consens à me contenter de mon partage , et à ne 
point connaître d'autres plaisirs dans la vie. 

Je ne connais pas, et je ne veux jamais connaître 
ceux qui se diraient les auteurs de mes jours, s'ils 
voulaient me séparer de toi, mon bien-aimé; j'aime 
mieux être toujours une énigme pour moi-même. Je 
t'aime, je n'en veux pas savoir davantage. (Elle 
écoute. ) Écoutons ; n'est-ce pas le son de sa voix 
chérie ? — Non , c'est l'écho du bruissement sourd 
de la mer qui se brise sur le rivage ; ce n'est pas 
mon bien-aimé. Âh ! malheureuse , malheureuse I 
Qui peut t'arrêter? Je me sens glacée d'effroi. Le 
soleil s'abaisse de plus en plus ; ce lieu semble de- 
venir de plus en plus solitaire. De plus en plus 
mon cœur se serre. Qui peut le retenir ? ( Elle 
marche çà et là. ) Je n'ose porter mes pas hors de 
l'enceinte tranquille de ce jardin; jai frissonné d'é- 
pouvante en essayant d'entrer dans l'église pro- 
chaine. Une force puissante s'emparant du plus pro 
fond de mon cœur semblait m'y attirer , quand a 
iBonné l'heure d'aller s"ageuomller dans le saint lieu, 
«it m'entraînait à me prosterner devant la sainte 
m^*e d« Dieu ; je n'ai pu résister à ce pouvoir. 



64 LA FIANCÉE 

Si j'étais suivie par quelque espion ? Le monde est 
plein d'ennemis; des pièges trompeurs sont tendus 
sur toutes les routes de la timide innocence. J'en ai 
fait déjà une cruelle épreuve le jour où , par une 
coupable imprudence^ je m'avançai hors de l'en- 
ceinte du cloître parmi une foule étrangère : c'était 
pendant la pompe solennelle des funérailles du 
prince. Ah ! que je payai cher ma témérité ! Dieu 
seul m'a préservée. Ce jeune homme ^ cet étranger 
s'approcha de moi avec des yeux enflammés, avec 
un regard qui m'épouvanta , qui pénétra mon ânie ; 
il semblait lire jusqu'au fond de mon cœur : mon 
sein se glace à ce souvenir. Jamais, jamais je n'ose* 
rai m'avouer coupable à mon amant de cette faute 
qu'il ignore. {^Elle écoute.) On parle dans le jardin ! 
C'est lui , c'est mon ami , c'est lui-même ! Cette 
fois, ce n'est pas une méprise ni une illusion. Il 
s'approche ^ il vient ; volons dans ses bras , sur son 
cœur ! 

• 

( Elle s'avance les bras ouverts vers le fond du jardin ; don César Tient à elle. ) 

DON CÉSAR, BÉATRIX, LE CHOEUR. 

B É AT R I X recule avec vffroi. 

Maliieureusç ! que vois-je? 

( En cet instant , le chœur s'avance aussi. ) 
DON CÉSAR. 

Charmante personne, ne craignez rien. (^i£cAû92ir.) 
L'aspect de vos armes a épouvanté la beauté timide. 
— Retirez-vous et tenez-vous dans un respectueux 
éloignement. {J Béatrix.) Ne craignez rien ; l'ii^mo- 



\ 



DE MëSSiNE. 63 

DoeenceeraintiTe et la beauté me sont sacrées. (Le 
chceur s^est retiré; il s'approche et prend la main de 
Béatrix. ) Où étais-tu ? Quel dieu a eu le pouToir 
de te dérober , de te cacher si long-temps. Je t'ai 
cherchée , je t'ai poursuivie durant les jours , du- 
rant les nuits. Depuis le moment oii^ aux funé- 
railles du prince ^ tu apparus à mes yeux comme 
un ange resplendissant du lumière > tu as été mon 
seul sentiment. Ah ! je ne te l'avais point caché y 
cet empire que tu avais exercé sur mes sens ; le feu 
de mes regards ^ le tremblement de ma voix ^ ma 
main qui frémissait dans la tienne te l'apprirent assez. 
L'austère majesté du lieu interdisait un plus libre 
aveu. La sainte célébration m'appelait à la prière;' je 
m'agenouillai; et à peine m'étais^je relevé /qu'au 
premier regard que je jetai sur toi , tu fus sur-le- 
champ enlevée de devant mes yeux; cependant tu 
ayail^ déjà enchaîné toutes les forces de mon cÎDeui* 
par un charme tout-puissant. Depuis ce jour , je t'ai 
cherchée sans cesse dans l'enceinte de tous les tem- 
ples y de tous les palais ; dans les lieux les plus ca- 
chés, où puisse se -retirer la timide innocence. J'ai 
répandu partout d'adroits émissaires; mais ces soins 
restaient sans récompense. Enfin aujourd'hui, grâce 
à Dieu, la vigilance de mes émissaires a été cou- 
xonnée du succès, et tu as été aperçue dans l'église 
prochaine. {Béatrix qui, pendant tout ce temps \ 
était demeurée tremblante et détournait la tête ^ fait 
un mouvement d'effroi. ) Je te retrouve , et mon 
âme se séparera de mon corps avant que je t'aban-^ 
donne. Pour m'assurer sur-le-champ contre le sort, 
poiu' me préserver des démons envieux, je m'a- 



64 LA FIANCÉE ^ 

dresse a toi commé^à mon épouse y devant fouâ ce^ 
témoins ^ et je te donne pour garant la foi de che- 
valier. {Il la présente au chœur. ) Je ne veux 
point rechercher qui tu es; je te veux pour toi- 
même^ et n'ai rien à demander k d'autres. Jaffir-- \. 
merais , je jurerais d'après le premier regard que | 
j'ai jeté sur toi, que ton âme et ton origine sont 
nobles. Et serais-tu d'une race vulgaire , tu es 
à nioi pour la vie ; j'ai perdu la liberté du choix. 

Et sache que je suis aussi maître de mes actions, et 
placé assez haut sur la terre pour que ma puissante 
main élève jusqu'à moi celle que j'aime ; je n'ai be* 
Âoin que de te prononci^ mon nom. — Je suis 
don César ; et dans cette cité de Messine , nul n'est 
au-dessus de moi. ( Béatrix recule effrayée; il s'en 
aperçoit, et un instant après continue.) J'aime ton ^ 

iétonnement et ton modeste silence : la pudeur ti^ 
mide est le plus bel ornement de tes attraits 1 En 
en effet la beauté s'ignore elle-même, et s'^raie 
de sa propre puissance. -*- Je sors, et te livre à toi- 
même pour que ton esprit revienne de sa frayeur : 
l'impression subite mène du bonheur e»t un sujet 
d'effroi, (j^u chœur.) Dès ce moment honore94a 
comme mon cpouse et votre princesse : informez-^ 
la des grandeurs de son sort. Je reviens aussitôt la 
chercher dans un appareil digne de moi , et conve-* 
nabk à votre souveraine. 

(3«orf ) 



\_ 



DE MESSINE. 65 

BÉATRIX et LE CHOEUR. 

I 
I 
LE CHOEUR. 

Salut, aimable souveraine. Tu obtiens le trîom- 
phe , tu obtiens la couronne ; tu perpétueras cette 
noble race. Je te salue , mère des kéros de l'avenir. 

Trois fois salut : sous d'heureux auspices, toi heu-* 
reuse, tu entres dans une heureuse maison que 
les dieux favorisent, qi^'illustre une couronne glo- 
rieuse, et oîi le sceptre d'or, par une succession 
non interrompue , passe des aïeux à leurs fils. 

Ton aimable venue va réjouir les ancêtres ré- 
vérés, fiers et austères pénates de cette maison; 
à ta rencontre, viendront pour te recevoir, la 
déesse de la jeunesse couronnée de fleurs éternelles, 
et la brillante victoire, cette divinité ailée que le 
tout-puissant Jupiter soutient dans sa main et qui 
déploie son vol au-dessus des triomphateurs. La cou- 
ronne de la beauté n'est jamais sortie de cette fa- 
mille : chaque princesse a transmis , à celle qui lui 
succédait , et la ceinture des Grâces et le voile de 
la 'modestie. Le sort favorise mes regards; je vois la 
plus belle des fiancées, quand la mère brille encore 
de tout l'éclat de la beauté. 

BÉATRIX, se réyeiUant de la terreur où elle était plongée. 

Malheureuse ! en quelles maiïis le mauvais destin 
m'a livrée ! Il n'en est pas , dans toute la terre , qui 
ne fussent moins à craindre. Je comprends main- 
tenant, quel frémissement, quelle mystérieuse Hor- 
reur me rendait toujours tremblante , lorsqu'on me 

ToM. V. SchiUer. 5 



iVii^^^^iHBVaaWv- 



66 LA FIANCÉE 

prononçait le nom de cette race terrible, qui se hait 
elle-même , qui s'acharne arec fureur à déchirer 
son propre sein. Souvent je me suis sentie saisie 
d'épouvante lorsqu'on mé parlait des deux frères et 
de leur monstrueuse haine. Et maintenant un sort 
épouvantable me précipite , moi , malheureuse ^ 
moi sans appui dans le gouf&e de cette haine, de 
cette fatalité ! 

( Elle s'enfttit dans le pavillon du jardin. ) 

LE CHOEim seul. 

Je porte envie aux heureux enfans d^s dieux , aux 
maîtres fortunés du pouvoir; toujours ce qui est le 
plus précieux est leur partage , tout ce que les mor- 
tels €stiment le plus grand et le plus beau , ils en 
cueillent la fleur. 

Le pécheur s'est plongé dans les eaux pour re- 
cueillir des perles ; ils choisiront pour eux la plus 
transparente. La récolte a été obtenue par le travail 
commun ; la meilleure part en sera réservée au 
seigneur : que les vassaux s'accommodent de leurs 
portions comme ils pourront , la plus belle lui #st 
assurée* 

Mais son privilège le plus précieux , je lui aban- 
donne ses autres avantages : celui que j'envie par- 
dessus tous f c'est de pouvoir choisir parmi les fleurs 
de la beauté. Ce qui charme les yeux de tous , il le 
possède pour lui seul. 

Le corsaire s'élance avec le glaive sur le rivage , 
et dans sa nocturne expédition il emmène maint es** 
clave : il assouvit ses barbares désirs ; mais il n'o« 



DE MESSINE. 67 

sera pas toucher à la plus belle; elle est pour le roi. 
Cependant il me faut veiller sur les portes de 
cette sainte demeure , pour qu'aucun profane n'ose 
pénétrer dans cette retraite. Méritons les éloges de 
notre prince > qui a confié à notre garde tout ce 
c[u'il possède de plus précieux. 

( Le chaut t*^loignc yers 1« fond du tbë&tre. ) 



68 LA FIANCÉE 



La scène change , et représente une salle dans l'intérieur du 

palais. 

Entrent DON A ISABELLE, DON MANUEL et DON 

CÉSAR. 

ISABELLE. 

Il brille enfin pour moi , ce jour tant souhaité , si 
long-temps attendu ! — Je vois mes fils unis par le 
cœur : avec quel bonheur je les vois se presser mu- 
tuellement la main ! Pour la première fois votre heu- 
reuse mère peut vous ouvrir son cœur dans cette réu- 
nion intime. Cette foule grossière de témoins im- 
portuns qui se plaçait toujours entre nous prête 
à combattre , s'est éloignée ; le bruit des armes ne 
retentit plus à mon oreille. Telle qu'une troupe de 
nocturnes oiseaux , habitans d'une maison en rui- 
nes , qui depuis longues années était devenue leur 
domicile, s'eni^ oient comme un noir essaim, éblouis 
par la clarté du jour, lorsque l'ancien possesseur, 
long-temps exilé , fait entendre le bruit joyeux de 
son retour, et vient construire un nouvel édifice; 
telle s'enfuit l'ancienne haine avec son ténébreux 
cortège : le soupçon caverneux, l'envie au regard 
louche , la pâle jalousie quittent nos portes pour se 
rendre en murmm^ant aux portes de l'enfer , tandis 
que la paix nous revient avec la confiante amitié et 
la douce concorde. ( Elle s'arrête un moment.) Mais 
ce n'est pas assez que ce jour vous ait rendu à cha- 
cun un frère, il devait aussi vous donner une 



DÉ MESSINE. 69 

sœur. — Vous êtes étonnés; vous me regardez avec 
surprise? Oui, mes fils; le temps est venu de 
. rompre le silence , et de lever le voile qui couvrait 
un secret long-temps caché. J'avais aussi donné 
une fille à votre père. Votre jeune sœur vit encore : 
vous l'embrasserez aujourd'hui. 

DON CÉSAR. 

Que dis-tu, ma mère, nous avons une sœur? Et 
jamais nous n'avions entendu parler de cette sœur. 

DON MANUEL. 

Nous avons bien entendu dire, daps. notre. .pre- 
mière enfance, qu'une sœur nous était née; mais 
elle était ^ disait-on, morte encore au berceau. 

ISABELLE. 

On se trompait; elle vit. 

DON CÉSAR. 

Elle vit, et tu nous l'avais caché? 

ISABELLE. 

Je VOUS dirai les motifs.de mon silence. — Sachez 
quels soins ont été pris autrefois,, et quels heureux 
fruits en sont recueillis aujourd'hui. Vous étiez 
encore jeunes enfans ; cette déplorable aiilipathie, 
puisse-t-elle être finie pour toujours, vous. divisait 
déjà, et plongeait dans latl'istessele-cœur de vos pa- 
rens. A cette époque votre père eut un jour un songe 
surprenant : il lui sembla voir sortir de son antique 
couche deux lauriers qui entrelaçaient leur feuil- 

,lage épais; entre eux croissait un lis.: cette fleur 
devint une flamme qui dévora l'épais feuillage des 

. deux arbres ^ et qui , s'élanç^nt en tourbillon vers 



7a LA FIANCÉE 

la Toute y embrasa promptement , et consuma avec 

furie le palais tout entier. 

Effrayé de cette vision étonnante, votre père con- 
sulta un astrologue d'Arabie, qui était son oracle, et 
en qui il mettait plus de confiance que je n'aurais 
voulu. L'Arabe déclara que si mon sein venait à porter 
une fille , elle donnerait la mort à lui et à ses deux 
fils , et que toute sa race périrait par elle; et je de- 
vins mère d'une fille. Votre père donna l'ordre 
cruel de précipiter dans la mer l'enfant nouveau-né : 
j'éludai cet arrêt sanglant ; et par les soins discrets 
d'un fidèle serviteur, je conservai ma fille. 



DON CESAR. 



Qu'il soit béni , pour t'avoîr prêté son assistance ! 
AhJ jamais la prudence n'a manqué à l'amour 
d'une mère ! 



ISABELLE. 



La voix puissante de l'amour maternel ne m'en- 
gagea pas seule à épargner ma fille. J'avais eu aussi 
un songe merveilleux et prophétique pendant que 
mon sein portait cet enfant : je vis un enfant beau 
comme l'amour, qui jouait sur le gazon ; un lion 
sortit de la forêt , portant dans sa gueule sanglante 
une proie qu'il venait de saisir , et d'un air cares- 
sant il vint la déposer au giron de l'enfant. Un 
aigle , planant dans les airs , tenait dans ses serres 
un chevreau tremblant, «et d'un air caressant il 
vint le déposer au giron de l'enfant; et tous deux, 
l'aigle et le lion, doux et soumis, se prosternèrent aux 
pieds de ce jeune enfant. Le sens de ce songe me fut 
expliqué par un ihoine , un homme aimé de Dieu , 



DE MESSINE. 71 

auprès duquel mon cœur trouva toujours con- 
seil et consolation dans toutes les peines d'ici-Bas. 
Il me dit que je mettrais au jour une fille qui 
changerait la haine terrible de mes fils en un amour 
plus vif encore. Je recueillis cette parole dans mon 
âme , me confiant plus au dieu de vërjité qu'à la voix 
du mensonge. Je sauvai cet enfant de la divine pro- 
messe, cette fille de la bénédiction , ce gage de mes^ . 
espérances y qui devait être l'instrument de la paix^ 
si votre haine se perpétuait et s'accroissait. 

DON MANUEL, embrassant son frère. 

Il n'est plus besoin de ma sœur pour fbrmer 
entre nous un lien d'affection , mais elle en serrera. 
les nœuds. 

ISABELLE. 

Elle fut placée dans une retraite cachée et , loin de 
mes yeux, élevée mystérieusement par une main 
étrangère; je me refusai la vue même de ces traits 
chéris : je me privai de ce plaisir si ardemment sou- 
haité ^ tant je redoutais la sévérité de votre père. 
Un inquiète méfiance troublait son repos; il était 
rongé de sombres soupçons , et plaçait des surveil- 
lans sur tous mes pas. 

DON CÉSAR. 

Déjà depuis trois mois mon père repose dans le 
tombeau. Qui a pu t'empêcher, ô ma mère, de 
faire paraître au jour celle qui est depuis si long- 
temps cachée , et de donner cette joie à nos cœurs? 

ISABELLE. 

Et quel autre motif que vos déplorables discordes, 
dont rien ne pouvait éteindre la rage et qui , s'en- 



72 LA FIANCÉE 

flam mant sur la tombe de votre père à peine expiré, ne 
donnait nulle espérance de réconciliation? Pouvais-je 
placer votre sœur entre vos barbares glaives? Pouviezr 
vous au milieu de ces orages entendre la voix de votre 
mère? Etdevais-je la risquer, avant le temps, au mi- 
lieu de votre furie , elle , ce gage d'une paix chérie , 
elle , la dernière ancre de ma sainte espérance ? Il 
fallait d abord obtenir que les frères pussent se voir 
avant de placer entre eux leur sœur, comme un ange 
de paix. Maintenant cela est possible , et je vais vous 
la présenter. J'ai envoyé un vieux serviteur et j'at- 
tends son retour à chaque instant. L'enlevant à son 
paisible asile, il va la conduire sur le cœur d^une 
mère et dans les bras de ses frères. 

DOIS MANUEL. 

Elle ne sera pas la seule qui aujourd'hui sera pres-^ 
sée dans tes bras maternels. La joie entre de toutes 
parts dans ce palais, naguère abandonné; il va de- 
venir le séjour charmant des grâces. Maintenant, ma 
Bière , apprends aussi mon secret. Tu me donnes 
une sœur, je vais t' offrir une seconde, une aima- 
ble fille. Oui , ma mère , bénis ton fils. Mon cœur 
a trouvé , a choisi celle qui doit être la compagne 
de ma vie. Avant que le soleil ait quitté l'horizon ^ 
je conduirai à tes pieds l'épouse de don Manuel. 

ISABELLE. 

Je presserai avec joie sur mon sein celle qui doit 
rendre heureux mon premier-né ; que les plaisirs 
naissent sur vos traces ; que votre vie soit parée de 
toutes les fleurs. Le bonheur de mon fils sera le 
mien et me rendra la plus glorieuse des mères* 






DE, MESSINE. 73 

I>ON CÉSAB. 

Ne répands point , ô ma mère , toutes tes béné- 
dictions sur ton premier-né ; si tu bénis aii^i l'a- 
mour, je t'amènerai aussi une fille digne d'untf telle 
mère ; elle seule in'a appris ce que c'était que 
' l'amour. Avant que le jour soit fini don César te pré- 
sentera son épouse; 

DON MANUEL. 

Toute-puissance de l'amour ! c'est à bon drQi;t qu^on 
te nomme la divinité souveraine des âmes. Les élé- 
mens sont soumis à ton pouvoir et tu sais réunir ce 
qui est le plus opposé , le plus contraire ; rien de ce 
qui vit ne méconnaît ton empire; tu as pu vaincre le 
cœur indompté de mon frère qui jusque-là s'é- 
tait montré intraitable. (// embrasse don César). 
Maintenant je crois à ton cœur et je te presse avec 
espérance dans mes bras fraternels. Jfine puis douter 
de toi, puisque tu sais aimer. 

ISABELLE. 

Que ce jour soit trois fois béni ! Il a enfin délivré 
de tous mes chagrins mon cœur oppressé. Je vois ma 
race assise sur de fermes fondemens , et. mes yeux 
peuvent pénétrer avec calme dans le lointain avenir. 
Hier , encore couverte de ce voile des veuves, dé- 
laissée , sans enfans , je me voyais seule dans ces 
salles désertes ; et aujourd'hui trois filles brillantes de 
la fleur delà jeunesse viendront s'asseoir à.mes côtés. 
Ne suis-je pas la plus grande et la plus heureuse de 
toutes les femmes qui ont enfanté? Cependant quel 
prince voisin de nos frontières nous accorde ses 



*74 LA FIANCÉE 

royales filles? On ne m'a parlé d'aucune; et je ne puis 

penser que mes fils aient pu faire un indigne choix. 

DON MÂ.NUEL. 

P^ur aujourd'hui seulement , ma mère , ne me 
demande pas de lever le voile qui couvre mon 
bonheur. Le jour approche, qui doit tout re'véler. Ma 
fiancée peut se présenter avec avantage ; sois assurée 
que tu la trouveras digne de toi. 

ISABELLE. 

Je retrouve dans l'ainé de mes fils le caractère et 
l'esprit de son père. Il aimait de même à se renfer- 
mer en lui-même , à former et à assurer ses desseins 
par une résolution ferme et inébranlable. Je l'ac- 
corde volontiers, ce court délai; mais je suis certaine 
que mon fils don César va me nommer sa royale 
fiancée. 

DON CÉSAR. 

Mon caractère n'a rien de mystérieux ; je n'aime 
point , ma mère, à me cacher; on peut lire mes sen- 
timens sur mon front en toute franchise et liberté. 
Cependant ce que tu veux savoir, ce que tu deman- 
des, hé bien , ma mère, je dois l'avouer franche- 
ment, moi-même je ne l'ai pas encore demandé. 
Demande-t-on d'où ils viennent, aux rayons en- 
flammés du soleil? En éclairant le monde, ils se dé- 
clarent assçz. Leur lumière témoigne qu'ils procè- 
dent de la lumière. C'est avec cette évidence'que ma 
fiancée s'est présentée à mes yeux. Je la connais 
jusqu'au fond de l'âme. Le cristal 3'est révélé par 
l'éclat de sa transparence; et cependant je ne puis 
t'apprendre son nom. 



:i 



DE MESSINE. 75 

ISABELLE. 

Eh quoi! don César, explique-toî. Tu auras pris 
pour la voix de Bieu le premier sentiment dont tu 
auras senti la fore* J'attendais de toi la violence 
d'un jeune homme, mais non pas Taveuglement 
d'un enfant. Dis-moi ce qui a déterminé ton choix. 

DON CÉSAR. 

Mon choix , ma mère ? Lorsque la puissance du 
destin vous entraine à l'heure marquée , est-ce un 
choix ? Je ne cherchais point une épouse ; certes une 
si frivole pensée ne pouvait me venir dans le séjour 
de la mort, et c'est là où j'ai trouvé ce que je ne cher- 
chais point. Jusqu'alors le peuple léger des femmes 
m'avait été indifférent et n'avait point agi sur mon es- 
prit; je n'en avais pas vu. une qui te ressemblât, 
à toi , ma mère , que j'honore comme l'image de 
Dieu sur la terre. C'était à la triste solennité des 
funérailles de mon père, nous étions cachés dans 
la foule du peuple. Tu te souviens que ta pru- 
dence nous avait ordonné d'y paraître sous un dé- 
guisement inconnu , de peur que la violence de 
notre haine ne troublât avec fracas la dignité de 
cette pompe funèbre. Le vaisseau de l'église était 
tendu de noir; vingt statues, placées près de l'autel, 
portaient des torches à la main , au-devant du cer- 
cueil que recourvrait la croix blanche du drap mor- 
tuaire ; sur ce cercueil on voyait le bâton du com- 
mandement, la couronne royale-, -les éperons dorés 
des chevaliers, et le glaive dont la poignée était or- 
née de diamans. Tout le peuple était à genoux dans un 
pieux recueillement ;4'orgue invisible dans la haute 



76 LÀ FIANCÉE 

tribune se fit entendre , et le chœur aux cent voix 
commença ses chants. Le chœur continuait encore 
ses hymnes ,-fet le cercueil s'enfonça lentement sous 
le sol de l'ëglise, descendant ifers les demeures sou- 
terraineSy dont l'ouverture était de'robée aux regards 
par le vaste drap mortuaire. Les terrestres ornemens 
furent laissés sur la terre, ne devant 'point accom- 
pagner celui qui se fendait à son dernier séjour. 

. Cependant, portée avec les chants pieux , sur les 
ailes des séraphins , l'âme délivrée s'envolait vers le 
ciel pour s'y reposer au sein de la grâce divine. Je 
rappelle tout cela à ton souvenir, ma mère , et je le 
décris avec détail pour que tu reconnaisses si dans 
ce moment une mondaine pensée pouvait être dans ' 
mon cœur; et c'est cette heure triste et solennelle que 
choisit l'arbitre de ma vie pour me pénétrer d'un 

. rayon de l'amour. Comment cela put arriver , je me 

. le demande en vain à moi-même. 

ISABELLE. 

Achève cependant , je veux tout savoir. 

DON CÉSAR. 

D'où elle vint, et comment elle se trouva près de 
moi , ne me lé demandez pas. Lorsque mes yeux se 
^détournèrent, elle était à côté de moi; à son appro- 
. che je fus saisi d'une impression confuse , mais puis- 
. santé et merveilleuse. Ce n'était pas la douceur en- 
chanteresse de son sourire ; ce n'était point l'éclat 
de son teint; ce n'était point la grâce de sa taille 
divine; c'était quelque chose d'intime et de profond 
;qui s'emparait de moi avec une force céleste; la puis- 
sance de ce charme .m'entraioait sans que je pusse 



DE MESSINE. ^7 

la démêler ; nos âmes se connaissaient sans qu'une 
parole eût été prononcée , se touchaient sans s'être 
communiquées : seulement pour avoir respiré Fair 
qu'elle respirait. Elle m'était étrangère et cependant 
j'étais assuré intérieurement qu'elle était à moi et 
j'entendais distinctement en mon âme :' c'est elle^ ou 
nulle autre sur la terre* 

DON MANUEL, Tiaterrompant aree yivacittf . 

Ce sont bien les traits puissans et divins de l'a- 
mour , tels qu'ils viennent atteindre , frapper et 
charmer le cœur; lorsqu'on a rencontré la compagne 
de sa vie, ftlors il n'y a pas à résister, ni à choisir; 
l'homme ne peut délier ce que le ciel a lié. Je suis 
conforme à mon frère ; c'est ma propre histoire qu'il 
a racontée et je l'en remercie; il a, d'une main heu- 
reuse, levé le voile qui couvrait un sentiment éprouvé 
confusément par moi. 

ISABELLE. 

Je le vois , la destinée conduit mes enfans par des 
voies particulières et inconnues. Un torrent impé- 
tueux s'est précipité de la montagne, s'est creusé 
lui-même son lit et s'est tracé son cours , sans s'in- 
quiéter de la route régulière que la prudence lui 
avait ouverte d'avance. Je me soumets; que pour- 
rais-je y changer ? La main puissante et souvel:aine 
de Dieu a tissu le destin de ma maison. Je mets mon 
espérance au cœur de mes fils. Ils sont nés noble- 
ment et leurs pensées sont nobles. 



78 LA FIANGÉE 

ISABELLE, DON MANUEL, DON CÉSAR ; DIEGO 

se montre à la porte. 

ISABELLE. 

Que vois-je, mon digne serviteur est de retour! 
Approche , approche , fidèle Diego ! où est mon en- 
fant? Ils isavent tout! il n'y a plus de mystère. Où 
est-elle ? parle, ne diffère pas ; nos cœurs sont pré- 
parés à soutenir tant de joie. Viens. ( Elle va à sa 
rencontre i^ers la porte.) Qu est-ce? comment? tu 
hésites ? tu gardes le silence ? ton regard n'annonce 
rien d'heureux ! Que t'est-il arrivé? Parle ! un fris- 
son me saisit. Où est-elle ? où est Béatrix ! 

( Elle veut sortir. } 
DON MANUEL, à part, et avec surprise. 

Béatrix! 

DIEGO, la retenant. 

Demeure. 

ISABELLE. 

Où est-elle? cette anxiété me tue. 

DIEGO. 

ElLe ne me suit pas. Je ne te ramène pas ta fille. 

ISABELLE. 

Qtt'est-il arrivé ? Au nom de Dieu , parle ! 

DON CÉSAR. 

Où est ma sœur , malheureux ? parle ! 

DIEGO. 

Elle est enlevée, emmenée par des corsaires. Ah ! 
pourquoi mes yeux ont-ils vu ce jour? 



DE MESSINE. 79 

DOI9 Manuel. 
Du courage^ ma mère ! 

DOW GÉSAB. 

Ma mère^ du courage^ contiens-toi jusqu'à ce que 
tu aies tout appris* 

DI£GO. 

J'ai parcouru promptement, comme tu l'avais 
ordonne , le chemin qui conduit au couvent , que 
j'avais suivi tant de fois et que j'espérais suivre pour 
la dernière. La joie me donnait des ailes. 

DON CESAR. 

Au fait ! 

DON MANUEL. 

Parle ! 

DIEGO. 

J'arrive dans cette cour du couvent y sma nulle 
défiance ; je demande ta fille. Je vois lexpression de 
l'efiroi dans tous les regards, et j'apprends avec 
désespoir ce malheur affreux. 

( Isabelle tomlie pâle et tremblante ^sur son fauteuil. Don Manuel e'empBestt auprès 

d'elle. ) 

DON CÉSAR. 

V 

Et les Maures y dis-tu, Font enlevée? A-t-on vu 
les Maures? Qui a été témoin de l'événement? 

DIEGO. 

On avait aperçu des pirates maures , qui avaient 
jeté l'ancre dans la rade voisine du couvent. 

• DON CÉSAR. 

Plusieurs navires s'étaient réfugiés dans cette rade 
pendant la tempête. Oîi est ce vaisseau ? 



8o LA FIANCÉE 

DIEGO. 

On l'a TU ce matin d^ bonne heure , dans la haute 
mer, gagnant le large à force de voiles. 

DON CÉSAR. 

Dit-on que quelque autre brigandage ait été com- 
mis ? Les Maures ne se contentent pas d'une seule 
proie. 

* DIEGO. 

Us se sont emparés avec violence des troupeaux 
qui paissaient en ce lieu. 

DON CÉSAR. 

Comment les brigands ont-ils pu pénétrer dans 
l'intérieur d'un cloître exactement fermé ? 

DIEGO. 

Les murs du jardin sontfaciles à franchir, à l'aide 
d'une échelle élevée. 

DON CÉSAR. 

Comment ont-ils entré jusque dans les cellules ? 
car le séjour des pieuses nones est entouré d'une 
forte clôture. 

DIEGO. 

Elle n'était encore liée par aucun vœu , et elle 
pouvait se promener en liberté. 

DON CÉSAR. 

Et usait-elle souvent de cette liberté qui lui était 
laissée ? Dis-moi cela ? 

DIEGO. 

Souvent on la voyait chercher la solitude du 
jardin. Aujourd'hui seulement elle n'est point re- 
venue. 



DE MESSINE. 8t 

DON CÉSAR, après Moir réfléchi un moment. 

Enlevée, dis-tu? S'il était si facile de l'enlever, 
elle a pu fuir aussi de son propre gré. 

ISABBLU: «élève. 

C'est la violence ! c'est un cripiinel enlèvement. Ja- 
mais ma fille n'aurait oublie son devoir au point de 
suivre volontairement un ravisseur! Don Manuel, 
don César, je devais aujourd'hui vous présenter une 
sœur, maintenant il faut que j'implore le secours de 
votre bras héroïque. Mes fils, déployez votre courage, 
vous ne pouvez souffrir patiemment que votre sœur 
soit la proie d'audacieux brigands. Prenez vos ar- 
mes, équipez un navire, parcourez toute la côte. 
Poursuivez les pirates sur toutes les mers, ils ont 
dérobé votre sœur. 

DON CÉSAR. 

Adieu , je vole à leur poursuite et à la vengeance ! 

(Il sort. ) 

fl 

ISABELLE, DON MANUEL, DIEGO. 

{Don Manuel, se réveillant d^une distraction profonde se tourne d^un air inquiet yen 
i Diego.) 

DON MAI9UEV 

Quand a-t-elle disparu? Réponds. 

DIEGO. 

Depuis ce matin de bonne heure , on ne l'a plus 
revue. 

DON AtANUEL, àdosAlMa>«ll«. 

Et ta fille s'appelle Béatcix? 



I L i i^^^^mimmii^^mm 



8a LA FIANCÉE 

ISABELLE. 

Tel est son nom ! hâte-toi , plus de discours. 

DON MANUEL. 

Je yeux savoir encore une seule chose , ma mère . 

ISABELLE. 

Occupe-toi d'agir. Suis l'exemple de ton frère. 

. DON M ANUEL. 

Dans quelle contrée ?.. • . je t'en conjure. . . . 

ISABELLE lui fait signe de partir. 

Vois mes larmes , mes angoisses mortelles. 

DON MANUEL. 

Dans quelle contrée l'ayai^^tu cachée? 

ISABELLE. 

Ah ! que a'était-elle cachée au centre de la terre ! 

DIEGO. 

Une crainte subite nte trouble et me saisit. 

DON MA1ÎÎ0EL. 

Une crainte 9 et laquelle? Dis ce que tu sais. 

DIEGO. 

Si j'avais été la cause innocente de cet enlève-^ 
ment ! 

ISABELLE. 

Malheureux , explique ce qui est arrivé. 

DIEGO. 

Je te l'avais caché, princesse , pour épargner 
quelques soucis à ton coeur maternel. Le jour où le 



/ DE MESSINE. 83 

prince fut enseveli , tout le peuple avide de nou- 
veauté se pressait à cette triste cérémonie. La nou- 
velle en avait pénétré jusque dans les murs du 
couvent; ta fille ipe conjura^ avec de continuelles 
instances , de lui laisser voir l'aspect de cette solen- 
nité. Et moi ^ malheureux, je me laissai toucher. 
Cachée dans un triste vêtement de deuil , elle fut 
témoin de la cérémonie; et je crains aujourd'hui 
qu'au milieu de la foule du peuple qui se pressait 
de tous cotés , elle n'ait été exposée aux regards de 
celui qui l'aura enlevée ; car aucun déguisement ne 
peut cacher l'éclat de sa beauté. 

DON M AN UEL , à part , est rassuré. 

Heureuses paroles qui rassurent mon cœur! ce ne 
peut être elle. Ces informations ne s'y rapportent 
point. 

ISABELLE. 

Yieilîard insensé! ainsi tu m'as trahie. 

DIEGO. 

Princesse, je croyais bien faire.il me semblait 
reconnaître, dans ce désir, la voix de la nature, la 
force du sang. Je pensai que c'était l'œuvre du ciel 
qui , par une secrète et pieuse impulsion , conduisait 
la fille sur le tombeau de son père. J'ai voulu céder 
au droit qu'elle avait . de remplir ce pieux devoir. 
Ainsi, à bonne intention, j'ai été entraîné à une 
faute. 

DON MANUEL, k part. 

Pourquoi demeurer ici dans les souffrances du 
cloute et de la crainte? Je vais sur-le-champ trouver 
la lumière et la certitude. 

(H veut sortir.) 



■■ I ■■■iVHinsmnaai 



84 LA FIANCÉE ^ 

DON CÉSAR reyenant. 

Arrête, don Manuel, je vais te suivre. 

DON MANUEL. ' 

Né me suis pas, reste. Que personne ne me suive. 

(Il sort.) 

ISABELLE , DON CÉSAR. 

1)0 N C É S A R le suit d'an ail ëtooné. 

Qui peut troubler mon frère? Dis-le-moi, ma 
mère. 

ISABELLE. 

Je l'ignore comme toi. Je ne le reconnais f^us. 

DON CÉSAR. 

Tu me vois revenir, ma mère, parce que, dans 
l'ardeur empresse'e de mon zèle , j'avais oublie' de te 
demajader les signes qui pourraient me faire recon- 
naître ma sœur. Comment aurais-je pu retrouver 
sa trace, sans savoir de quel lieu les brigands 
l'avaient enlevée? Nomme-moi le cloître ou elle 
était cache'e. 

ISABELLE. 

Il est consacré à sainte Cécile. Cette forêt qui s'é- 
tend au loin sur les pentes de l'Etna le couvre et 
semble en faire la retraite silencieuse des âmes 
saintes. 

DON CÉSAR. 

Prends bon courage ; confie-toi à tes fils. Je te 
ramènerai ma sœur , dussé-je la chercher sur toutes 
les mers, sur la terre entière. Il est cependant, ma 



DE MESSINE. 85 

mère y une chose qui m'afilige. Je laisse ma fiancée 
sous une protection étrangère. Je ne |M)urrais confier 
qu'à toi un gage si précieux. Je l'enverrai vers toi, 
tu la verras ; et dan$ ses bras, sur son tendre cœur , 
tu oublieras tes craintes et ta douleur. 

(Il tort.) 

ISABELLE, seule. 

Quand cessera enfin cette ancienne malédiction 
qui pèse sur cette maison. Un mauvais génie se 
joue de mes espérances, et jamais sa rage envieuse 
ne s'apaise. Je me croyais si proche du port ! je me 
confiais avec tant d'assurance à ces gages de bon- 
heur ! je croyais toutes les tempêtes calmées, et d'un 
œil joyeux je voyais déjà la terre éclairée des 
rayons du soleil couchant ; une tempête se forme 
dans le ciel le plus serein , et me renvoie lutter en- 
core avec les vagues. 

( Elle te retire dans rintërienr dn peltie ; DMgo It auH. ) 



86 LA FIANCÉE 

Ld scène change , et représente le jardin. 

LES DEUX CHOEURS , BÉATRIX. 

(L« eliœur de don Manuel vient dans un appareil de fête, omë de guirlandes, portant 
les omeinens de la fiancée qui ont été ordonnés précédemment ; le clueur de don César 
▼eut lui interdire Icntrée du jardin. ) 

PREMIER CHOEUR. 

Tu devrais laisser ce lieu libre. .; 

SECOND CHOEUR. 

Je ne ferai place qu'à de plus vaillans. 

PREMIER CHOEUR. 

Tu dois remarquer que ta pr&ence est impor- 
tune. 

SECOND CHOEUR. 

Puisque cela te déplaît, c'est un motif pour de- 
meurer. 

PREMIER CHOEUR. 

C'est ici mon poste. Qui ose m'arrêter? 

SECOND CHCHËUR. 

J^ose le faire ; je commande ici. 

PREMIER CHOEUR. 

Mon maître, don Manuel, m'envoie en ce lieu. 

SECOND CHŒUR. 

J'y suis par l'ordre de mon maître. , 

PREMIER CHOEUR. 

Le plus jeune frère doit céder à l'aîné. ' 

SECOND CHOEUR. i 

Le monde est au premier occupant. 



f 



DEMESSINË* 87 

PREMIER GHOSUE. ^ 

Allons > mëchant ^ cède-moi la place. 

SECOND CHOEUR. . 

Non pas sans que nos ëpées se soient mesurées. 

PREMIER CHŒUR. 

Te trouverai-je partout sur mon passage ? 

SECOND CHOEUR. 

Partout où je veux, je puis te braver 

PREMIER CHOEUR. 

tjue viens-tu ici épier et surveiller? 

SECOND CfiOEVU, 

Que viens-tu ici exiger ou commander? 

PREMIER CHOEUR. 

Je n'ai points à te parler, ni à te répondre. 

SECOND CHŒUR. 

Et moi, je ne daigne pas te parler. 

PREMIER CHŒUR. 

Jeune homme, tu dois du riespect à ma- vieillesse. 

SECOND CHŒUR. 

Ma valeur a autant d'expérienoe que la tienne. 

BÉATRIX, sortant précipitamment. 

Malheur à moi ! que veulent ces deux troupes fa- 
rouches. 

PREMIER CHŒUR, auiecond. 

Ta contenance orgueilleuse ne m'impose point. 

SECOND CHŒUR. 

Mon maître est plus vaillant que le tien . 



h8 LA FIANCÉE 

BÊÂTRIX, derrière le tlr<ratre. * 

Âh ! malheureuse , malheureuse y et il va bientôt 
venir ! 

PREMIER CHOEUR. 

Tu parles faussement. C'est don Manuel qui l'a 
vaincu. 

SECOND CHOEUR. 

Mon maître a eu l'avantage dans chaque combat. 

m 

BÉATRIX. 

\ 

Il va venir, voici l'heure. 

PREMIER CHŒUR. 

N'était la paix , je soutiendrais mon droit. 

SECOND CnCŒUR. 

C'est la crainte, et non la paix qui te retient. 

' BÉATRIX. • . « 

Oh ! que n^est-il à mille lieues d'ici ! 

PREMIER CHOEUR. ' 

Je crains la loi , et non pas la menace de ton re- 
gard. . . 

SECOND CHOEUIl. 

Tu fais bien , elle est l'appui du faible. 

S>mï:MI£ll CHOEUR. 

Si tu commences, je t'imiterai. 

SECOND CDOEVR. 

Le glaive est tiré. 

B É AT R IX , dans I» plus vive agitation. 

Us vont combattre; les e'pe'es brillent; ô vous! 
puissances du ciel, arrêtez ses pas; placez- vous de- 
vant lui p6ur lui interdire le passage; semez sa 



I>E MESSINE. 89 

route d'obstacles et de retards; qu'il n'arrive point 
en ce moment ; saints anges que j'ai priés , que j'ai 
conjurés de le conduire vers moi ^ oubliez mes 
paroles; détournez-le loin^ bien loin d'ici. 

(Elle reatre au moment où les chœurs vont se précipiter Tan sur Tautre. Don Manuel 
^. * " parait.). 

DON MANUEL , LE CHOEUR. 

DOl» MA.MIEI.. 

Que vois-je? Arrêtez ! • 

PREMIER €H(X;UR, an second. 

Avance y avance. 

SECOND CHOEUR. 

Mort à ces traîtres ! 

D G N M AN U £ L se jette entre eux en tirant son épée. 

Arrêtez ! 

PREMIER CHOEUR. 

. C'est le prince. 

SECOND CHOEUR. 

C'est son frère , apaisons-nous. 

DON MANUEL. 

•Pétends mort sur la place le premier qui seu- 
lement du coup d'oeil menacera son adversaire, et 
provoquera la querelle. Êtes- vous en démence? est- 
ce un démon qui vous entraine ? Les flammes de la 
discorde qui nous divisaient , nous vos princes , ne 
sont-elles pas éteintes , éteintes pour ne jamais re- 
naître ? Qui avnit cckmmencé le combat ? parlez ! je 
veux le savoir ! 



9ô LA FIANCÉE 

PREMIER CHOEUR. i 

Nous étions ici... 

SECOND CHOEUR interrompant. 

Non , ils y venaient. . . 

DON MANUEL* an pr»mi«r chnar. «^ 

Parle , toi ! 

PREMIER CHOEUR. 

Nous venions ici, prince, apporter, comme tu 
nous l'avais ordonné, les parures nuptiales. Préparés 
à une fête, ains(i que tu le vois, et nullement pour un 
combat, nous suivions en paix notre route, sans 
aucune pensée hostile, et nous fiant à la trêve jurée ; 
nous avons trouvé ceux-ci établis en ennemis dans 
ce lieu, et nous en interdisant l'entrée avec violence. 

DON MANUEL. 

Insensés! N'est-il donc pas un lieu assez sacré 
pour arrêter votre aveugle rage? Quoi! dans le 
séjour ignoré de l'innocence, votre haine vient 
troubler la paix? {Au second c/^œM^.) Retire-toi , ta 
présence téméraire ne doit point se mêler aux 
mystères de ce lieu. (// s'arrête un moment.) Retire*» 
toi, ton maître l'ordonne par ma voix;. nous n'avon» 
maintenant qu'une âme et qu'une volonté, mes 
ordres sont les siens. Allons, va ! ÇAupremier chœur.) 
Toi , demeure et garde lentrée. 

SECOND CHOEUR. 

Que faire ? les princes sont réconciliés , cela est 
certain; et, se jeter avec empressement dans les 
querelles ou les affaires des grands sans y être 
appelé , c'est chercher plus de dangers que d<e ré- 



DE MESSINE. 91 

compenses. Quand les puissans de la terre sont las 
de combattre , ils se hâtent de rejeter sur l'homme 
obscur qui les a servis par devoir , les sanglantes 
apparences du crime, et ils se montrent purs et sans 
reproches. Ainsi, laissons les princes s'accorder 
entre eux; je pense qu'il est plus prudent d'obe'ir. 

Le second chœur se retire. Le premier se place au fond du tliëâtre. En ce moment, 
Bëatrix arrive précipitamment , et se jette dans les Lras de don Manuel. ) 

BÉATRIX, DON MANUEL- 

BÉATRIX. 

C'est toi, je te revois, cruel! tu m'as laissée long- 
temps., bien long-temps en proie à l'inquiétude , à 
toutes les terreurs ; mais n'en parlons plus ; je te 
revois ! C'est dans tes bras chéris qu'est mon asile , 
qu'est nia .protection contre tous les dangers; viens, 
ils sont partis. Voici le moment de fuir, allons, 
il n'y a pas un instant à perdre. (Elle veut Te/i- 
tratner et le regarde alors plus attenthement que 
d'abord. ) Mais que se passe-t-il en toi ? Tu m'ac- 
cueilles avec réserve et gravité , tu t'arraches de mes 
bras comme si tu voulais t'éloigner de moi? Je ne te 
reconnais pas. Est-ce bien don Manuel, mon époiix^ 
mon bien-aimé? 

DON MANUEL. 

Béatrix ! 

BÉATBIX. 

Non, ne réponds point, ce n'est point le temps 
des discours. Hâtons-nous de partir au plus vite ; 
cet instant^est précieux. 



{ 



9^1 LA FIANCÉE * 

DON MANUEL. 

Demeure, réponds-moi. 

BÉATKIX. 

Fartons avant que ces hommes cruels puissent 
revenir, 

DON MANUEL, 

Demeure , ces hommes ne peuvent nous nuire. 

BÉATRIX. 

Cependant tu ne les connais pas. Viens, fuyons. 

DON MANUEL. 

'Défendue par mon bra^, que peux-tu craindre? 

BÉATKIX. 

Crois-moi , ces hommes sont puissans. 

DON MANUEL. 

Aucun n est plus puissant que moi, ô ma bien- 
aimée ! 

BÉATRIX. 

Tu es seul contre tant d'ennemis? 

DON MANUEL. 

Tu me crois seul? Ces hommes que tu redoutes. .. 

« 

BÉATRIX. 

Tu ne les connais pas ; tu ne sais pas à qui ils 
obéissent. 

DON MANUEL; 

Ils obéissent à moi, et je suis leur souverain. 

BÉATRIX. 

Tu es...^ La terreur a traversé mon âme. 

DON MANUEL. 

Connais-moi , enfin , Béatrix j je ne suis point ce 



DE MESSINE. 93 

que je t'ai paru jusqu'ici, un pauvre chevalier, un 
inconnu, un amant ëpris de tes attraits : je t'ai ca- 
ché qui je suis réellement, quelle est ma puissance, 
quelle est mon origine. 

BÉATRIX 

Tu n'es. pas don Manuel! Qui es-tu? Ah! mal- 
heureuse ! 

DON MANUEL. 

Je me nomme don Manuel. Mais je suis au-dessus 
de tous ceux qui portent aussi ce nom dans ce 
royaume : je suis don Manuel, prince de Messine. 



BÉATRIX. 



Tu serais don Manuel , frère de don César ? 

DON MANUEL. 

Don César est mon frère. 

BÉATRIX. 

n est ton irère? 

DON MANUEL. 

Comment I tu semblés effrayée ! Connais-tu don 
César ? Connaîtrais-tu personne de mon sang ? 

BÉATRIX. 

Tu es don Manuel , que la haine et la discorde 
irréconciliable divisent de ton frère? 

DON MANUEL. 

Nous sommes réconciliés; et depuis ce jour nous 
sommes frères par le cœur comme par le sang. 

BÉATRIX. 

Réconciliés , depuis auJQurd'hui ? 



94 LA FIANCÉE 

DON MANUEL. 

Parle, cxpliqiie-toi. Qui t'a jetée dans ce trouble? 
Tu ne poiiTais connaître de notre famille que les 
Kiias. S«b-)e totts tes secrets? Ne m'as-tu rien 
cache ? m'as-tu tout dit ? 

BÉATRIX. 

Quelle est ta pensée? Comment! que pourrais-je 
avoir à révéler ? 

DON MANUEL. 

Tu ne m'as rien dit de ta mère ; quelle est-elle ? 
La reconnaîtrais-tu, si je te la dépeignais, si je te 
la montrais ? 

BÉATRIX. 

Tu la connais! tu la connais ! et tu me l'as caché? 

DON MANUEL. 

Malheur à toi, malheur à moi, si je la connais ! 

BÉATRIX. 

Ah ! son aspect est doux comme la lumière du 
ciel ; il me semble encore la voir ! Ce jsouvenir vit 
au plus profond de mon âme ; sa céleste figure est 
encore là devant mes yeux : je vois les boucles de sa 
chevelure d'ébène oijibrager les nobles contours de 
son cou d'ivoire ; je vois l'éclat Ae ses grands yent 
adoucisipar la forme gracieuse de ses sourcils et de 
son front; j'entends le son de sa voix sensible et 
pénétrante. 

DON MANUEL. 

Malheureuse , c'est elle que tu peins ! 

BÉATRIX. ' 

Et c'est elle que je fuis ! devais-je l'abandonner le 
matin même du jour où elle devait à jamais me réu- 
nir à elle. Âh I j'ai sacrifié pour toi; même ma mère ! 



DE MESSINE. gS 

DON MANUE;.. 

La princesse de Messine sera ta mère. Je yais te 
conduire vers elle ; elle t'attend. 

BÉATRIX. 

Que dis-tu ? ta mère , celle de don César ? Tu yeux 
me conduire à elle ? Jamais , jamais. 

DON MANUEL. 

Tu frémis ! Que signifie ce désespoir? Ma mère 
peut-elle être une étrangère pour toi ? 

BÉATRIX, 

Terrible et malheureuse réyéjation ! Oh ! pour- 
quoi ai-je pu voir ce jmir? 

l^ON MANUEL. 

Qui peut te jeter dans de telles angoisses , lorsque 
tu me connaît^ lorsque tu trouves un prince dans 
l'inconnu ? 

BEATRIX. 

Ah ! que le ciel me rende cet inconnu ; et je serai 
heureuse avec lui dans un désert ! 

DON CÉSAR, derrière le thë&tre. 

Retirez - VOUS ! Quelle est cette foule rassem- 
blée^ci ? 

BÉATRIX. 

Dieu ! cette voix! Où me cacher? 

m 

DON MANUEL. 

Tu connaîtrais cette voix? Non^ jamais tu ne 
l'as entendue ; tu ne peux la reconnaître. 

BÉATRIX. 

Fuyons ! viens , ne tardons pas. 



V 



1)6 LA FIANCÉE 

BON MANUEL. 

Qui , fuir ? Cest la voix de mon frère : il me 
cherche ; et je m'étonne seulement qu'il ait pu me 
découvrir ici. 

BÉATRIX: 

Par toutes les puissances du ciel , évitons-le ! Ne 
t'expose pas à son impétueuse rencontre ; ne vous 
trouvez pas ensemble en ce lieu. 

DON MANUEL. 

I ' 

ma bien-aimée , la crainte trouble tes esprits. 
N'as-tu pas entendu que nous étions réconciliés ? 

BÉAiTRIX. 

mon Dieu , délivrez-moi de ce moment affreux ! 

DON MiJîUEL. 

Quel soupçon me saisit? quelle pensée est. venue 
me glacer d'horreur?.... Serait-il possible^ cette 
voix ne t'est point inconnue?... Béatrix, étais-tu?... 
Je tremble de t'interroger.... Tu étais.... aux funé- 
railles de mon père ? 

BÉATRIX. 

M alheui* à moi ! 

DON MANUEL. • 

Tu étais là ? 

BEATRIX. • 

Pardonne-moi. 

DONMANUEU 

Malheureuse ! tu étais là ? 

BEATRIX. 

J'étais là. . 



i 



BE MESSINE, ^7 

DON MAI9USL. 

Dë|espoir ! 



fiSATRIX. 



Un désir trop impérieux m'entraîna; excuse*moî. 
Lorsque je t'avouai mon projet, tu accueillis ma 
prière d'un air sérieux et triste y et je gardai le si- 
lence. Je ne sais quel pouvoir d'un astre funeste m« 
poussait avec une irrésistible force ; il me fallut ce-' 
der à l'ardente volonté de mon cœur. Le vieux ser- 
viteur me prêta son assistance; je te désobéis, et 
je m'y rendis. i 

( Elle se. jette & genoux devnt Ini. Bon ^Gésar entre mccompagn/de tout levhœur. ) 



LES DEUX FRÈRES, LES CHOEURS, BÉATRIX. 

SECOND CHOEUR A don César. 

• Ta ne veux pas nous croire; tu eu croii*as tes 
yeux. 

DON CESAR entre rapidement et recale ayec effroi à l'aspect de ton frère. 

C'est une illusion de l'enfer ! Quoi , dans ses bras ! 
(// s'approche. ) Monstre de trahison ! c'était là ton 
amour! Ainsi tu me trompais par une réconci- 
liation mensongère! ma haine était la voix de 
Dieu! Descends aux enfers^ cœur de serpent. 

( Il le frappe. ) 
DON MANUEL. 

Je suis mort ! Béatrix ! frère ! 

(Il tombe et meurt. Btfalrtx tofanbe près de lut sans mouTement. ) 
ToM. V. Schiller. j 



ijô LA FIANCÉE 

PREMIER CHOEUR. 

Au meurtre ! au meurtre! Ayancez , saisirez vos 
armes ; que le sang soit yengë par le sang. 

(lu Urtot leurs épées.) 
SECOKD CHOEUR. 

Bonheur à nous; cette longue lutte est tern^ine'e: 
Messine obéit maintenant à un seul maître. 

PREMIER CHOEUR. 

Vengeance , vengeance ! que le meurtrier tombe ^ 
qu'il tombe en expiation de son crime. 

* SECOND CHŒUR. 

Seigneur; ne crains rien^ nous te restons fidèles. 

DON CÉSA.R , 8*av«nee entr» eax avec aatoriU. 

Retirez-vous, j'ai tué mon ennemi , celui qui 
trompait mon cœur sincère et confiant^ qui m'offrait 
l'amitié fraternelle comme un piège. Cette action 
parait terrible et affreuse , cependant c'est le juste 
Ciel qui a jugé. 

PREMIER CHŒUR. 

Malheur à toi, Messine ! malheur, malheur, mal- 
heur ! un forfait horrible s'est accompli dans tes 
murs. Malheur à tes enfa^s et à leurs mères , \ tes 
vieillards et à tes jeunes hommes! malheur à ceux 
qui ne sont pas encore nés ! 

DON CÉSAR. 

La plainte vient trop tard ; votre secours est néces- 
saire ici. (// montre Béatrix.) Rappelez-la à la vie, 
éloignes^-la promptement de ce lieu de mort et 



DE MESSINB 9g 

d'effroi. Je ne puis rester plus long-temps 1 ma 
sœur enlevée réclame mes soins. Conduises-la sur 
le sein de ma mère, et dites-lui que c'est son fils don 
César qui la lui envoie. 

(Il sort. B^atrix sans mouvement est placée sur un }>rancard par le^ homme) da second 
cWnr, et Ut remportent. Le premier chœur reste auprès du corps de don Manuel. Les 
jeunes gtnt qui portaient las or&emei»» i^uptif 14X «e rtngqpt «T«c les «utmi «n demin 
cercle autour du corps. ) 

LE CHOEUR. 

Je ne puis concevoir comment la chose s'est 
accomplie si vite. Depuis long-temps mon esprit 
voyait bien sVvancer k grands pas la terrible image 
de ce crime sanglant et déplorable; cependant je 
suis abimé d'horreur quand ce qui était prévu est 
arrivé, quand mes yeux ont vu s'exécuter ce qu'une 
crainte prophétique me faisait seulement entrevoir; 
tout mon sang est glacé dans mes veines par Taf- 
freuse et définitive réalité. 

UN HOMME ])U CHCffiUR. 

Laisse parler la voiic de la douleur. Vaillantjeune 
homme 9 te voilà étendu sans vie, frappé dans la 
fleur de Vâge, saisi par la nuit de la mort, sur le 
seuil de la chambre nuptiale; faites retentir un 
gémi^ement san§ Qn près de celui qui est d^ns ie 
silence éterpel. 

UB S^CQNÇ. 

Nous venons; nous venons avec la pompe d'une 
fête, pour recevoir l'épouse. Les jeunes hommes , 
apportent les riches vétemens, les présens nuptiaux; 
tout Qst pr4t> les témoins sont là, mais Tépoux 



i 



1^00 LA FIANCÉE 

B'entend plus rien ; les chîints joyeux ne le re'verlletit 

pas , car le sommeil de la moï^t est profonde 

TOUT LE CHOEUR. 

Il est triste et profond le sommeil de la mort ; il 
ne sera point réveillé par la voix de sa fiancée ; il 
n'entendra plus le son éclatant de la trompe. Immo- 
bile et insensible , il est gisant sur la terre. 

UW TROISIÈME. 

Où sont les espérances , où sont les projets que 
construit l'homme périssable? Aujourd'hui vous 
vous embrassiez comme frères , vous étiez unis 
de cœur et de bouche , ce soleil , qui maintenant 
s'abaisse, éclairait votre amitié; et maintenant tu es 
couché sur la poussière , frappé de la main meur^ 
trière de ton frère, le sein percé d'une horrible 
blessure. Où sont les espérances, où sont lès projets 
qi>e rhomme , ce fils de l'heilre fugitive , a bâtis sur 
d'infidèles fondemens? 

i.£ CHOEUR. 

Je veux te rapporter à ta mère. Quel triste far- 
deau ! Abattons avec la hache meurtrière les bran- 
ches de ce cyprès pour en former un brancard; 
jamais rien de vivant ne doit être produit par l'ar- 
bre qui aura porté les fruits de la mort, jamais il 
ne doit croître, jamais ils ne doit prêter son ombre 
au voyageur j tout ce qui a été nourri par le sol 
du meurtre doit être dévoué au service de la 
mort. 

LE PREMIER. 

Malheur au meurtrier > malheur à celui que sa 



tmmm» 



I>E MESSINE. »oi 

rage insensée a conduit ici ; le sang coule , coule à 
grands flots et pénètre la terre» Mais là-bas ^ dans ses 
profondeurs ténébreuses , sont les muettes fill^ de 
Thémis qui , dans la nuit et le silence, n'oublient ja- 
mais rien» qui jugent tout avec leur infaillible justice; 
elles recueillent ce sang dans leur urne sombre> et 
composent et prépai^ent là terrible vengeance. 

LE SECOND. 

Sur cette terre qu'éclaire le soleil , les traces du 
crime s'effacent bientôt comme une apparence légère 
qui a passé devant nos yeux; mais rien n'est perdu ^ 
rien n'est elfacé de ce que les heures pendant leur 
cours mystérieux déposent dans le sein obscur et 
fécond de la destinée. Le temps est un sol productif, 
la nature est toute vivante : tout fruit y mûrit^ toute 
semence y est recueillie. 

LE TROISIÈME. 

Malheur^ malheur au meurtrier; malheur à celui 
qui a répandu les semences de mort ! Autre était 
l'aspect de cette action avant qu'elle fût commise ; 
autre depuis qu'elle est accomplie. Alors dans la 
chaleur de la colère et de la vengeance , elle se pré«- 
sentait à tes yeux, audacieuse et animée ; mais à pré- 
sent elle est finie^ elle est passée, et elle t'apparait 
comme un pâle fantôme. Ainsi , les terribles furies 
agitaient les serpens de l'enfer devant Oreste, et 
entraînaient le fils au meurtre de la mère; elles 
savaient tromper habilement son cœur, en lui mon- 
trant les apparences de la justice ; mais dès qu'il a 
frappé le sein qui l'avait conçu , qui l'avait porté 
avec amour, voyez comme elles se retournent con- 



loa LA FIANCÉE 

tte lui f comme elles l'entourent de terrèun^ ! et il 
reconnaît les vierges redoutables ! elles se saisissent 
du meurtrier , elles ne le quittent plus désormais ; 
elles le livrent aux morsures éternelles de leurs ser^ 
pens f elles le chassent de rivage en rivage sans nui 
repos I jusqu'à Delphes ^ dans le sanctuaire. 

(Ltt cliœiir M retire, emportant le corps de don Manuel sur un brancard. ) 



< ■ W -. 



■ ■Il PC .. 



DE MESSINE. io3 



Le théâtre représente une salle soutenue par des colonnes. — 11 
est nuit. La scène est éclairée seulement par la luitiière d'une 
grande lampe suspendue à la voûte. 

DONA ISABELLE et DIEGO entrent. 

ISABELLE. 

JTa-t-K)!! aucune nouvelle de mes fils? a-t-on 
découvert quelque trace de ma fille ? 

DIEGO. 

Rien encore , princesse. Cependant j'espère tout 
des soins et de l'ardeur de tes fils. 

ISABELLB. 

Ah! Diego y quelles sont les angoisses fie mon 
cœur ! il a dépendu de moi de prévenir ce malheur. 

DIEGO. 

N'enfonce point dans ton cœur l'aiguillon du re- 
mords. Tu n'as négligé aucune précaution? 

ISABELLE. 

Si je l'avais pi us tôt tirée de sa retraite, comme me 
le disait la voix de mon cœur ! 

DIEGO. 

La prudence le défendait , tu as agi sagement ; la 
suite était aux mains de Dieu. 

ISABELLE. 

Hélas ! auci^^ne joie n'est pure , moa bonheur eût 
été accompli sans ce revers. 



io4 LA FrANGÉE 

DiéGO. 

Ce . bonheur est troublé^ non ])as perdu; jouis 
cependant de l'union de tes fils. 

ISABELLE. 

Je les ai vus se presser sur le cœur l'un de Fautre, 
spectacle jusque-là inconnu à mes yeiix. 

DIEGO. 

Et ce n'était pas une simple apparence ; tout par- 
tait du cœur; car leur droiture abhorre la con- 
trainte du mensonge. 

ISABELLE. 

J'ai vu aussi avec joie qu'ils sont capables d'un 
tendre sentiment y d'un doux penchant y et qu'ils 
savent honorer ce qu'ils aiment; ils veulent renon-^ 
cer à le«ir indépendance sans frein. Leur jeunesse 
ardente et indomptée ne se dérobe pas au joug des 
lois^ et leurs passions mêmes sont vertueuses. Je puis 
cependant t'avouer maintenant, Diego, qu'au pre- 
mier moment, c'est avec inquiétude, avec effroi 
que j'ai vu cet essor de leurs sentîmens. L'amour 
pouvait aisément se .tourner en fureur dans ces 
caractères emportés. Si dans des âmes tout échauffées 
encore d'une vieille h^ine , une étincelle funeste de 
jalousie était venue à tomber! la pensée m'en faisait 
trembler. Si leurs penchans, qui n'ont jamais été les 
mêmes , s'étaient pour la première fois rencontrés 
par malheur ! Gi^âce à Dieu, ce nuage orageux, qui 
un instant s'est montré à moi obscur et menaçant ^ 
s'est heureusement dissipé , et mon cœur oppressé a 
librement respiré. 



DE MESSINE. f^oS 

DIEGO. 

Ouï, rëjouis-toi de ton ouvrage. Par une douce 
habileté y par la tendresse de lame , tu as su faire 
ce qu'avec toute la force de son autorite , leur père 
n'avait pu faire; c'est ta gloire; cependant il en faut 
louer aussi le bonheur de ta destinée. 

ISABELLE. 

, J'y ai été pour beaucoup, le destin pour beaucoup 
aussi. Ce n'était pas peu de chose que de cacher un 
tel secret durant tant d'années , de le dérober au 
plus méfiant des hommes. U fallait aussi contenir 
en mon cœur , la force du sang qui , comme une 
flamme prisonnière, s'efforçait pour paraître d'é- 
chapper à la contrainte. 

DIEGO. 

Un dénoûment aussi heureux est le gage d'un long 
bonheur. 

ISABELLE. 

Je ne veux point me louer de mon étoile avant 
d'avoir vu la fin de l'événement. L'enlèvement de 
ma fille me rappelle et m'avertit que mon mauvais 
génie ne sommeille pas encore. Diego, tu vas me 
blâmer ou m'applaudir, mais je ne veux rien cacher 
à ta fidélité; je n'ai pu supporter d'être ici dans un 
oisif repos , à attendre le sort , tandis que mes fils 
recherchaient avec empressement la trace de leur 
sœur ; j'ai voulu agir aussi : où l'art humain ne peut 
rien , souvent le Ciel se manifeste. 

DIEGO. 

Apprends-moi ce que j'en dois savoir. 



io6 LA FIANCÉE 

ISABELLE. 

Dans un ermitage ^bâti sur les hauteurs de l'Etna^ 
habite un pieux solitaire nommé par les anciens du 
pays ; le vieillard de la montagne ; là ^ vivant plus 
près du ciel que toute la race des hommes errans 
au-dessous de lui, ses pensées terrestres se sont épu- 
rées dans un air transparent et subtil, et du haut de 
son antique sagesse, il observe et démêle les routes 
secrètes et tortueuses de la vie. Il n'est pas étranger 
aux destins de ma maison ; souvent le saint homme a 
pour nous interrogé le Ciel et détourné les malédic- 
tions par ses prières. J'ai envoyé aussitôt vers lui un 
jeune messager dont 1^ course est rapide, pour qu'il 
me donne des nouvelles de ma fille, et de moment 
en moment j'attends le retour de ce messager. 

DIEGO. 

Si mes yeux ne me trompent pas , princesse , c'est 
lui-même qui arrive en toute hâte; sa diligence 
mérite des éloges. 

LE MESSAGER, LES PRÉCÉDENS. 

ISABELLE. 

Parle I soit bonheur, soit malheur, ne me cache 
rien ; dis seulement la pure vérité. Quelle réponse a 
donné le vieillard de la montagne ? 

LE MESSAGER. 

Il m'a ordonné de retourner au plus vite , car 
celle qui était perdue est retrouvée , a-t-il dit. 



0£ MESSINE. (07 

ISABELLE. 

Voix propice! Parole du Ciel! toujours il m'a an- 
noncé ce que je souhaitais. Et auquel de mes filsa-t- 
il été réservé de trouver celle qui était perdue? 

LE MESSAGER. 

L'ainé de tes fils a pénétré dans sa profonde 
retraite. 

ISABELLE. 

C'est à don Mifinuel que je la devrai ! Ak ! il a tou- 
jours été l'enfant de mo/i affection. Âs-tu remis au 
vieillard le cierge consacré que je lui envoyais en 
présent pour brûler devant son saint patron ; le 
pieux serviteur de Dieu dédaigne les dons qui plai- 
raieqt aux autres hommes. 

LE MESSAÔEK. 

Il a pris le cierge , et s'avançant en silence vers 
l'autel f il l'a aussitôt allumé à la lampe qui brûle 
devant le saint patron ; puis tout h, Coup il a mis le 
feu à cette cabane oii depuis quatre-vingts ans il 
adore le Seigneur. 

ISABELLE. 

Que dis-tu? quelle terreur tu jettes fen mon âme ! 

LE MESSAGER. 

Et criant par trois fois malheur ! malheur ! mal- 
heur ! il a gravi la montagne me faisant signe en 
silence de ne le point suivre , et de ne point regar- 
der en arrière } tt, glacé d'effroi , je me suis hâté de 
revenir ici. 

ISABELLE. 

Dans quel doute nouveau , dans quelle flottante 
incertitude, dans quelles angoisses d'agitation me 



io8 LÀ FIANCÉE 

rejette cette réponse! Ma fille sera retrouvée par 
l'aînë de mes fils^ don Manuel ? Ces favorables paro- 
les ne peuvent me réjouir accompagnées de signes 
si funestes. 

LE MESSAGER. 

Regarde derrière toi, princesse, la réponse du 
solitaire s'accomplit à tes yeux mêmes. Je suis bieu 
trompé, ou c'est ta fille que tu avais perdue, que tu 
cherchais et que te ramènent les chevaliers compa- 
gnons de tes fils. 

( Béatxîx est apportée parle second chésfur snr un brancard ; elle est encore sans connais 

sance et sans moaTement. ) 

ISABELLE, DIEGO, LE MESSAGER , BÉATRIX , 

LE CHŒUR. 

LE CHOEUR. 

Pour accomplir l'ordre de notre maître, nous 
venons , princesse , déposer à tes pieds cette jeune 
fille; c'est ce qu'il nous a commandé de tsâve et 
aussi de te répéter ces paroles : que c'est ton fils don 
César qui te l'envoie. 

ISABELLE s'est ^nc^ vers elle les Bras ouverts, elle recule avec effroi. 

ciel! elle est pâle et sans vie. 

LE CHOEUR. 

Elle vit , elle va se réveiller ; il lui faut quelques 
momens pour se remettre de l'impression qui tient 
encore ses sens interdits. 

ISABELLE. 

Mpn enfant; enfant de ma douleur et de mes in- 



o 

DE MESSINE. ,09 

quiétudes 9 nous nous revoyons enfin ! Ah ! devaîs-tu 
entrer de la sorte dans la maison de ton père! Ah ! 
que ta vie se rallume à la mienne. Je veux te tenir 
embrassée, jusqu'à ce que ton sang réchauffé , recom- 
mençant à couler, ait dissipé ce froid de la mort. 
{Au chœur.) Oh, parle ! que s'est-il passé de terrible ? 
où l'as-tu trouvée ? Comment cette chère enfant cst- 
elle tombée dans un état si horrible et si déplorable? 

LE CHOEUR. 

Ne me le deiùande pas, ma bouche doit être 
muette; ton fils don César doit te révéler tout, car 
c'est lui qui te l'envoie. 

ISABELLE. 

Mon fils don Manuel , voules&-vous dire? 

LE CHOEUR. 

Ton fils don Césaf te l'envoie. 

ISABELLE, au messager. 

N'est-ce pas don Manuel que t'avait nommé le 
solitaire ? 

LE MESSAGER. 

Oui, princesse, c'est ainsi qu'il avait dit. 

ISABELLE. 

Qui que ce soit , il a rempli mon cœur de joie , 
je lui dois, ma fille; qu'il soit béni. Ahl faut-il 
qu'un démon envieux trouble le bonheur d'un 
instant si ardemment souhaité I faut-il que j'aie à 
combattre mon ravissement! Je vois ma fille dans 
la maison de son père, mais elle ne me voit pas , elle 
ne m'entend pas, elle ne peut répondre à la joie de sa 
mère. Ah ! puissent ses beaux yeux se rouvrir, puis- 



jiQ LA FIANCÉE 

sent ses mains se rëehauffer> puisse son sein se rani- 
mer pour palpiter de joie ! Diégo^ c'est ma fille, celle 
qui fut si long-tempg caehëe , celle que j'ai sauye'e ; 
eufin je puis la reconnaître devant le monde entier. 

LE CHOEUR. 

Je crois démêler un nouveau sujet d'effroi , et 
je suis épouvanté du moment où ces erreurs seront 
reconnues et dissipées. 

ISABELLE, au clioeur , avec une expression de trouble et d'agitation. 

Ah ! vos coeurs sont durs et impénétrables comme 
l'armure d'airain qui vous couvre; tels que les 
rochers escarpés du rivage vous repoussez vers mon 
cœur la joie qu'il éprouve. En vain je cherche, dans 
cette foule d'hommes^ un regard compatissant. Pour- 
quoi mes fils tardent-ils? Je voudrais lire dans les 
yeux de quelqu'un qu'il partage mes sentimens ; 
parmi cette troupe sans pitié, je suis comme entourée 
des animaux féroces du désert, ou des monstres de 
l'Océan. 

DIEGO. 

Ses yeux s'ouvrent; elle revient au mouvement et 
à la vie. 

ISABELLE. 

Elle vit ! Ah ! que son premier regard soit pour 
sa mère ! 

DIEGO. 

Ses yeu3^ ^ sont refermés avec effroi. 

ISABELLE, au chœur. 

Retirez-vous. L'aspect de ces étrangers l'a ef- 
frayée. 

LE CHOEUR se retire. 

Je pi^'éloigne volontiers de ses yeux. 



DE MESSINE. III 

DIEGO. 

Elle fixe ses yeux sur toi ayec ëtonnement. 

BÉATRIX. 

Où suis-je? Je crois reconnaître ces traits. 

isabellï:. 
Elle en retrouve le souvenir après hien du temps. 

DIEGO. 

Que fait-elle? Elle se prosterne à genoux I 

BÉATRIX. 

Noble et angelique figure de ma mère.... 

ISABELLE. • 

j 

Enfant de mon cœur, viens dans mes bras. 

, BÉATRIX, 

Vois à tes pieds la coupable. 

ISABELLE. 

Je te revois , tout est oublié ! 

DIEGO. 

Regarde-moi aussi. Reconnais-tu mes traits ? 

BÉATRIX. 

Ce sont les traits vénérables du fidèle Diego. 

ISABELLE. 

Du fidèle gardien de ton enfance. 

BÉATRIX. 

Je me retrouve parmi les miens. 

ISABELLE. 

Et rien ne peut nou9 réparer désormais que la 
mort. 



112 LA FIANCÉE 

BEATRIX. 

Tu ne veux plus me renvoyer chez des étran- 
gers ? 

ISABELLE. 

Rien ne nous sépare ; le destin est apaisé. 

BEATRIX se Jetant dans ses brai. 

Suis -je en effet sur ton cœur? et ce *que j'ai 
éprouvé était-il un songe ^ un songe affreux et ter- 
rible ? ma mère ! je l'ai vu tomber mort à mes 
pieds. Comment suis-je venue ici ? Je ne m'en sou- 
viens pas. Que je suis heureuse de me trouver ainsi 
libre et dans tes bras ! Ils voulaient me conduire 
vers la princesse de Messine. Plutôt la mort ! 

ISABELLE. 

Reviens à toi, ma fille ; la princesse de Messine..* 

BEATRIX. 

Ne prononce plus ce nom : le froid de la mort 
se répand dans mes veines^ dès que je l'entends 
nommer. 

ISABELLE. 

Ecoute-moi. 

BEATRIX. 

Elle a deux fils qui se haïssent mortellement : on 
les nomme don Manuel et don César. 

ISABELLE. 

Je suis la princesse de Messine ; reconnais ta 
mère. 

BEATRIX. 

Que dis-tu.? Quelle parole as-tu prononcée? 

ISABELLE. 

Je suis ta mère, et princesse de Messine. 



/^' 



DEMESSII^E. ii3 

BÉATRIX. 

Tu es la mère de don Manuel et de don César ? 

ISABELLE. 

Et ta mère ; tù as nommé tes frères. 

BÉATRIX. 

Malheur ! malheur à moi ! lumière affreuse ! 

ISABELLE. 

Qu'est-ce , ma fille ? Qui peut te jeter dans ce 
trouble surprenant? 

BEATRIX regarde autour d*elle dW œil ëgar^; elle aperçoit le chœur. 

Ce sont eux 9 oui ! Maintenant, maintenant je les 
reconnais : ce n'est pas un songe qui m'a trompé... 
Ce sont eux... ils étaient là... c'est l'horrible vérité ! 
Malheureux , où l'avez- vous caché ? . ' . 

(Elle ya d^un pas rapide vers le cbœur qui s'âoigne dVUe. Les sons d^une marcbe lugu- 
bre se font entendre au loin. ) 

LE CHOEUR. 

Malheur ! malheur ! 

ISABELLE. ' 

Caché 9 qui? Qu'est-ce qui est vrai? Vous êtes 
muets et consternés ; vous semblez la comprendre. 
Je démêle dans vos regards , dans votre voix , dans 
vos discours interrompus , quelque chose de malheu- 
reux qui doit retomber sur moi. Qu'est-ce donc? 
Pom^quoi tournez-vous vos yeux pleins d'effroi vers 
les portes , et qu'est-ce que ces sons que j'entends? 

LE CHOEUR. 

Ils approchent ! ils vont éclairer ces horribles 
mystères. Sois courageuse ^ princesse; affermis ton 

ToM. V. SchiUer, 8 



ii4 LÀ FIANCÉE 

cœur ; supporte avec force ce qui t attend ; montre 

une mâle fermeté dans cette mortelle douleur. 

ISABELLE. 

Qu'est-ce qui approche ? qu'est-ce qui m'attend ? 
J'entends les lugubres accords des chants de la mort 
retentir dans ce palais. Où sont mes fils ? 

( Le premier cbœur apporte le corps de don Manuel sur un brancard , et le place sur le 
côté de la scène qui est resté TÎde. Vn YoHe noir couvre le brancard. ) 

ISABELLE, BÉATRIX, DIEGO, LES DEUX 

CHCœURS. 

PREMIER CHOEUR. 

SaiTi du désespoir , le malheur se promène à tra- 
Tcrs les cités ; il rode furtivement autour des de- 
meures des hommes : un jour, il vientfrapper à cette 
porte , le lendemain à celle-'ci ; mais aucune ne sera 
épargnée. Le triste et redouté message , tôt ou tard , 
viendra se placer sur le seuil du lieu que chaque 
vivant habite. 

Lorsque les feuilles tombent au déclin de l'année , 
lorsque le vieillard épuisé descend au tombeau , la 
nature ne fait qu'obéir tranquillement à ses antiques 
lois, à son ordre éternel, et rien n'épouvante les 
hommes. 

Mais dans cette terrestre vie, il faut aussi ap- 
prendre à craindre l'extraordinaire. Le Meurtre, de 
sa violente main, brise aussi les nœuds les plus saints; 
le trépas entraîne aussi dans l'infernale barque la 
jeunesse encore dans sa fleur. 

Quand les nuages s'entassent dans le ciel obscurci , 



DE MESSINE. ii5 

quand le tonnerre fait .entendre ses sourds roule- 
mens ^ alors , alors tous les cœurs se rappellent le 
pouvoir terrible du destin ; maïs la foudre peut 
aussi tomber d'un ciel clair et serein : ainsi , dtins 
tes jours de joie , redoute l'arrivée funeste de l'in- 
fortune; n'attache point ton cœur aux biens fra- 
giles qui ornent la vie. Celui qui possède ^ qu'il 
sache perdre ; celui qui est heureux , qu'il apprenne 
la douleur. 

ISABELLE. 

Que vais-je savoir ? Que cache ce voile? (ElleJaU 
un pas if ers le brancard, puis s'arrête irrésolue et trem- 
blante.) Je me sens entraînée par une impulsion 
horrible et en même temps arrêtée et glacée par la 
froide main de l'épouvante. {A Béairix qui s'est je-- 
tée entre elle et le brancard,) Laissez-moi; je veux 
lever ce voile. {JElle lève le linceul et wit le corps de 
don Manuel. ) Ah ! malheureuse mère , c'est mon 
fils! 

( Elle demeure glacëe d'efiVoi. Bc'atrix jette un cri, et tombe évanouie près du corps de 

don Manuel. ) 

LE CHOEUR. 

Malheureuse mère î c'est ton fils ! C'est toi qui as 
dit ces douloureuses paroles ; mes lèvres ne les ont 
point prononcées. 

ISABELLE. 

Mon fils ! mon cher Manuel ! éternelle miséri*- 
corde ! Était-ce ainsi que je devais te revoir? Fallait-il 
donc que tu donnasses ta vie pour arracher ta sœur 
des mains des brigands ? Où était ton frère , que son 
bras n'a pu te défendre ? malédiction sur la main 



1,6 LA FIANCÉE 

qui t'a perce de cette blessure ! Soyez maudits , vous 
qui avez donné le jour à l'assassin de mon fils ! Mau- 
dite soit toute sa race ! 

LE CHOEUR. 

Malheur ! malheur ! malheur! 

ISABELLE. 

Est-ce ainsi que vous me tenez parx)le , puissances 
du ciel ? Est-ce là votre vérité ? Malheur à celui qui 
se confie à vous dans la pureté de son cœur ! Quelle 
a été Tissiie, soit de ce que j'ai espéré, soit de ce que 
j'ai craint ? Vous qui m'entourez ici avec effroi , et 
qui repaissez vos regards de ma douleur, connaissez 
les mensonges dont nous abusent et les songes et les 
devins ! et croyez encore que les dieux parlent par 
leur bouche ! Lorsque cette fille était dans mon sein 
maternel , son père rêva un jour qu'il voyait s'élever 
de sa couche royale deux lauriers ; entre eux crois- 
sait un lis , qui, se changeant en flamme, s'attacha 
à l'épais feuillage des arbres , et, s'élançant avec fu- 
rie, embrasa rapidement tout le palais et le consuma 
dans un horrible incendie. Effrayé de cette étrange 
vision , le prince en demanda le sens à un devin , à 
un noir magicien. Le magicien déclara que si mon 
sein mettait au jour une fille, elle donnerait la mort 
à mes deux fils et anéantirait ma race. 

' LE CHOEUR. 

Princesse , que dis-tu ? Malheur ! malheur ! 

ISABELLE. 

Son père ordonna de la faire périr ; mais je l'ai 
soustraite à cet arrêt cruel. Pauvre infortunée ! elle 



DE MESSINE; 119 

fut enlevée au sein de sa mère , afin de ne pas. de- 
venir l'assassin de ses frères ; et maintenant son 
frère tombe sous les coups des brigands ; ce n'est pas 
elle f innocente ^ qui l'a frappé. 

LE CHOEUR. 

Malheur ! malheur ! malheur ! 

ISABELLE. 

Les paroles d'un idolâtre ne méritaient pas ma 
croyance. Une meilleure espérance avait raffermi 
mon âme y lorsqu'une autre bouche^ q^^ j^ tenais 
pour certaine , m'avait annoncé qu'un jour ma 
fille réunirait mes fils par un ardent amour. 
Ainsi les oracles se contredisent; ainsi la malédic* 
tion et la bénédiction reposaient à la fois sur la tête 
de ma fille. Ni la malédiction ne l'a rendue coupa- 
ble , l'infortunée ; ni le temps ne lui a été laissé 
d'accomplir la bénédiction. Les paroles de l'un 
comme les paroles de l'autre ont été mensongères. 
L'art des devins n'est qu'un vain néant ; ils se trom- 
pent ou nous trompent. Rien de vrai sur l'avenir 
ne se laisse saisir , ni par toi qui puises aux ondes 
infernales , ni par toi qui puises aux sources de la 
lumière. 

PREMIER CHOEUR. 

Malheur l malheur ! que dis-tu ? Arrête , arrête ; 
retiens les paroles téméraires qui échappent à la co- 
lère. Les oracles savent voir et atteindre la vérité, 
et l'événement célébrera leur prévoyance* 

ISABELLE. 

Je ne retiendrai point mes paroles , je dirai hau- 
tement ce que me dicte mon coeur. Ah l. pourquoi 



ii8 LA FIANCÉE 

nos regards ckerchent-ils les demeures divines , et 
levons-nous au ciel nos pieuses mains ? Insensés et 
confians y que gagnons-nous à notre crédalité ? Il est 
aussi imppssible d'atteindre vers les dieux , ces ha- 
bitans du ciel , que de frapper le soleil de la flèche 
qu'on voudrait lui lancer. L'avenir est fermé aux 
mortels, et aucune prière ne peut pénétrer à travers 
un ciel d'airain. Qu'importe que l'oiseau s'envole 
vers la droite ou vers la gauche ? qu'importe que 
telle étoile soit en conjonction avec telle autre? le 
livre de la nature n'offre aucun sens ; l'intelligence 
des songes n'est qu'un songe ; et tous les signes sont 
trompeurs. 

SECOND CHOEUR. 

Arrête , infortunée ! Malheur ! malheur ! Tes 
yeux aveugles nient la lumière du soleil. Les dieux 
existent , reconnais-les : terribles , ils pèsent sur 
toi. 

BÉATRIX. 

ma mère ! ma mère ! pourquoi m'as-tu sauvée ? 
Pourquoi m'as-tu précipitée dans cette malédiction 
qui me poursuivait même avant ma naissance? Ah I 
faiblesse maternelle ! Pourquoi te croyais-tu plus 
sage que ceux qui voient tout, qui savent l'enchaîne- 
ment des temps présens et des temps futurs, qui aper- 
çoivent de loin de tardives semences germer dans l'a- 
venir ? Tu as pour ta ruine , pour la mienne , pour 
celle de nous tous , dérobé aux dieux infernaux la 
proiequ'ils réclamaient; maintenant ils la saisissent 
deux fois, et trois fois plus grande. Je ne te remercie 
point de ce funeste bienfait j tu m'as conservée pour 
la douleur et les larmes. 



DE MESSINE. 119 

PREMIER GHOBUR, aYcc une vive tfmotioB en regtrdani àa côttf des portts. 

Rôuvrez-vous , tristes blessures ; coulez à grands 
flots f et répandez un noi^ ruisseau de sang ! J'en- 
tends les sifflemens des serpens de Fenfer ; j'entends 
des pieds d'airain retentir sur le sol ; je reconnais 
les pas des furies. Murs , écroulez- vous ; seuil de ce 
palais , engloutissez-y ous sous ces pas redoutables. 
Une noire vapeur s'élève , s'élève en s'échappant de 
la terre. La douce lumière du jour s'évanouit. Les 
dieux protecteurs de cette maison se retirent et cè<- 
deot la place ^ujc déesses de la vengeance. 

DON CÉSAR, ISABELLE > BÉATRIX , LE 

CHOEUR. 

(A rarrivée Ae iaa G^r, le clictar se divise des dtax côtÀ du tké&trt ; s'ëearUnt de lu£ 

et le UuuMBt seul sur le milieu d^ U scène. ) 

BÉATRIX. 

Malheur à moi ! c'est lui ! 

IS A BELLE s'avance vers lui. 

César ! ô mon fils ! devais-je te revoir ainsi? 
Regarde , et vois le crime qu'a commis une maiu 
maudite de Dieu. 

( Elle le conduit vers Le corps de don Manuel. Don César recule avec eSroi, et dëtourno 

}a vue. ) , 

PAEMilfiR GUÛËUfl. 

Rouvrez-vous , tristes blessures ; coulez k grw^ds 
flots , et répandez un miv ruisseau de sang. 

ISABELLE. 

Tu frémis et demeures interdit ! Oui, c'est là tout 



lao LÀ FIANCEE 

ce qui reste de ton frère. Là^gissent mes espérances. 

Elles ont péri dans leur germe naissant , les iOieurs 

de votre amitié > et je n'en verrai point les heureux 

fruits. 

DON CÉSAR. 

Console*toi^ ma mère ; notre amitié était sincère; 
mais le ciel voulait du sang. 

ISABELLE. 

Oh ! je sais que tu l'aimais ; je voyais avec ravis- 
sement les doux liens qui se formaient entre vous. 
Tu l'aurais porté dans ton cœur ; tu voulais réparer 
avec usure les années perdues. Un meurtre sanglant 
l'a enlevé à ton amour. Maintenant tu ne peux plus 
que le venger. 

DON CÉSAR. 

Yiens^ ma mère> viens; ne reste point en ce lieu ; 
arrache-toi à ce malheur eut spectacle. 

( n veut Tentratoer. ) 
ISABELLE le serre dans ses bras. 

V 

Tu vis encore pour moi ! Seul tu me restes main- 
tenant. 

BÉATRIX. 

Malheureuse mère ! que fais-tu ? 

DON CÉSAR. 

Oui , répands tes larmes sur ce cœur fidèle. Ton 
fils n'est pas perdu; son amour vit pour toujours 
dans le sein de César. 

LE GHOëUB. 

Rouvrez-vous , tristes blessures ; coulez à grands 
flots , et répandez un noir ruisseau de sang. 



DE MESSINE. lai 

ISABELLE, prenant les mains à Tun et it Tautre, 

mes enfans ! 

DON CÉSAR. 

Je suis heureux de la voir dans tes bras, ma mère. 
Oui y elle est ta fille. Quant à ma sœur... 

ISABELL^E. 

. Mon fils y je te remercie; je té dois sa délivrance ; 
tu as tenu parole , tu me l'as envoyée. 

DON CÉSAR étonna. 

Qui , dis-tu , ma mère , que je t'ai envoyée ? 

ISABELLE. 

Elle y que tu vois devant toi y ta sœur. 

DON CÉSAR. 

Elle y ma sœur ! 

ISABELLE. 

Et quelle autre ? 

DON CÉSAR. 

Ma sœur ? 

ISABELLE. 

Que toi-même m'as envoyée. 

DON CÉSAR. 

Et sa sœur ? 

LE CHOEUR. 

Malheur ! malheur I malheur ! 

BÉATRIX. 

ma mère ! 

ISABELLE. 

Je demeure interdite ; parlez. 

DON CÉSAR. 

Que maudit soit le jour où je suis né ! 



192 I.A FIANCÉE 

ISABELLE. 

Qu'est-ce donc ? Dieu ! 

POIf CÉSAE. 

Maudit soit le sein qui m'a porté ! maudit soit 
ton silence mystérieux , cause de toutes ces hor- 
reurs î Que la foudre qui doit frapper ton cœur 
éclate enfin ! je ne puis l'arrêter plus long-tempsl 
Cest moi^ le sais-tu? qui ai frappé mon frère , parce 
que je l'ai surpris dans les bras de celle-ci. C'est 
elle que j'aime , c'est elle que j'avais choisie pour 
épouse. J'ai trouvé mon frère dans ses bras. Tu sais 
tout à présent. Elle est sa sœur , elle est la mienne; 
et je suis coupable d'un crime qu'aucun repentir^ 
aucune expiation ne peut faire pardonner. 

LE CHŒUR. 

Il a tout dit ; tu as tout entendu : tu sais tes 
malheurs^ il ne te reste plus rien à apprendre. 
Comme le devin l'avait annoncé, de même tout s'est 
accompli ; car personne n'a pu encore échapper à 
son destin : et celui qui croit l'avoir évité par sa 
prudence , celui-là travaille lui-même à l'accomplir. 

ISABELLE. ^ 

Et que m'importe 4 moi , jsi les dieu^ se sont mon« 
très imposteurs , ou s'ils ont annoncé la vérité ? Ne 
m'ont-ils pas fait tout le mal possible ? Je les défie 
maintenant de me porter de plus rudes coups. Qui n'a 
plus de motifs de crainte , ne tremble plus devant les 
dieux. Mon fils chéri gît assassiné , et je renonce moi- 
même celui qui survit ; il n'est pas mon fils : mon 
sein a conçu ei a nourri un monstre qui a donné la 



DE MESSINE. i23 

mort à mon fils bien-aimé. Viens , ma fille I notre 
présence est de trop ici* .Tabandonne cette maison 
aux esprits de vengeance : un crime m'y avait 
amenée , j'en suis chassée par un crime ; j'y suis 
entrée par la violence , je l'ai habitée dans la 
crainte, et j'en sors avec le désespoir. J'ai beaucoup 
souffert , et saris être coupable ; mais les oracles 
ont eu raison , et les dieux sont satisfaits I 

( Elle sort. Diego la suit. ) 

BÉAT RIX , DON CÉSAR , LE CHOEUR. 

DON CÉSAR retenant Béatrix. 

Demeure , ma sœur ; ne m'abandonne pas. Que 
ma mère me maudisse ; que ce sang crie contre 
moi et m'accuse devant le ciel ; que tout le monde 
me condamne : mais , toi , ne me maudis pas ; de 
toi je ne pourrfiiis le supporter. (Beatrix jette un 
regard vers le corps de don Manuel. ) Ce n'est pas 
ton amant que j'ai tué ; c'est ton frère , c'est le 
mien que j'ai assassiné. Celui qtd. n est plus ne te 
tient pas de plus près que celui qui est vivant ; et 
je suis plus digne de pitié que lui ; il était innocent, 
et je suis criminel. (Béatrixfond en pleurs. ) Oui , 
pleure ton frère ; je le pleurerai avec toi : je ferai 
plus, je le vengerai. Mais ce n'est pas ton amant 
que tu pleures ? Je ne souffrirais pas qu'il obtînt 
une telle préférence. Laissez-moi jouir d'une seule, 
d'une dernière consolation ; laisse* moi la puiser 
dans l'abîme profond de nos douleurs : c'est qu'il 
n'est pas plus pour toi que je ne suis. La révélation 



124 LA FIANCÉE 

de notre sort terrible a rendu nos droits égaux ^ 
comme nos malheurs. Enveloppes dans le mémo 
piège 9 tous trois enfans de la même mère^ nous 
avons succombe, et nous avons acquis un droit 
égal à d'éternelles larmes. *Mais si je pouvais penser 
que ta douleur est pour lamant plus que pour le 
frère, la rage et l'envie se mêleraient à mon dés- 
espoir, et la dernière consolation de mes maux 
m'abandonnerait : ce ne serait plus avec joie que 
j'offrirais, comme je le veux, une dernière victime 
à ses mânes. Oui , cette âme ira le rejoindre dou- 
cement si je suis seulement assuré que tu confon- 
dras sa cendre et la mienne dans une même urne. 
( // if eut la presser dans ses bras avec une vwe ten- 
dresse.) Je t'ai aimée, comme je n'avais rien aimé, 
lorsque tu n'étais encore qu'une étrangère pour 
moi : c'est parce que je ' t'aimais au delà de toutes 
les bornes , que je suis chargé cfe la malédiction du 
meurtre d'un frère. T'aimer a été tout mon crime. 
Maintenant tu es ma sœur , et j'implore ta pitié 
comme un droit pieux. (// la regarde et V interroge 
des jeux as^ec une douloureuse anxiété ^ ensuite il 
se détourne délie wVemen<. ) Non , non, je ne puis 
voir ces larmes. La présence de celui qui n'est plus 
m'ôte tout courage, et arrache le doute de mon 
cœur. Laisse-moi mon erreur; va pleurer dans la 
retraite : ne me revois jamais , jamais. Je ne veux 
revoir ni toi , ni ma mère ; elle ne m'a jamais aimé : 
son cœur s'est enfin trahi ; la douleur l'a dévoilé : 
elle Ta appelé son fils bien-aimé. Ainsi , sa vie en- 
tière s'est passée dans la dissimulation. Et tu es 
fausse comme elle ! Ne te contrains plus ; montre* 



DE MESSINE. laS 

moi ton aversion : tu ne reverras plus mon visage 
abhorré. Adieu pour toujours. 

{ Il sort. Elle demeure indécise et combattue par des sentimens contraires; puis elle se 

détermine à sortir.) 

LE CHOEUR, seul. 

il doit être loué , comme heureux , celui qui , dans 
le calme des champs , loin des tristes embarras de 
la vie , enfant de la nature , n'a point quitté son 
sein. Mon cœur est oppressé, dans les palais des 
rois , lorsque je vois les plus grands et les meilleurs 
précipités , en un clin d'œil , du sommet de la pro- 
spérité. • 

Honneur aussi à celui qui s'est pieusement con- 
sacré au Seigneur ; qui , loin des vagues orageuses 
de la vie , attend en paix l'heure de la délivrance 
dans la paisible cellule d'un cloître. Il a rejeté l'am- 
bitieuse recherche des honneurs, et toutes les vaines 
prétentions. Les désirs et leur continuelle exi- 
gence sont assoupis dans son âme tranquille. La 
force indomptée des passions ne peut venir le saisir 
loin du tumulte de la vie : jamais dans le calme de 
son asile il n'aperçoit le triste aspect de l'humanité. 
Le crime et l'adversité ne peuvent atteindre vers 
ces hautes demeures. De même que la contagion , 
fuyant les lieux élevés , se propage par les vapeurs 
des cités , de même la liberté vit sur les montagnes. 
Les exhalaisons de la tombe ne peuvent s'élever 
dans un air si pur; Partout où l'homme ne vient 
pas apporter sm misères , la nature est bienfai- 
sante. 



126 LA FIAIfCÉE 

DON CÉSAR, LE CHOEUR. 

DON CÉSAR avec une contenaoce plus assurée. 

Je viens ici , pour la dernière fois , user du droit 
de commander. Ces restes précieux seront portés au 
tombeau , car c'est là le dernier domaine de ceux 
qui ne sont plus« Écoutez mes tristes volontés , et 
conformez*yous exactement à ce que je vous aurai 
ordonné. Vous avez le souvenir encore récent du 
triste devoir dont vous vous êtes acquittés^ il n'y a 
pas long-temps f lorsque vous avez accompagné au 
tombeau le corps de votre prince. Le glas de la mort 
retentit encore dans ces murs^ et un cadavre suivra 
de si près un autre cadavre dans le caveau , que les 
flambeaux funéraires pourront s'allumer aux autres 
flambeaux funéraires ; que les deux cortèges lugu- 
bres pourront se rencontrer sur les marches souter- 
raines. Ordonnez une solennité funèbre dans l'église 
de ce palais, qui renferme la cendre de mon père; 
qu'on tienne les portes fermées, et que tout se fasse, 
mais en silence , comme cela a été déjà fait. 

LE GHCEUR. 

Les préparatifs seront promptement achevés , sei- 
gneur j car le catafalque , reste de cette triste céré- 
monie, est encore debout : aucune maiii n'avait 
touché à cet appareil funèbre. 

DON CÉSAR. 

Ce n'était pas un heureux $ign# que l'entrée du 
sépulcre demeurât ouverte dans la demeure des 



DE MESSINE. 127 

yiyans. Et d'où vient que cette lugubre de'coration 
n'avait pas disparu après que la solennité eut été 
achevée ? 

LE GHOBUR. 

Le malheur des temps , et la déplorable discorde 
qui bientôt après éclata , et divisa Messine en deux 
factions ennemies^ détourna nos yeux de dessus le 
prince mort; et ce sanctuaire demeura abandonné 
et fermé. 

DON CÉSAR. 

Ainsi , occupez-vous sans retard de ces soins. En- 
core cette nuit , et l'ceuvre lugubre sera accomplie. 
Le prochain soleil trouvera cette maison purgée de 
toute adversité^ et éclairera une race plus heu-- 
reuse. 

( Le second chœur s'âoigne en emportant le corps de don Manuel. ) 

DON CÉSAR, LE CHOEUR. 

LE CHOEUR. 

^ Dois-je appeler ici la pieuse troupe de nos reli- 
gieux qui, d'après l'usage antique de l'église, doi- 
vent célébrer l'office funèbre, et de leurs saints 
cantiques accompagner les morts au repos éternel ? 

DON GESÂR. 

Leurs pieux cantiques pourront > pendant l'éter- 
nité , retentir sur notre tombeau , à la lueur des 
cierges ; aujourd'hui , il n'est pas besoin de leur 
saint ministère : l'église a horreur d'une mort san^ 
glante. 



128 LA FIANCÉE 

LE CHŒUR. 

Oh ! seigneur , ne prends contre toi-même aucune 
résolution sanguinaire , tandis que tu es dans Féga- 
rement du désespoir. Personne dans le monde n'a le 
droit de te punir , et un pieux repentir apaise la 
colère du ciel. 

DON CESAIL 

Si personne dans le monde n'a le droit de me 
juger f ni de me punir , c'est donc à moi à remplir 
ce devoir envers moi-même. L'expiation de la péni- 
tence peut ^ je le sais , être acceptée du ciel ; mais 
le sang seul peut expier le sang. 

LE CHOEUR. 

Il te faut résister à la tempête funeste qui s'élève 
contre ta maison y et non point ajouter les malheurs 
aux malheurs. 

DON CËSAR. 

Je termine, en mourant, l'ancienne malédiction de 
cette maison. Il n'y a que ma mort* volontaire qui 
puisse interrompre les anneaux de la chaîne du 
destin. 

LE CHOEUR. 

Tu nous a enlevé notre autre souverain ; tu dois 
un souverain à ce peuple orphelin. 

DON CÉSAR. 

Je dois d'abord acquitter ma dette envers les di- 
vinités de la mort ; un autre dieu prendra soin des 
vivans. 

LE CHOEUR. 

Tant qu'on jouit de la clarté du jour, il reste en- 
core de l'espérance : la mort seule n'en laisse au- 
cune; songes-y bien. 



DE MESSINE. 129 

' DON CESAR. 

Et toi j songe à rem-plir en silence tes devoirs de 
serviteur. Laisse-moi obéir à l'esprit terrible qui 
me domine; les créatures heureuses ne peuvent pas 
lire dans mon âme. Si tu n'honores et ne crains pas 
en moi ton souverain , crains du moins le criminel 
que poursuit la plus affreuse malédiction; honore 
du moins le malheureux dont la tête est sacrée même 
pour les dieux. Celui qui éprouve ce que je souffre 
dans le cœur n'a plus aucun compte à rendre sur 
la terre. 

DONA ISABELLE, DON CÉSAR, LE CHOEUR. 

ISABELLE. Elle entre d*un pas tremblant et jelte un regard irrésolu sur don Cësar ; 
enfin elle s'approche de lui , et lui parle d'un ton assuré. 

Mes yeux ne devaient pjus te vqp : ainsi je me 
l'étais promis dans ma douleur. Mais elles sont va- 
riables et fugitives y les résolutions qu'une mère 
égarée par le désespoir a pu prendre contre la voix 
de la nature. Mon fils, une triste nouvelle m'a tirée 
de la solitude et de l'affliction; dois-je le croire? 
Est-il vrai qu'un même jour doit me ravir mes 
deux fils? 

LE CHOEUR. 

Tu le vois fermement résolu à franchir d'un pas 
assuré les portes de la mort. C'est à toi à éprouver 
maintenant la force du sang et le pouvoir des tou- 
chantes prières d'une mère : mes paroles ont été su- 
perflues. 

^ ISABELLE. 

Je retire les imprécations que dans l'égarement 

ToM. V. SchlUr. • 9 



^ 



i3o LA FIANCÉE 

d'une douleur aveugle j'aîTais proférées sur ta tête 
chérie : u^e mère qq peut maudiri^ le fils que son 
seiri ^ port4 y P^lui. qu'eUa ^ epfanta av^c douleur. 
Le ci^l n'écoute poin^ ^^ spuhait^ impies; du baut 
dp. 1^ TOfite ^^i|ré^ U les repousse ^ ^t n'y voit que 
d^s li^rme^p Vis, naou fils! J'aime mieux yoir le 
meurU'î^r d'un de çae^ ^pfups, que de les pleurer 
tous Içs deu^. 

Tu u'as pasî>ieu réfléchi^ i»a pière, \ ce que tu 
souhaites^ ni pour toi-même^ ni j>our moi : mg place 
ne peut plus être parmi les vivans. Quand tu pour- 
rais , toi , mère , supporter l'aspect d'un meurtrier 
abhorré des dieux , je ne pourrais supporter les re- 
proches muets de ton chagrin éternel. 



ISABELLE. 



Aucun reprQche ne t'afiligerai aucune plainte 
proférée , ni muette ^ ne percera ton cœur : la 
douleur deviendra une paisible aiflictien. Nous 
gémirons ensemble suif nos malheurs ; nous pleure^ 
rons sur le crime en le voilank. 

DON CESAR lui prend la main, et dit avec une v(>ix plus douce. 

Oui , ma mère , tu seras telle que tu le dis ; oui , 
tout se passera ainsi : la douleur deviendra une pai- 
sible affliction. Oui, lorsqu'un seul convoi réunira 
le njeurtriçr ^ 1^ victime, lorsqu'uuiQ même pierre 
reuÇprw^rf^ la doubla poussière, lorsque la malé- 
diction sçra dççarméç, alors tu »ç sépareras pju$ 
tes deux fils; les larmes que verseront tes nobles 
yeux, elles couleront pour Pun comme pour l'autre. 
C'est un. puissant intercesseur que la mort. Alors 



r 



DE MESSINÈ. i3i 

s'éteignent les feux de la colère > alors là haine s'a* 
paise^ et la deuce pitié vient ^ comme une sœur, 
se pencher sur l'urne , et pleurer en la serrant danlï 
«es bras. Ma mère, ne me détourne plus; laisâe- 
woi descendre yers la mort, et apaiser le sort fatal. 

ISABELLE. 

La religion compte plus d^un lieu de miséricorde 
où les âmes sou0rantes vont trouver le repos. La 
sainte maison de Lorette a soulagé de leur fardeau 
bien des coupables ; une céleste force de bénédic- 
tion réside au divin tombeau qui a délivré le monde 
du péché. Les prières des fidèles 4)iit au&si un grand 
pouvoir; elles ont un mérite surabondant aux yeui: 
de Dieu ; et sur la place où le meurtre a été com- 
lùis peut s'élever un temple expiatoire* 

DON CÉSAR. 

On peut bien retirer la flèche, mais la blessure 
du cœur ne peut être guérie. Que celui qui le peut, 
vive d'une vie de contrition ; qu'au milieu des con-*- 
tinuelles austérités de la pénitence, il expie éter- 
nellement ime éternelle faute; pour moi, ma mère, 
je ne puis vivre avec le cœur brisé : il faut que je 
puisse regarder d'un œil satisfait le bonheur d'au- 
trui; que je puisse m'élancer avec un esprit libre vers 
les régions éthérées. L'envie empoisonnait mon exis- 
tence, lors même que nous partagions également ton 
amour. Fensesrtu que je supporte Favantage que ta 
douleur lui donnerait sur moi? La mort a le pouvoir 
d'épurer tout ce qui entre dans son palais impé- 
rissable ; les choses de la terre y prennent l'éclat et 
la pureté de la vertu k plus accomplie ; IW défatits 



i32 LA FIANCÉE 

et les taches de Thumanité y sont effacés. Autant 
les; étoiles sont au>d^ssus de la terre y autant il pa- 
raîtrait au-dessus de moi : et si une vieille envie 
nous a divisés pendant la vie , . quand nous étions 
égaux et frères , combien ne rongerait^Ue pas mon 
cœur sans relâche , maintenant qu'il a sur moi l'a- 
vantage de l'éternité , et que sans nulle concur- 
rence il se place comme un dieu dans la mémoire 
des hommes ! . 

'^ ISABELLE. 

Ne vous aurais-je donc appelé à Messine que pour 
vos funérailles? Je vous ai mandés ici pour vous ré- 
concilier , et un destin funeste a fait tourner contre 
jmoi toutes mes espérances. 

DON CÉSAR. 

Ne reproche rien au destin, ma mère, il a tenu 
tout ce qu'il avait promis. Nous avons passé cette 
porte en paix l'un avec l'autre, et en effet nous re- 
poserons paisiblement ensemble, et réconciliés pour 
toujours dans la demeure de la mort. 

ISABELLE. 

« 

Vis, mon fils; ne laisse point ta mère, sans amis, 
Sur une terre étrangère , en proie aux railleries des 
cœurs sans pitié , parce qu'elle n'est plus protégée 
par la puissance de ses fils. 

DON GESAIi. 

Lorsqu'un monde froid et insensible te dédai- 
gnera , réfugie-toi à notre tombeau , et invoque la 
divine puissance de tes fils ; car alors nous serons 
des puissances du ciel: noust'entendroQs; et, comme 
ces astres fraternels propices aux matelots , nous 



D£ messine; i33 

Bonsf montrerons pour te consoler et rendre la force 
à ton âme. 

ISABELLE. 

Vis, mon fils," vis pour ta mère : je ne puis sup- 
porter de tout perdre ! 

( EUe le prend dan» se* bras avec un mouvement passionne. H se dijgage doucement, lui 

prend la main , et dtf tourne les yeux. ) 

BON GIÊSAR. 

Adieu. 

ISABELLE. 

Hélas! j'éprouve avec douleur que ta mère n'a 
sur toi aucun pouvoir. Il est une autre voix qui 
sera plus puissante que la mienne sur ton cœur. 
( Elle ^a if ers le fond du théâtre. ) Viens, ma fille. 
Puisque son frère mort l'entraîne avec tant de 
force dans le tombeau, peut-être sa sœur chérie 
pourra-t-elle le rappeler vers la clarté du jour, et 
lui montrer que la vie a encore quelque charme et 
quelque espérance. 

BÉATRIX parait au fond du théâtre, DONà ISA- 
BELLE, DON CÉSAR et LE CHOEUR. 

DON GÉSAB, Tivement ému par cet aspect , cache son visage. 

Ah ! mère , mère ! qu'as-tu fait ? 

ISABELLE, conduisant sa fille. 

Sa mère l'a en vain supplié. Implore-le, con- 
jure-le de vivre. ^ 

DON CESAR. 

artifice maternel I tu veux encore m'éprouver ! 
tu veux que je soutienne un nouveau combat! tu 



i34 L'A FIANCÉE 

cîeuse au moment où je pars pour la nuit étemelle! 
Je la Tois là devant moi comme Fange gracieux de 
la vk;. ^Ue, me siQ9il>le^ enviroi^aëe de toute» les 
fleurs, elle re'pand avec profu$i-oja «ne corbeille de 
fruits dorés qui exhalent les parfums de la terre : 
mon cœur s'épanouit aux rayons brùlans du soleil; 
et, dans mon sein déjà mwt, l'espérance se réveille 
avec l'amour de la vie. 

Cpnjuire^ de v^ paiS noni déirob» Miire seul 

app^i ; U i|ie peut é^Qutex^.q^e to», ou petsiuine. 

-. . . ' 

BÉATRIX. 

I^a mort de celui (jui était aiiné exige, une vic- 
time. Elle doit être offerte, ma mère; mai& laissez- 
moî être cette victime. Je fus destinée à la mort,, 
même avant d^avoîr vu le jour. La malédiction qui 
poursuit cette maison me réclame; et la vie dont 
l'ai vécu est un larcin fait au ciel : c'est moi qui suis 
son meiifi^r, e'estmot ^i ai réfseilté y#s £scoFdé9 
assoupies,, éesk k nK>i ^11 appartient d^apaiser 
ses mânes. 

LE CHOEUR. 

malheureuse mère î tes enfans se pressent à 
l'envi vers la mort., et te laissent seule, délaissée ^ 
d^ASk uQj^. sc^itude s^om CQn^dtioii9, daM i^ne vie 
sans affections. 

Toi , BftOtt frère, conserre ta tête chérie P vis pour 
ta mère, eHe a besoiti de son fils:? Aujaurd'hur^ pour 



DE MESSINE. i35 

la première fm»^ elle H cùnnii »i Gllëf et elle pourra 
renoncer faôil^menrt à ce qu'elle n'a jamais |]p»8sëdé. 

Doit CfÉ^ÂBf, a^écûïi^pVbfdn^éddùléUr. 

. VfovLÈ pouvoÉTâ , tnk fûétë f ôti nirté ôtt ihôurîr ; U 
lui suffit àe rejoifidre celui qu'elle aime. 

Portes-tu envie k la cendre de touF frère? ^ 

BON €B»lBr. 

U vit^ d'une vie kettretise ^ datf 9 tK do«iéuf : n^ri^ 
je serai mort d une mort étemelle. i » 

BÉA^TRIX. 

mon frère ! 

DON CÉSAR, avec 1 expression de la plus Tive passion. 

Ma ictvLr, ést-de étct tttoï qtre ttt pfetïï*€fe ? 

ÉÉATRIX. 

Vis pour' fa mèfé ! . 

DON CÉSAR laissé sa main <{a'il avait saisie . 

Pour ma mère ? 

BÉ ATRim s approche de lui, et se penche sur son sein. 

Vis pour elle, et console ta sœur. 

LE CHOEUR. 

Elle a vaincu; il n'a pu résister aux supplica- 
tions touchantes d'une sœur. Mère inconsolable, 
rouvre ton cœur à l'espérance ; il renonce à la 
mort : tu conserveras ton fils ! . 

( En ce moment on entend un chant d'église. Les portes du fond sWvrent, et Ton aper- 
çoit le catafalque dressé dans Téglise , et le cercueil entouré de flambeaux. ) 

DON CÉSAR, se tournant vers le cercueil. 

Non ^ mon frère , je ne veux point te dérober ta 



i36 LA FIANCÉE DE MESSINE, 

victime; ta Yoix, du fond de ce cercueil^ est plus 
puissante sur moi que les larmes d'une mère, 
plus puissante que les prières de Tamour : je presse 
dans mes bras ce qui pourrait rendre la vie mor- 
telle égale au sort des dieux. Mais que moi; le 
meurtrier, je puisse goûter le bonheur, tandis que 
la sainte vertu demeurerait sans vengeance au fond 
d'un tombeau ! l'arbitre souverain de nos destinées 
ne peut permettre un tel partage dans son univers. 
J'ai vu les larmes qui coulaient sur moi , mon 
cœur est satisfait ; je te suis. 

( n M frappe d*ao poignard , et tomlie aux pieds de sa sœur ; eUe se jette dans les bras de 

sa mère. ) 

liE CHOEUR, après un profond silence. 

Je demeure glacé, et je ne sais si je dois déplorer 
ou louer son sort; mais ce que je reconnais, mais 
ce que je sens , c'est que si la vie n'est pas le plus 
grand des biens, du moins le crime est le plus 
grand des maux. 



VIV DE LA FIAAgÉE DE MESSII9E. 



GUILLAUME TELL, 



PIECE DE THEATRE. 






\ 



m^tt W^ U^t/yVk tl>^%»<%» % <^K^ll^K»^Wl>^t^Wl%l/»»%%%^*Wi^^»»> I ^W»»«*'»^*W^*^**'M^^<W^^»%«l^i% »%» 



PERSONNAGES. 



HËRMAN GESSLER , HeuteDant de l'empereur à Sc&witz et 

à Un. 
WERNER , baron de ATTINGHAUSEN , seigneur banneret. 
ULRICH DE RUDENZ, son neveu. 



WERNER STAUFFACHER, 
CONRAD HUNN, 
ITEL-REDING , 
JEAN AUF-DER-MAUER, 
JORG DE HOFE , 
ULRICH DE SCHMIDÏ , 
JOST DE WEïLER , 



habitans de Schwîts. 



WALTHÈR FURST, 
GUILLAUME TELL, 
ROSSELMANN le curé , 
PETERMANN le sacristain , 
KUONT le berger, 
WERNI le chasseur, 
RUODI le pécheur , 

ARNOLD DE MELCHTAL, 
COJURAD BAUMGARTEN , 
MEIER DE SARNEN , 
STRUTH DE WINKELRIED, 
NICOLAS DE FLUE , 
BURKHARDT DE BUHEL, 
ARNOLD DE SEWA, 

PFEIFFER, dcLuceme. 
RUNZ, deGersan. 



habitans d'Uri. 



habitans d'Unterwald. 



JENNI , jeune pécheur. 

SEPPT, jeune berger. 

GERTRUDE , femme de Stauffacher. 

HEDWIGE , femme de Tell , fille de Furst. 

BERTHE DE BRUNECK , riche héritière. 

ERMENGARDE , 

MATHILDE, 

ELISABETH, j m^^^ines, 

HILDEGARDE , 

WALTER , ] 

GUILLAUME, [ ^1» ^« Tell. 

FRIESFHARDT, ) ,^ 
LEUTHOLD , ] *^^^*^- 

RODOLPHE DE HARRAS, écuyerde Gcssler. 

JEAN LE PARRICIDE , duc de Souabe. 

STUSSI , le messier. 

LA TROMPE D'URI. 

UN MESSAGER DE L'EMPIRE. 

UN PIQUEUR DE CORVÉE. 

UN MAITRE TAILLEUR DE PIERRES, DES COMPA- 

GONS, DES MANŒUVRES. 
UN CRIEUR PUBLIC. 
DES RELIGIEUX. 
DES CAVALIERS DE GESSLER ET DE LANDENBERG. 

DES PAYSANS ET DES PAYSANNES DES TROIS GANTONS. 



GUILLAUME TELL. 



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ACTE PREMIER. 



SCÈNE PREMIÈRE, 



Le théâtre représente les rochers escarpés du rivage du lac des 
quatre Cantons ; en face de Schwitz, le lac forme un golfe en 
s'avançant dans les terres. Une cabane est construite non 
loin de la rive. Un pécheur conduit sa barque sur les eaux; 
au delà du lac on aperçoit de vertes prairies , des villages et 
les édifices de Schwitz qui paraissent éclairés par les rayons 
du soleil. A gauche, les pics des montagnes se montrent en^ 
tourés de nuages ; à droite , dans l'éloignement , des monta- 
gnes de glace forment l'horizon. 

> Avant le lever du rideau , on entend le Banz-des-Yaches et le 
bruit m^élodieux. des sonnettes des troupeaux ; et cette harmonie 
continue encore un instant après que la toile est levée. 

LE PÉCHEUR chante dans son canot sur Tair du Rans-^es-Vachea. 

Ij'aspegt du lac était riant et invitait à s'y baigner; 
le pêcheur dormait sur le gazon du rivage ; alors il 
entendit des sons doux comme la flûte ou comme la 
voix des anges dans le paradis ; et comme il se ré- 
veillait dans une émotion voluptueuse, l'onde mon- 
ta jusque sur son sein , et une voix sortant du fond 
du lac dit : « Aimable enfant; sois à moi; je t'ai 



i4;î GUILLAUME TELL, 

» surpris dans ton sommeil, et je t'entraîna en nnvi 

» séjour. » 

UN BERGER, du haut de la montagne, cbanta sur une yarialion du Rass-des- 

Vaches. 

Adieu, prairies de la montagne, prairies dore'es 
par le soleil; Tété s'en va, les troupeaux vont se 
séparer. Nous les ramènerons et nous reviendrons 
sur la montagne quand le coucou fera entendre sa 
voix, quand les chants commenceront à retentir , 
quand la terre sera parée de nouvelles fleurs, quand 
le joli mois de mai verra de nouveau couler les fon- 
taines; adieu, prairies delà montagne, prairies 
dorées par le soleil; Tété s'en va, les troupeaux, vont 
se séparer. 

UN CHASSEUR DES ALPES parait sur le haut duo rocher, et chante une au- 
tre variation. 

Le tonnerre retentit dans les hauteurs , le sentier 
rocailleux est ébranlé; le chasseur poursuit d'un 
pas assuré sa route effrayante; il s'avance témérai- 
rement sur des champs de glace où jamais n'a fleuri 
aucun printemps , oii aucune verdure ne s'est mon- 
trée jamais; une mer de brouillards est cous ses 
pieds ; il ne reconnaît plus les habitations des 
hommes. Il n'aperçoit le monde que lorsque les 
nuages s'entrouvrent , et les vertes campagnes lui 
paraissent au«-dessous de ces vagues brumeuses. 



ACTE I, SCÈNE L 143 

L'aspect change : un bruit sourd retentît dans les montagnes ; 
des éclairs sillonnent les nuages , et jettent leur luenr sur le 
paysage. 

RUODI le pêcheur sort de m cabane ; WERNI le 
chasseur descend des rochers; KUONI le berger 
arrive, portant sur son épaule un vase de lait; 
SEPPI , son jeune valet , le euit- . 

KUODI. 

Hâte^toi, Jenny , ramène la barque, la terrible 
tempête gronde dans le lointain et s'approche de 
nous ; l'aiguille, du rocher se couvre de son chapeau 
de nuages ; un vent froid arrive du passage de la 
caverne; l'orage va éclater et nous surprendre. 

KUONI. 

La pluie vient, batelier. Mes troupeaux broutent 
l'herbe avec avidité, et mes chiens grattent la terre. 

RUODI. 

Les poissons s'élancent au-dessus de l'eau, la 
poule d'eau plonge dans le lac, l'orage vient à nous. 

Écoutons , Seppi , pour savoir si le troupeau ne 
s'est pas dispersé. 

$EPPI. 

J'entends la sonnette de Lisette la brune. 

KUOWI. 

Ainsi il n'en manque aucune , car elle vient tou- 
jours la dernière. 



i44 GUILLAUME TELL, 

RTJODI. 

Bergers j les sonnettes de vos bestiaux ont un beau 
son. 

WERNI. 

Et vous ayez de superbes bestiaux. Le troupeau 
vous appartient-il y mon ami ? ^ ^ 

KUONI. 

Je ne suis pas si riche ; il appartient à monsei- 
gneur de Attinghausen y et on me l'a confié. 

RUODI. 

Quel beau collier cette vache porte suspendu a 
son col ! 

KUONI. 

Elle sait bien que c'est parce qu'elle conduit le 
troupeau. Si je le lui ôtais^ elle ne voudrait plus 
manger. 

RUODI. 

Cela n'est pas possible. Un animal sans raison ! 

WERNI. 

Voilà qui est bientôt dit ; les animaux ont aussi 
leur raison ; nous le savons bien nous autres chas- 
seurs de chamois. Quand ils vont paître dans une 
prairie^ ils placent en avant une sentinelle qui prête 
l'oreille et qui les avertit par un sifflement aigu dès 
que le chasseur approche. 

RUODI, «u berger. 

Retournez-vous maintenant à la maison ? 

KUONI. ' 

Oui^ la saison des pâturages de montagne est 
finie. 



ACTE I, SCÈNE I. 145 

\ WERNI. 

Je vous souhaite un heureux retour, berger. 

KUOÎH. ' 

Je vous en souhaite autant; on ne revient pas tou- 
jours de vos courses. 

RUODI. 

Un homme vient à nous courant à toute hâte. 

WERNI. 

Je le connais , c'est Baumgarten de Alzellen. 

CONRAD BAUMGARTElf se précipite vers eux, tout easouffltf. 

Au nom de Dieu, pêcheur, votre bateau! 

RUODI. 

Et quoi ! qui vous presse tant ? 

BAUMGARTEN. 

Détachez le bateau , vous me sauverez la vie , pas- 
sez-moi sur l'autre bord. 

tUONI. 

Ami, qu'avez-vous ? 

WERNI. 

Qui donc vous poursuit ? 

RAUMGARTEN, aupéch«ar. 

Vite, vite, ils sont déjà sur mes pas; les cavaliers 
du gouverneur me poursuivent; je suis un homme 
mort s'ils me saisissent. 

RUODI. 

Pourquoi ces cavaliers vous poursuivent-ils ? 

BAUMGARTESr. 

Délivrez-moi d'abord, puis je von» U dirai. 

ToM, V. Schiller. 10 



>46 GUILLAUME ÏELL, 

WERNI. 

Vous êtes taché de sang , d'où vient Cela ?. 

BAUMGARTEN. 

Du bailli de l'empereur qui demeure sur le RosS- 
berg. 

KDONÏ. 

Wolfenschiessen ! est-ce lui qui tous poursuit ? - 

BAUMGARTEN. 

Celui-là n'est plus à craindre ^ je Faî tué- 

TOUS se retirent étonnés. 

Que Dieu vous. fasse, grâce ! qu'avez-vous fait? 

BAUMGARTEN. 

Ce que tout brave homme eût fait à ma place j j'ai 
vengé mon bon droit sur celui qui a attenté à mon 
honneur et à ma femme. 

' KUONI. 

Le bailli a attenté à votre honneur? 

BAUMGARTEN. 

Dieu et ma hache l'ont empêché d'accomplir sei^ 
infâmes desseins. 

WERNI. 

Vous avez abattu sa tête , de votre hache ? 

KUONI. 

Oh ! racontez-nous toute l'aventure , vous en 
aurez le temps avant que le bateau ait été détaché 
du bord. 

BAUMGARTEN.' 

J'étais à couper du bois dans la forét^ lorsque ma 
femme est accourue dans une mortelle angoisse : elle 



ACTE I, SCÈNE I. 147 

m'apprend que le bailli esta la maison, qu'il a 
ordonné qu'on lui préparât un bain , qu'il a voulu 
exiger d'elle des choses infâmes , et qu'elle est sortie 
pour venir mé chercher; alors j'ai sur-le-champ 
pris ma couijse sans plus attendre et je l'ai frappé 
dans son bain avec ma.hache* 

WERNÏ.' 

1 

Vous avez bien fait; personne iie peut vous 
blâmer. 

KUONi. 

Le scélérat! il n'a que ce qu'il mérite; il y a long- 
temps que les gens d'tJnterwald lui devaient cette 
récompense. 

BAUMGARTEN. 

La chose ost devenue publique ; on me poursuit , 
et, tandis que nous parlons > le temps s'écoule. 

( Le tonnerre commence. ) 

'• • 

KÙONI. 

Allons, batelier, passe ce brave homme sur l'autre 
bord. 

RUODI. 

N'essayez point ; voici un terrible orage qui com- 
mence ; il faut attendre. 

BAUMGARTEN. 

Grand Dieu ! je ne puis attendre; chaque instant 
de retard est la mort. 

KUONI, au pêcheur. 

Essayez, avec l'aide de Dieu; on doit donner se- 
cours à son prochain ; il peut eu arriver autant à 
chacun de noui». 



i4« GUILLAUME TELL, 

( La tonnerre et le brait de Torige enntinuent. ) 

RUODI. 

Vous voyez comme les vagues sont hautes ; je ne 
pourrais pas lutter contre les flots et la tempête. 

BATJMGAaTEN twnW à genovK. 

Que Dieu n'ait pas plus pitié de vous , que vous^ 
n'en avez de moi 1 

WERHI. 

Il y va de sa vie ; soyez compatissant y batelier. 

'^ KDONI. 

C'est un père de famille ; il a une femme et des 
enfans. 

RUODI. 

Eh quoi ! J'ai aussi une vie à perdre ; j'ai comme 
lui une femme et des enfans. Voyez la fureur de la 
tempête , les tourbillons des vagues y et l'eau qui 
rugit dans led abîmes du lac. Je voudrais sauver ce 
brave. homme; mais cela est impossible, vous le 
voyez vous-mêmes. 

BAUMGARTEN. 

Il faut donc tomber dans les mains des ennemis ; 
et le rivage qui me servirait d'asile est là devant 
mes yeux! Il est là; mes regards y atteignent; le son 
de ma. voi^ y parvient; un bateau est ici qui m'y , 
pCNTterait ! et il fieiut que je demeure sans secours et 
sans espoir! 

KUONI. 

Qui vient vera noifi; ? 

WERNI. 

C'est Guillaume Tell de Burglen. 



ACTE I, SCÈNE I. 149 

TELL, me usé trkaMte. 

Quçl est cet homme qui demande du secours ? 

KUONI. 

C'est un homme de Âlzellen qui a défendu son 
honneur et qui a frappé Wolfenschiessen , le bailli 
impérial^ celui qui demeure sur le Rossberg ; les 
cavaliers du gouverneur sont sur ses pas; il supplie 
ce pêcheur de le passer sur l'autre bord ; mais celui- 
ci a peur de la tempête et il le refuse. 

RUODI. 

Tell; qui sait aussi manier la rame^ vous dira 
comme moi si Ton peut risquer le passage. (Le bruit 
du tonnerre et la tempête du lac augmentent encore.) 
Puis-je me livrer à cette infernale tempête ? Il n'y a 
pas un homme sensé qui le voulût faire. 

TELL. 

Un brave homme ne songe jamais à lui-même 
Fiez-vous à Dieu et secourez les opprimés. 

RUODI. 

On pense ainsi lorsqu'on est tranquille dans le 
port. Mais la barque est là, le lac est devant vous. 

Essayez. 

TELL. 

Les flots pourront s'apaiser et seront moins im- 
pitoyables que le gouverneur. Tentez un effort, 
batelier. 

LE CHASSEUR ET LE BERGER. 

Sauvez-le ! sauvez-le ! sauvez-le ! 

RUODL 

Quand ce serait mon frère ou mon propre enfant, 

/ 



i5o GOILLA,UME TELL, 

la chose est impossible. C'est aujourd'hui le jour 
de saiqt Simon et de saint Jude , le lac ne s'apaisera 
pas y il veut une victime. 

TELL. 

; Avec d'inutiles paroles}, rien ne se fera; l'heure 
s'avance , il faut secourir cet homme. Parle, bâte- 
telier , veu:!i^-tu le passer ? 

RUODL 

Non , pas moi. 

TELL. 

Hë bien donc , à la garde de Dieu ! donne--moi ton 
bateau ; je veux essayer ce qv^e pourra faire mon 
faible bras. 

KUONl. 

Ah ! généreux Tell ! 

Cela est digne d'un brave chasseur. 

BAUMGARTEN. 

Vous êtes mon sauveur , mon ange tutélaire. 

TELL. 

Je vais vous arracher à la fureur du gouverneur. 
Contre la rage de la tempête il faudra implorer nn 
autre protecteur. Il vaut mieux se mettre -sous la 
main de Dieu (jne sous la, main des hommes. (j4u ber^ 
ger.) Ami, vous consolerez ma femme, s'il m'arrive 
ce qui peut arriver à tous les hommes ; j'ai fait ce 
que je ne pouvais ^'empêcher de faire. 

( Il s'ëlance dans la. barqae. ) 
KUONI, au batelier. 

Vous êtes un maître pilote ! ce que Tell hasarde , 
vous n'avez pas osé l'essayer. 



ACTE I, SCENE I. i5i 

RUODI. 

Beaucoup de braves gens n^oseraient faire ce qu'il 
fait là ; on ne ^ trouverait pas un second homme 
comme Tell dans les montagnes. 

WERNI, mootd 8ur un rocher. 

.^ Ils sont partis. Dieu te secoure, brave Tell ! Voyez 
comme la barque est balancée sur les vague3* 

- KUONI, sur le rivage. 

Les flots s'élèvent au-dessus de la barque ; je ne la 
vois plus. Cependant la voici qui reparaît; le coura- 
geux pilote lutte avec force contre la lame. 

SEPPI. 

Les cavaliers du gouverneur accourent en toijte 
hâte. 

KUONI. 

Ah ! mon Dieu, il était bien ' temps de * le se- 
courir. 

( Une troupe de cavaliers de Landenberg arrive. ) 

PREMIER CAVALIER. 

Livrez-nous le meurtrier , vous l'avez caché. 

SECOND CAVALIER. 

• Il a pris cette route ; c'est en vain que vous vou- 
driez nous tromper. 

KUONI ET RUODI. 

Que voulez-vous dire , cavaliers ? 

PREMIER CAVALIER. U aperçoit U naMlle. 

Ah ! que vois-je ? diable ! 

WERNI, sur le rocher. 

Cherchez-vous celui qui est dans cette barque? 



x5i GUILLAUME TELL, 

montez à cheval ; si tous vous hâtez , vous pourrez 

encore le joindre. 

SECOITD CAVALIEft. 

Malédiction ! il s'est échappé. 

PREMIER CAVALIER, >a pédieiur et an berger. 

Vous lui avez prêté assistance , vous en porterez 
la peine., Qu on tombe sur leurs troupeaux, qu'on 
démolisse leurs cabanes, qu'on y mette le feu, qu'on 
les détruise. 

SEPPI •'enfayanU 

^ mes agneaux ! 

K130NI leimt. 

Malheur à moi! mon troupeau! 

li. WERIfl. 

Les scélérats ! 

RUOPif se tordant les mains. 

Justice du ciel ! quand paraîtra le libératem* de 
cette contrée? 

( Il les soit. ) 

SCÈNE IL 

La scène est à Stein , près de Schwitz. Un tilleul est planté de- 
vant la porte de la maison de Stauffacher, sur le grand che- 
min , non loin du pont. 

WERNER stauffacher, PFEIFFER de Lu- 
cerne. Us arrivent en causant. 

PFEIFFER. 

Oui, oui, seigneur Stauffacher, comme je vous le 
dis, ne prêtez pas serment à TAutriche tant que 
voua pourrez rériter. Restez courageuseiftent et 



ACTE I, SCÈNE IL i53 

âYec fermeté attache à l'Empire comme par le passë^ 
et que Dieu protège yos antiques privilèges. 

( Il lui prend amicalement la main , et veut s'en aUer . ) 
STAUFFACHËR. 

Restez encore jusqu'à ce que ma femme vienne ; 
TOUS êtes mon hôte à Schwitz comme je suis le vôtre 
à Lucerne. 

PFEIFFER. 

Je vous rends grâce, je dois passer aujourd'hui à 
Crersau. Ce que vous pouvez avoir à souffrir de la 
rapacité et de l'insolence de Vos gouverneurs, il faut 
s'y re'signer avec patience ; tout peut changer en un 
moment; un autre empereur peut être. appelé au 
trône. Mais si vous appartenez une fois à l'Autriche , 
TOUS lui appartiendrez pour toujours. 

(Il s'en Ta. Stauffacher s'asnied d'un air soueieux sur un banc au-deisous du tilleul; 
Gertrude, sa femme, le trouve ainsi, s approche de lui, et le regarde long-temps en 
tilenee. ) 

GERTRUDE. 

Vous êtes bien sérieux, mon ami? Je ne vous re- 
connais plus; depuis plusieurs jours je vous vois 
garder le silence; une sombre tristesse obscurcit 
votre front. Une peine muette oppresse votre coeur» 
Confiez-vous à moi; ne suis-je pas votre fidèle épouse? 
je réclame la moitié de vos chagrins qui doit 
m'appartenir. ( Stauffacher lui tend la main sans 
parler.) Qui peut attrister votre cœur , dites-le moi ? 
Tous vos travaux sont bénis par le ciel ; votre for* 
tune est florissante; vos greniers sont pleins. Vos 
troupeaux de bœufs , et vos beaux chevaux qui sont 
si bien soignés , dont le poil est si luisant , sont re- 
venus heureusement de la montagne , pour passer 



f54 GUILLAUME TELL, 

l'hiver dans de bonnes élables. Votre maison s'élève 
comme un noble manoir ; elle est bâtie d'un bois 
neuf et choisi , assemblé avec soin et placé avec 
symétrie ; un grand nombre de fenêtres la font paraî- 
tre brillante et commode; des écussons peints de 
diverses couleurs servent encore à l'orner, et de sa- 
ges sentences y sont inscrites, que le voyageur lit en 
ralentissant sa marche et dont il admire le sens. 

STAUFFACHER. 

11 est vrai, cette maison est belle et bien con- 
struite, cependant, hélas!... elle manque de fonde-^ 
mens. 

GERTRUDE. 

. Cher Werner , qu'entendez-vous -par-là ? 

STAUFFACHER. 

J'étais dernièrement assis sous ce tilleul comme 
aujourd'hui, et je songeais avec plaisir que ma belle 
maison était terminée , quand le gouverneur arriva 
de Kussnacht, son séjour, escorté d'une troupe de 
cavaliers. 11 s'arrêta devant cette maison et la re-» 
garda. Je me levai sur-le-champ, et j'allai, comme 
il convenait, me présenter respectueusement de- 
vant celui qui représente en notre pays la puissance 
souveraine de l'empereur. « A qui est cette maison? )> 
demaqda-t-il méchamment , car il le savait bien ; 
j'hésitai un instant et lui repartis ainsi : « Cette 
maison ,. monseigneur , appartient à monseigneur 
l'empereur, mon maître et le vôti'e , et je la tiens 
en fief. » Il répondit : « J'exerde le pouvoir à 
la place de l'empereur, et je neveux pas que des 
paysans bâtissent ici de leur propre chef, et vivent 



ACTE I, SCÈNE H. i55 

au^si librement que s'ils étaient suzerains de cette 
terre : je saurai vous empêcher de faire ce qui vous 
est défendu. » En disant cela, il repartit menaçant, 
et me laissa rempli de tristesse', songeant a ses mé- 
chantes paroles. 

GERTRUDE. 

Mon cher époux et maître, voudriez- vous.écouter 
les conseils sincères de votre femme? J'ai l'honneur 
d'être fille du noble Iberg, de cet homme célèbre 
par son expérience. Souvent avec mes soeurs , assises 
etfilant notre quenouille, nous passions: les.' longues 
soirées avec les principaux du peuple qui s'assem- 
blaient chez mon père; là , ils lisaient les Chartres 
des anciens empereurs, et dans de sages- propos> ils 
s'occupaient du bien de leur pays. J'écoutais attenti- 
vement leurs graves discours, et les projets des gens 
habiles , et les souhaits des gens de bien. J'en ai en- 
core conservé le souvenir dans mon cœur. Ainsi 
écoutez-moi , et réfléchissez sur ce que je vous dirai ; 
car ce qui vous chagrine , j'en suis instruite depuis 
long-temps. Le gouverneur vous hait et cherche à 
vous nuire, parce que vous êtes un obstacle au des- 
sein quilade soumettre les gens de Schwitz à la 
nouvelle maison impériale , tandis qu'ils persistent, 
à Texemple de leurs dignes aïeux , à vouloir faire 
partie de l'Empire. N'est-il pas vrai, cherWerner; 
dites, n'ai-je pas raison? 

STAUFFACHER. 

Il est vrai , tel est le sujet de la haine de Gessler. 

GERTRUDÇ. 

•' Vous excitez sonr; envie parce que vous avez le 



i56 GUILLAUME TELL, 

bonheur de vivre en homme libre sur votre propre 
héritage , car lui n'en a aucun. Vous tenez cette 
maison en fief de l'empereur et de l'Empire; vous 
pouvez prouver que vous là possédez à aussi bon 
titre que les princes de l'Empire possèdent leurs 
propres états; vous ne reconnaissez au-dessus de 
vous aucun autre seigneur que le premier de la 
chrétienté; lui, il n'est que le fils cadet de sa maison, 
il ne possède rien autre chose que sa cape de cheva- 
lier; il regarde d'un œil jaloux et avec un sentiment 
de haine le bonheur des honnêtes gens. Depuis 
long-temps il a juré votre ruine ; cependant vous 
avez été jusqu'ici préservé; voulez-vous attendre 
qu'il ait accompli ses mauvais desseins? l'homme 
prudent prend les devants. 

STAUFFACHER. 

Qu'y a-t-il à faire? 

GERTRUDE , m rapprochant de lui. 

Écoutez donc mes conseils. Vous savez com- 
bien tous les hommes de bien de Schwitz gémissent 
de l'avarice et de la cruauté du gouverneur ; ne 
doutez pas que de l'autre côté du lac, dans Uri et dans 
Unterwald, on ne pense de même : ils sont las d'être 
opprimés sous un joug de fer , et Landenberg com- 
mande aux habitans de l'autre rive aussi rudement 
qu'à nous Gessler ; il ne vient pas ici une barque de 
pêcheurs qui ne nous apprenne quelque nouvelle vio- 
lence, quelque nouvelle injustice de§ gouverneurs, 
c'est pourquoi il serait bon que quelques-uns devons, 
dé ceux qui pensent bien , se réunissent tranquille- 
ment pour aviser aux moyens de se délivrer de l'op- 



ACTE I, SCÈNE II. 167 

pression ; je pense que Dieu ne vous abandonnerait 
pas et serait favorable à la cause de la justice. N'avez- 
vous pas dans Uri quelque hôte, quelque ami à 
qui vous puissiez ouvrir votre cœur avec confiance? 

STAUFFACHER. 

J'y connais beaucoup de braves gens^ de vassaux 
riches et puissans qui sont mes amis et qui me sont 
tous dévoués. (// se lève.) Femme! quel concours 
orageux de pensées périlleuses tu viens d'exciter 
dans mon tranquille cœur; tu as fait entrer la lu- 
mière du jour dans mon âme ; et ce que je m'inter- 
disais de penser, ta bouche imprudente vient de le 
pix)noncer légèrement. Â$-tu bien pensé à ce que tu 
nae conseilles? Tu appelles dans cette paisible vallée 
la discorde farouche et le bruit des armes; un peu- 
ple de faibles bergers va entreprendre, 'quoi? de 
combattre contre le maître du monde? Ils n'atten- 
dent que ce prétexte pour répandre sur cette mal- 
heureuse terre les hordes féroces de leurs soldats , 
pour y exercer les droits du vainqueur, et sous 
l'apparence d'un juste châtiment déchirer nos vieilles 
lettres de franchise. 

GERTRUDE. 

Vous aussi vous êtes des hommes! vous savez 
manier des haches, et Dieu protège les braves. 

STAUFFACHER. 

femme! la guerre est un fléau furieux et terri- 
ble ; elle frappe les troupeaux et les bergers. 

GERTRUPE. 

On doit se soumettre & la volonté du ciel , mais 
aucun noble cœur ne doit supporter l'injustice- 



x58 GUILLAUME TELL, 

STAUFFACHER. 

Cette maison qui te plaît , et que nous venons de 
construire , la guerre terrible la réduira en cendres ! 

GERTRUDE. 

Si je croyais mon cœur enchaîné à un si faible 
intérêt, j'y mettrais le feu de ma propre main. 

STAUFFACHER. 

Tu te fies sur l'humanité. La guerre n'épargne 
pas le tendre enfant dans son berceau. 

GERTRUDE. 

L'innocence , n'a-t-elle pas un ami dans le ciel ; 
regarde en avant, Werner, et non pas derrière toi. 

STAUFFACHER. 

Nous autres hommes , nous pouvons mourir 
courageusement dans le combat; mais vous, quel 
destin vous est réservé ? 

GERTRUDE. 

La faiblesse a ^ussi une d^^rnière ressource; en 
me précipitant du haut de ce pont , je serai libre. 

STAUFFACHER la presso dans ses bras. 

Celui qui peut presser un tel cœur sur son sein, ce- 
lui-là peut combattre avec joie pour sa maison et 
son troupeau , celui-là ne doit pas craindre les sol- 
dats des rois. Je vais de ce pas dains Uri; là habite un 
hôte , à moi , un ami , Walther Furst. Il pense 
comme moi sur tout ce qui se passe. Je trouverai là 
aussi le noble banneret Âttinghausen ; bien qu'il 
soit d'une haute naissance , il aime le peuple et res- 
pecte les anciens usages. ; Nous tiendrons conseil 



ACTE I, SCÈNE IL iSg 

tous les trois sur les moyens de nous de'fendre contre 
nos ennemis. Adieu, et, puisque je m'éloigne, con- 
duis ayec prudence les affaires de la maison ; donne 
généreusement au pèlerin qui continue son pieux 
Toyage , au moine qui demande pour son couvent , 
et qu ils ne manquent de rien en' partant. La mai- 
son de Stauffacher n'est point cachée, elle s'élève 
comme un toit hospitalier, ouvert sur le grand 
chemin aux passans qui la voient. 

(Pendant qnUls s'âyignent vers le fond de la scène, Tell et Bauisgarten arrivent sur le 

devant du théâtre. ) 

TELL, à Baumgarten. . 

Vous n'avez maintenant rien à craindre. Entrez 
dans cette maison; là habite Stauffacher, le père 
des malheureux. Voyez, le voici lui-même; suivez- 
moi, venez. 

(Ils vont à lui. La scène chapge. 



iKo GUILLAUME TELL, 

SCÈNE III. 

Uoe place publique d'Altdorf. Sur une hauteur , au fond de la 
âcëne , on voit s'élever un fort ; la construction est déjà asses 
avancée pour qu'on distingue la forme du bâtiment ; la partie 
la plus reculée est terminée ; sur le devant , des échafaud» 
sont dressés ; des ouvriers sont sur l'écbafaud , et au dessous ; 
un couvreur est suspendu sur un toit ; tout est en mouvemeBt 
pour le travail. 

LE PIQUEUR de la corrée; LE MAITRE TAIL- 
LEUR DE PIERRES , DES COMPAGNONS , DES 
MANOEUVRES. 

LE P IQUEU & , avec son baloR , menace les oaTricn et les exeite. 

Allons y pas de repos ; vite ^ apportez les {nerres , 
la chaux ^ le mortier. Quand monseigneur le gou^ 
verneur viendra , il faut qu'il trouve l'ouvrage 
avancé. Vous allez comme des tortues. ( A deux oU' 
çriers qui portent quelque chose. ) Vous appelez cela 
être chargé ! il fallait en mettre le double : chacun 
voudrait voler sa tâche. 

PREMIER COMPAGNON. 

Il est bien dur de transporter nous-mêmes les 
pierres de notre prison. 

LE PIQUEUR. 

Que murmurez-vous? C'est un mauvais peuple 
qui n'est bon qu'à traire les vaches , et à promener 
sa paresse sur les montagnes. 

UN VIEILLilRD sasMïyant. 

Je n'en puis plus. 



ACTE I, SCÈNE ïlf. i6i 

LE PIQUE C7R lesecouai^t 

Allons, bonhomme, à l'ouvrage . 

PREMIER COMPAGNON. 

Vous n'ayez donc pas d'entrailles de forcer ainsi à 
un travail si dur, ce pauvre vieillard qui/ peut à 
peine se traîner ! 

LE MAITRE TAILLEUR DE PIERRES ET PLUSIEURS GOMPAXÏNONS. 

Cela crie vengeance ! 

LE PIQUEUR. 

Songez à ce qui vous regarde; je fais le devoir de 
ma charge. 

SECOND COMPAGNON. 

Piqueur, comment se nommera le fort que nous 
bâtissons? 

LE PIQUEUR. 

Il s'appellera la servitude d'Uri ; Car ce joug vous 
contraindra à plier la tête. 

UN COMPAGNON. 

La servitude d'Uri ? 

LE PIQUEUR. 

Eh bien , cela vous rend-il joyeux ? 

SECOND COMPAGNON. 

Et avec ce bâtiment vous voulez asservir Uri ? 

PREMIER COMPAGNON. 

Songez combien de pareilles taupinières il fau- 
drait entasser l'une sur Fautre pour égaler la moin- 
dre des montagnes d'Uri. 

(Le p^ueur m promène vert le food du thë&tre. ) 
TOM. V, SchiUer. I l 



462 GUILLAUME TELL> 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Je jetterai au fond du lac le marteau qui m'a- stnri 
pour travailler à cet exécrable bâtiment. 

(Tell et SUufftcher arrivent. ) 

STAUFFAGHER. 

Ai-je donc vécu pour voir de telles choses? 

TELL. 

Ce lieu n'est pas sûr ; allons plus loin. 

STAUFFAGHER. 

Ne suis-je pas dans Uri, sur une terre de liberté? 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Ah ! si vous aviez vu le cachot qui est sous la tour ; 
celui qui y sera enfermé n'entendra plus le coq an- 
noncer le jour. 

STAUFl^AGHER. 

dieux ! 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Regardez ces bastions^ ces contre-forts , qui sem- 
blent construits pour l'éternité. 

^ TELL. 

Ce que les mains ont élevé , les mains pourroq^ 
le détruire. (// montre la montagne.) Voici la forte- 
resse de la liberté que Dieu a fondée pour nous. 

(On entend le son d'un tambour; des hommes arrivent portant un cbapeau an liant 
d^unaparche ; un crieur las suit. Les femmes et las ^faas se pressent en foule. ) 

PREMIER GOMPAGNOn. 

Que veut ce crieur? Ecoutons. 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Que signifie ce chapeau , est-ce quelque boufon- 
nerie de carnaval ? 



ACTE I, Scène m. i63 

LÉ GRIEUR. 

Au nom de Tempereur , écoutez I 

LES COMPAGNONS. 

Silence! écoutons. 

LE GRIEUB. 

. Habitans d'Uri , vous voyez ce chapeau; il va être 
placé au haut d'un mât élevé , à Tendroit le plus 
apparent d'Âltdorf . L'intention et la volonté du gou^ 
verneur est que ce chapeau soit honoré comme lui- 
même ; on doit ^ quand on passera devant , se dé- 
couvrir la tête et fléchir le genou. Le roi reconnaîtra 
par-là ceux qui lui sont soumis. Ceux qui désobéi- 
ront à ce commandement seront punis dans leur 
personne , et leurs biens seront confisqués. 

( Le peaple laisse entendre un rire universel ; le tamliour l»at , ils vont plus loin oontinuer 

leur puLIication. ) 

PREMIER COMPAGNON. 

Quelle idée bizarre a donc le gouverneur? Vouloir 
nous faire honorer un chapeau ! On n'a jamais rien 
ouï de pareil. 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Fléchir le genou devant un chapeau ! veut-il donc 
se jouer d'un peuple brave et respectable ? 

PREMIER COMPAGNON. 

Si encore c'était la couronne impériale; mais 
cest le chapeau aîitrichien tel que je l'ai vu auprès 
du trône où nous allons prêter hommage. 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Le chapeau autrichien ! prenons garde. C'est uU 
piège pour nous livrer à l'Autriche. 



i64 GUILLAUME TELL, 

DES COMPAGNONS. 

Aucun homme d'honneur ne se soumettra à c^tte 
honte. 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Venez; allons nous concerter avec les autres. 

(Us se retirent vers le fond da théâtre. ) 
TELL, àSUuffacher. 

Eh bien I tous venez d'entendre? Adieu ^ seigneur 
Werner. 

STAUFFACHER. 

Où voulez- vous aller ? Oh I ne quittez pas si vite 
ces lieux. 

TELL. 

Mes enfans attendent leur père ; adieu ! 

STAUFFACHER. 

Mon cœur est plein ; il a besoin de s'épancher 
vers vous. 

TELL. 

Les paroles ne soulagent pas un cœur oppressé. 

STAUFFACHER. 

Cependant lés paroles pourraient nous conduire 
aux effets. 

TELL. 

Tout ce qu'il faut maintenant , c'est de la résigna- 
tion et du silence.) 

STAUFFACHER. 

Peut-on souifrir ce qui est insupportable ? 

TELL. 

Les plus violentes tyrannies sont celles qui durent 
le moins ; quand l'ouragan s'élève^ on éteint les feux, 
les barques se hâtent de chercher un asile, et le 



ACTE I, SCÈNE IIL 165; 

tourbillon terrible passe sur la terre sans laisser de 
traces de ravage. Que chacun yire tranquille et 
pour lui-même ; on accorde facilement la paix à 
ceux qui sont paisibles. 

STAUFFAGHER. 

C'est là votre pensée ? 

TELL. 

Le serpent ne pique point lorsqu'on ne J'irrite 
pas. S'ils voient le pays demeurer p«tisible , ils se 
lasseront eux-mêmes. 

STAUFFACHER. 

Nous pourrions beaucoup si nous nous tenions 
unis. 

TELL. 

Quand on est seul au milieu du naufrage on se 
sauve plus facilement. 

STA^FFAC]|ER. 

Abandonnez - vous si froidement la cause com- 
mune ? 

TELL. 

Chacun ne peut compter sûrement que sur lui- 
même. 

STAUFFACHER. 

En se réunissant^ les faibles deviennent puissans. 

' TELL. 

Celui qui est fort est plus puissant tout seul. 

STAUFFACHER. 

Ainsi la patrie ne peut pas compter sur vous , si 
dans son désesjpoir elle prend le parti de la résistance. 



i66 GUILLAUME TELL, 

TELL lui prené la main.' 

Tell y qui se jette au 'secours d'un agneau tombe 
dans un prëcipjice, pourrait-il délaisser ses amis? 
Mais dans ce ({ue vous faites ^ laissez-moi m'ëloigner 
de vos conseils; je ne saurais discuter et délibérer 
avec lenteur. Si vous avez besoin de moi dans l'exé- 
cution de quelque dessein , alors appelez Tell ; il ne 
vous manquera pas. 

( Ils s'en Tont de différens c6l^ ; un tumulte soudain i^élère autour dal'ichafaud. ) 
LE TAILLEUH DE PIERRES s'avance précipitamment. 

Qu'est-ce ? 

LE PREMIER COMPAGNON accourt en criant. 

Le couvreur est tombé de son toit. 

( Berthe arrive ; elle est suivie de quelques personnes. ) 
BERTHE se précipite vers lui. 

Est-il fracassé? Accourez, secourez-le, sauvez- 
le; si on peut le secourir, voilà de l'or. 

( Elle jette ses bijoux parmi le peuple. ) 
LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Votre or !.. . Vous payez tout avec de l'or ; mais 
quand vous avez ôté ,à des enfans leur père , à une 
épouse son mari , quand vous avez répandu le dés- 
espoir sur cette terra , pensez-vous tout réparer 
avec de l'or ? Allez , nous étions heureux avant que 
vous arrivassiez ici y avec vous sont venus tous les 
malheurs. 

BERTHE, aupiqueur. 

Vit-il encore ? (Le piqueur lui fait signe que non). 
Misérable château , bâti avec malédiction. Tes habi- 
tans réprouveront , cette malédiction ! 

(Elle 8*en va. ) 



AGTE.I, SCÈNE IV. 167 

SCÈNE IV. 

La maison de Walthcr Furst. 

WÀLTHER FURST et ARNOLD MELCHTAL en- 
trent chacun d'un côté différent* 

Seigneur Walthér Furst !. 

WALTHER FURST. 

♦ 

Si l'on nous surprenait !... Demeurez où vous^êtes, 
nous sommes entourés d'espions. 

MELCHTAL. 

Ne pourrez-vous rien m'apprendk*e d'Unterwald , 
rien de mon père ? Je ne puis supportei* plus long- 
temps de demeurer ici comme un prisonnier : qu'aî- 
je donc fait de si coupable pour être forcé à- me ca- 
cher comme un meurtrier ? J'ai frappé de mon bâ- 
ton un insolent valet qui , par ordre du gouverneur , 
voulait devant mes yeux emmener lie plus beau cou- 
ple de mes boeufs. 

WALTHER FURST; 

Vous êtes trop violent ; ce valet était envoyé par 
le gouverneur , par votre supérieur ; vous avez en- 
couru un châtiment ; supportez en silence là peine 
de votre faute. 

MELCHTAL. 

Devrais-je donc supporter les discours insultans 
de ce misérable : (( Quand le laboureur^ disait-il , 
voudra manger du pain ; il. faudra qu'il s'attelle 



i68 GUILLAUME TELL, 

lui-même à la charrue. » Mon âme en fut ulcérée ; 
et, lorsque je vis ce valet détacher de leiir joug mes 
superbes taureaux , qui mugissaient sourdement et 
qui menaçaient de leurs cornes, comme s'ils avaient 
eu le sentiment de cette indigne injustice, alors la 
colère me saisit; et, n'étant plusmaitre de moi, je 
frappai cet envoyé du gouverneur. 

WALTHER FURST. 

Lorsque nous pouvons à peine modérer notre 
cœur, combien il en doit coûter à l'ardente jeunesse 
pour se dompter ! 

MELCHTAL. 

C'est mon père , seulement , qui m'afflige : il a 
besoin de tant de soin , et son fils est absent ! Le 
gouverneur le hait, car il a toujours combattu cou- 
rageusement pour la justice et la liberté ; aussi ce 
vieillard sera-t-il en proie à leurs vexations , et per- 
sonne n'est là pour le défendre de leurs outrages. 
Il en adtiendra ce qui pourra , je rétourne auprès 
de lui. 

WALTHER FURST. 

Tâchez d'être patient, et attendez qu'il nous 
vienne quelque nouvelle d'Unterwald. J'entends 
frapper à la porte, retirez-vous j peut-être est-ce 
quelque envoyé du gouverneur : rentrez. Vous n'êtes 
pas plus ici en sûreté contre la vengeance de Lan- 
denberg que dans vos montagnes , car iios tyrans se 
donnent la main. 

MELCHTAL. 

Ils nous apprennent ce que nous devons faire. 

■ 

WAXiTHER FURST. 

Rentrez; je vous rappellerai s'il n'y a rien à c^*Âia- 



ACTE I, SCÈNE IV. 169 

dre. ( Melchtal rentre. ) L'infortune ! je n'ose lui 
dire les malheurs que je soupçonne. —Qui frappe? 
Chaque fois qu'on heurte à la porte ^ je m'attends à 
quelque nouveau chagrin. Le soupçon et la tra- 
hison prêtent l'oreille de tous côtés ; les envoyés dç 
la tyrannie pénètrent jusque dans l'intérieur des 
maisons ; bientôt nous serons obligés de fermer nos 
portes avec des clefs et des verroux. (// ousfre sa 
porte , et recule étonné quand il voit entrer TFemer 
Stauffacher. ) Que vois-je ! C'est vous , seigneur 
Werner ! Dieu soit loué ! c'est mon cher, mon digne 
hôte ! Ce seuil n'a jamais été foulé par un plus hon- 
nête homme. Soyez le bienvenu sous mon toit. Qui 
vous conduit ici ? que veniez-vous chercher dans Uri ? 

STAUFFÂCHER lui prend la main. 

Les vieux temps , la vieille Suisse. 

WALTHER FURST. 

Vous les portez avec vous. Je suis heureux de 
vous voir ; mon cœur en est tout ranimé. Asseyez* 
vous , seigneur Werner. Comment ayez-vous laissé 
votre Gertrude , votre aimable épouse , la pru- 
dente fille du sage Iberg. Tous les étrangers qui se 
rendent d'Allemagne en Italie vantent votre mai- 
son hospitalière. Mais^ dites-moi ^ vous arrivez à 
rinstant même de Fluelen ici : n'avez-vous rien 
aperçu de nouveau avant de parvenir à ma porte? 

STAUFFACHER tlasseoit. 

J'ai vu y et ce n'est pas sans étonnement , s'élever 
une nouvelle construction ; j'en ai été attristé. 



I70 GUILLAUME TELL, 

WALTHER FURST. 

mon ami , cela vous apprend tout I 

STAUFFAGHER. 

Jamais, une pareille chose n'est arrivée dans Uri 
de mémoire d'homme il ne s'est vu de prison ici ; 
jamais rien n'y a été construit en pierre que des 
tombeaux. 

WALTHER FURST. 

Vous l'appelez par son nom ; c'est le tombeau de 
notre liberté. 

STAUFFAGHER. 

Seigneur Walther Furst , je ne vous cacherai point 
que je ne suis pas venu ici pour de frivoles motifs ; 
de cruels soins m'occupent. J'ai quitté un lieu op- 
primé , je retrouve l'oppression ici. Ce que nous en- 
durons est devenu tout-à-fait insupportable ^ et l'on 
ne voit aucun terme à ces vexations'. Depuis' nos 
premiers ancêtres jusqu'à nous ,- la Suisse a tou- 
jours été libre : nous sommes accoutumés à être 
golivérnés avec douceur ; et jamais , depuis que les 
bergers parcourent ces montagnes « de telles choses 
ne s'étaient vues dans cette contrée. 

WALTHER FURST. 

Oui, une pareille domination est sans exemple 
ici : aussi notre noble seigneur d'Attinghausen , lui 
qpui a vu encore les anciens temps , dit lui-même^ 
que ceci ne peut plus se supporter. 

* STAUFFAGHER. 

Là -bas aussi y à Unterwald , il s'est passé de 
tristes chosies , et qui attirent une sanglante ven- 
geance i le bailli de l'empereur^ à Wolfenschiessen^ 



ACTE I, SCÈNE IV. 171 

celui qui habite sur le Rossberg , s'est livré à d'illé- 
gitimes désirs pour la femme de Baumgarten d'Al- 
zellen;. il a voulu employer une infâme violence^ 
et le mari l'a tué avec sa hache. 

WALTHER FURST. 

que les jugemens de Dieu sont justes! «-^Baum- 
garten , dites-vous ? un homme qui est cependant 
modéré. Est-il maintenant sauvé et sûrement caché? 

STAUFFACHER. 

Votre gendre l'a sauvé en lui faisant traverser le 
lac y et je l'ai caché chez, moi entre des rochers*. 
Mais^ ce que cet homme m'a appris d'horrible ^ c'est 
ce qui s'est passé à Sarnen ; lé cœur de tout hon- 
nête homme doit en saigner. 

WALTHER FURST, avec attention. 

Dites, qu'est-ce? 

STAUFFACHER. 

A l'entrée du Melchtal , auprès de Kerns y habite 
un homme juste qui se nomme Henry de Halden ; 
ses paroles ont un grand crédit sur le peuple. 

WALTHER FURST. 

Qui ne le connaît f)as ? Eh bien y que lui est-il 
arrivé? achevez. 

STAUFFACHER. 

Landenberg, pour punir son fils d'une faute lé- 
gère y a ordonné que l'on prendrait à la charrue ses 
deux plus beaux taureaux ; le jeune homme a frappé 
l'envoyé de Landenberg , et s'est enfui. 

WALTHER FURST, dans la plus grande anxiété. 

Et le père, dites, que lui est-il arrivé? 



172 GUILLAUME TELL, 

STAUFFAGHE&. 

Landenbèrg a ordonné au père- de lui envoyer 
son fils sur4e*champ ; et comme le vieillai-d a pro- 
testé avec vérité qu'il n'avait point connaissance de 
la fuite de son fils , le gouverneur a fait venir les 
bourreaux;"" 

WALTHER FtJRST s'^uie«, et 1« conduit de lautrc côté de la scènes 

Oh ! silence ; n'ajoutez rien de plus. 

STAUFFACHER, élevant la voix. 

« Le fils m'est échappé , a-t-il dit , mais tu es en 
mon pouvoir ; qu'on l'étende par terre , et qu'on 
enfonce dans ses yeux une pointe d'acier. » 

WALTHER FURST. 

i 

Ah ! miséricorde du ciel ! 

MELCHTAL s'élance. 

Dans ses yeux, dites-vous? 

STAUFFACHER aurprù. • 

Quel est ce jeune homme ? 

MELCHTAL le saisit avec un empressement convulsif. 

Dans ses yeux?... Parlez. 

WALTHER FURST. 

Oh ! le malheureux. 

STAUFFACHER. 

Qui est-il? ( PFaltber'-Furst lui fait un signe. ) 
Voilà le fils , ô justes dieux ! 

MELG6TAL. 

Et j'étais absent ! -^Dans les deux yeux ! 



ACTE I, SCȫK IV. 17:^ 

WALTJiER FURST. 

Possëdez-Yous ; supportez cette douleur en homme. 

MELCHTAL. 

Et c'est à cause de mon imprudence ^ de mon em- 
portement. Quoi ! aveugle tout-à-fait ^ aveugle en- 
tièrement ? 

STAUFFACHER. 

Je vous Fai dit ; le foyer de ses regards est éteint , 
il ne verra jamais la lumière du soleil. 

WALTHER FURST. 

Ménagez jsa douleur. 

MELCHTAL. 

Jamais !... plus jamais. (// met sa main sur ses 
jreuXf et se tait un moment ; puis il va de îun à 
Vautre , en parlant plus doucement, suffoqué par ses 
pleurs. ) lumière du jour , le plus noble don des 
cieux !.... Tous les êtres, les heureuses i créatures 
vivent de lumière ; Jes plantes elles-mêmes cher- 
chent la lumière avec amour; et lui, il sera errant 
dans la nuit, dans une nuit qui ne finira pas; il ne 
sera plus réjoui par la verdure des prés : Fémail des 
fleurs, leur éclat de pourpre ne frapperont plus ses 
regards. Mourir n'est rien ; mais vivre et ne plus 
voir , c'est là où est le malheur ! Pourquoi me re- 
gardez-vous avec tant de pitié? Je jouis de mes 
yeux ; et je ne puis partager ce bonheur avec mon 
père aveugle ! je ne puis lui donner une goutte de 
cet océan dé lumière éblouissante où nagent mes 
regards ! 

STAUFFACHER. 

Votre père est plus malheureux encore. Hélas ! au 



194 GUILLAUME TELL, 

lieu de calmer votre d&espoir, j'ai encore à Fac- 
croître : le gouverneur lui a ravi ce qu'il possé- 
dait ; il ne lui a laissé qu'un bâton pour se traîner 
de porte en porte, aveugle et dépouillé. 

MELCHTAL. 

Rien qu'un bâton à ce vieillard aveugle ! dépouillé 
de tout y et aussi de la lumière du jour , ce bien dont 
jouissent les plus misérables ! Maintenant ne me 
parlez plus de rester ici, de me cacher. Quel misé- 
rable lâche j'ai été de songer à ma sûreté, et point à 
la tienne ! «Tai laissé ta tête chérie comme un gage 
dans les mains de ces barbares. Plus de lâches pré- 
cautions ; je ne veux plus penser qu'à une ven- 
geance sanglante; je veux retourner là-bas. Rien 
ne- m'arrêtera ; je veux aller vers le gouverneur 
lui redemander les yeux de mon père. Je saurai le 
trouver au milieu de tous ses gardes ; que m'im-^- 
porte la vie, pourvu que j'éteigne dans son sein 
l'ardeur de mon affreux désespoir ! 

( n veut sortir. ) 
WALTHER FURST. 

Demeurez ; que pouvez-vous contre lui ? Il habite 
à Sarnen ; et d j.. haut de son château , dans sa for- 
teresse impénétrable , il mépriserait votre impuis- 
sante colère. 

. MELCHTAL. 

£t quand il habiterait les palais de glace du 
Schreckhorn , ou dans les nuages éternels où se 
cache la montagne de la Vierge , je m'ouvrirai un 
chemin jusqu'à lui; et, avec vingt jeunes hommes 
intrépides comme moi , je renverserai sa forteresse. 
{It si^ personne ne veut me suivre; si, tremblant 



ACTE I, SCÈNE IV. «75 

pour Tos^ cabanes et yoa troupeau^; tous tous 
courbez sous le joug de la tyrannie , je monterai 
sur la montagne; j'y rassemblerai à grands cris 
les bergers , et là , sous la libre Toùte des cieux ^ 
dans ces lieux oà le cœur se conserye pur^ où. le 
sentiment ne s'altère point, je leur conterai cette 
horrible cruauté. 

STAUFFACHEK, i Walther Farst. 

La tyrannie est à son comble. Voulons-nous at- 
tendre jusqu'à l'extrémité ? 

MELGHTAL, 

Quelle extrémité pouyons-nous craindre encore , 
puisque l'œil lui-même n'est plus en sûreté dans 
son orbite ? Sommes-nous donc sans défense ? Pour- 
quoi aurions-nous appris à tendre l'arbalète , et à 
manier la pesante hache d'armes ? Chaque créature 
troUTC toujours une défense dans les angoisses du 
désespoir ; le cerf épuisé s'arrête et tourne contre 
la meute ses bois redoutables ; le chamois attire le 
chasseur dans les précipices ; le bœuf lui-même, 
cet obéissant domestique de l'homme , qui soumet 
patiemment son large front à notre joug , s'il yient 
à être irrité > s'élance , aiguise ses cornes puissantes 
et jette son ennemi dans les airs. 

WALTHER FUR ST. 

Si les trois cantons pensaient comme nous trois , 
peut-être serions-nous capables de quelque effort. 

STAUFFAGHER. 

Si Uti nous appelle, si Unterwald le secourt, 



lyG GUILLAUME TELL, 

Schwitz se fera honneur d'obéir à l'antique al- 
liance. 

MELGHTAL. 

J'ai de nombreux amis dans Unterwald , et cha* , 
cun risqueraayec joie son sang et sa yie, s'il se sent 
appuyé et défendu par un autre. respectables 
pères de la patrie ! moi , jeune homme , je me trouve 
entre tous qui ayez l'expérience de tant de choses ; 
je devrais , dans le conseil , garder un modeste 
silence. Cependant , bien que je sois jeune et que 
j'aie peu vécu , ne dédaignez pas mes avis et mes 
discours : ce n'est pas l'emportement d'un jeune 
cœur qui m'inspire , c'est la profondeur de mon dés- 
espoir , l'exaltation d'une douleur qui attendrirait 
des cœurs de pierre. Vous êtes pères et chefs de 
famille; vous souhaitez d'avoir un fils vertueux ^ 
qui honore un jour vos cheveux blancs^ et dont 
les soins pieux défendent vos yeux contre les tyrans? 
Hé bien , quoique vous n'ayez rien souffert encore 
dans votre personne ni dans vos biens ^ quoique vos 
yeux jouissent encore pleinement de la lumière du 
jour , vous ne resterez pas étrangers à notre mal- 
heur. Le glaive de la tyrannie est aussi suspendu 
sur votre tête. Vous avez voulu éviter la domina- 
tion autrichienne : c'était là tout le crime de mon 
père ; vous êtes coupables comme lui , et le même 
châtiment vous attend. 

STADFF ACHER, à Walther Funt. 

Décidez ; je suis prêt à' vous imiter. 

WALTHER FUR ST. 

Il faudrait savoir ce que pensent les nobles sei- 



ACTE I, SCÈNE IV. 17, 

gneurs de Sillinen :et d'Attîngbattsen ; leurs noms, je 
crois ^ nous daimeraîeot Ineixdes sitah. • 



MELGHTÂL. 



Quel nom dans nos montagnes est plus noble que 
les vôtres ? Le peuple a toute confiance en de tels 
noms ; ils son't une re&pectabie autorité dans la 
contrée. Vous avee recueilli de vos p^s un richo 
héritage de vertu , et vous l'avez encore Augmenté. 
Qu est-il besoin des gentilshommes ? Accomplissons 
seuls nos desseins. Plût à Bieu que nous dissions 
seuls dans cette coirtrée ! nous n'aurions pa$ besolà , 
je pense , de chercher d^'atitre «ppui qut iMiis-» 
mêmes. 

Les pobles ne parta^gent pas nos malheurs. Le 
torrent qui a dévasté le voJUon, jusqu'à présfuit p'a 
point ravagé les hauteurs. Cependant leur secours 
ne nous manquerait pas , s'ils voyaient la contrée se 
lever en armes. 

S'il y avait un arbitre entre l'Autridie «t nous , 
nous ferions régler nos droits et nos devoirs ; mais 
celui qui nous opprime , c'est notre empereur lui- 
même j notre juge suprême, fl tfaut donc demander 
secours à Dieu et à notre bras. Vous, sondez *les 
gens de Schwrtz; moi, je vais dans Uri rasseniWer 
des amis. Mais ^i enverrons-nous k IJnteï^Wald? 

ItEInOHTArL. 

lE,mQf^9r^mQh ftui pouw«iit y ipr^ndre pU» 4'*»* 
térêt? . ... 

Ton. V. SchUUr. la 



178 GtJILLAUME TEhL^ 

WALTHER FtJR'ST.^ 

Je ne puis y consentir. "Vous êtes mon hôte; je dois 
oreiller à votre sûreté. 

MELGHTAL. 

Làisse£*mol partir ; je connais les rentiers et les 
passages des rochers. Je trouverai là-bas beaucoup 
d'amis qui me donneront asile.^ et me cacheront aux 
yeux des ennemis. 

' Laissesi-4e retourner sur Tautre rive, à la garde 
de Bieu ; il n'y rencontrera point de traîtres ; la ty- 
rannie y est trop abhDrrée pour trouver un seul in- 
strument. Baumgarten devrait aussi nous aider à 
soulever le pays d'Unterwald et y recruter des amis. 

Comment nous donnerons-nous mutuellement 
des avis certains sans éveiller les soupçons des ty- 
rans? 

STAtJFFACHER. 

Nous pomTons nous rassembler à Brunnen ou à 
Treib , au lieu où abordent les barques des mar- 
chands. 

WALTHER FURST. 

i 

Ne nous occupons pas si ouvertement de^notre des- 
sein* Écoutez m4>ii avis : à gauche du lac , en allant à 
Brunnen, vis4-vis le Mytenstein, est une prairie en- 
tourée de. bois. Parmi les bergers elle porte le nom 
de Rutli ; c'est un espace vide au milieu de la forêt. 
C'est là où est la limite d'Uri et d'Unterwald. (-^ 
Stauffiicher.) Une barque légère vous conduira de 
Sch^rit?^ vers ce lieu , dans un court trajet ; nous nous 



ACTE I, SCÈNE IV, 179 

y rendrons par des sentiers détournes pendant Fobs- 
curite', et là nous pourrons délibérer en sûreté; 
que chacun de nous y conduise dix hommes bien dé- 
Toués , qui soient à nous du fond du cœur j nous 
traiterons en commun de l'intérêt commun , et sous 
la protection de Dieu nous prendrons une résolu- 
tion. 

STAUFFACHER. 

Ainsi soit. Maintenant mettez votre main dans la 
mienne, et vous aussi la vôtre ; et de même que nous 
trois nous venons entre nous de nous donner la main 
en gage d*une sincère union , de même nous con- 
clurons entre nos trois cantons une alliance fidèle 
à la vie et à la mort. 

WALTHER FURST ET MELCHTAL. 

. A la vie et à la mort. 

( Ils se prenneat la nuin, et les tiennent serrées pendant un aisM long moQMnt sans 

parler. ) 

4 

MELCHTAL. 

mon vieux père I tes yeux ne pourront plus voir 
le jour de la liberté ; mais tu l'entendras retentir. 
Quand d'une Alpe à l'autre des signaux de feu seront 
allumés , que les forteresses des tyrans seront abat- 
tues, alors les Suisses accourront à ta cabane te 
porter ces heureuses nouvelles, et la nuit qui couvre 
tes yeux sera un instant dissipée. 



FIN DU PREMIER AGT$. 



i8o GUILLAUME TELL, 



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ACTE DEUXIEME. 



SCÈNE PREMIÈmE. 

« 

Le château du baron d' Attînghausen : une saUe gothique i ornée 

de casses et d'écus. 

ATTINGHAUSEN. C'est un vieillard de quatre- 
▼ingt-cinq ans, d'une taille élevée. 11 est vêtu de 
fourrures 9 et s'appuie sur un bâton surmonté 
d'une corne de chamois. KUONI et six autres ser- 
viteurs se tiennent autour de lui avec des faux 
et des râteaux à la main. ULRICH DE RUDENZ 
entre vêtu en chevalier. 

RUDENZ. 

Mb voioî y mon oncle ; quelle est votre volonté ? 

ATTINGHAUSEN. 

Permets que , suivant une vieille coutume de la 
maison , je boive le vin du matin avec mes servi- 
teurs. ( Il boit dans une coupe qui passe ensuite à la 
ronde. ) Autrefois j'étais toujours dans les champs 
et dans les bois à diriger leurs U*i^yiiux , et mra ban- 
nière les conduisait aux combats; maintenant je ne 
puis que leur donner des ordres ^ et ^ quand le 
soleil ne m'échaujBe pas de ses rayons, je ne puis 



/ 
i 



ACTE II, SCÈNE L i8i 

fhs «rrer sur les montagnes. L'espace que je puis 
parcourir devient chaque jour plus étroit^ jusqu'à 
ce que je. parvienne au plus étroit et au dernier es* 
pace ou la vie sera toute entière enfermée , et pour 
toujours. Je ne suis plus que l'ombre de. lott-iviéme , 
bientôt mon nom seul survivra* 

KUONI, à Rudens , en lui offrvit la coup*. 

Je vous la présente, jeune homme. {Rudenz hé- 
site à la prendre. ) Allons , buvez , nous n'avons 
qu'une même coupe et un même cœur. 

ATTINGHAUSSN. . 

Allez , mes enfans , et quand ce soir le travail 
sera fini, nous parlerons des affaires du pays. (Les 
sen^iteurs s^en i^ent. ) Jte te vois> vêtu et prêt à partir. 
Tu veux aller à Altdorf , ehez lie gauvorneur. 

Oui, et je ne voudrai^ pas tarder plus long-temps. 

E»-tu donc si pressé? Le temps ésr^-it mesuré si 
juste à ta jeunesse que tu ne* pmsses' eni épargner un 
moment pour ton vieil oncle? 

RODEIÏZ. 

Je sais que vous n'avez point affaire de moi j je ne 
snis qu'un étranger dans cette maison. 

Oui, ^ cela est triste. B est malbeureuir aussi 
que ta patsrie te soit devenue étranjgère. Ah ! Ul- 
rich ! Ulrich I je ne te reconnais plus. Te voilà vêtu? 
de soie ; tu portes de brillantes plumes de paon ; un 



i8a GUILLAUME TELL, 

manteau d'ecarlate couvre tes épaules. Tu regardes 

^vec mépris le paysan , et tu rougis de son salut cor- 

diaL 

KDDENZ. 

Je lui rends Tolontiers ce qui lui est dû; mais les 
droits qu'il s'arroge , je les lui refpse. 

ATTINGHAUSEN. 

Toute la contrée gémit sous la cruelle oppression 
du roi. Le cœur de tous les honnêtes gens se remplit 
d'amertume à cause de la tyrannie que nous enSu- 
rons. Toi seul ne ressens pas la douleur commune; 
on te voit /désertant ta famille^ te tenir sans cesse 
près des ennemk de ton pays, insulter à nos maux^ 
courir après des plaisirs frivoles , et rechercher en 
courtisan l'art de plaire aux princes ^ tandis que ta 
patrie saigne sous la verge des bourreaux. 

RUDENZ. 

Cette contrée est opprimée,- pourvoi? Qu'est-ce 
qui la précipite dans le malheur? Il n'en coûterait 
qu'un seul, qu'un simple mot pour faire cesser sur- 
le-champ cette oppression , et se rendre l'empereur 
favorable. Malheur à ceux qui aveuglen.t le peuple ; 
. et qui le portent à s'opposer à son propre bien. C'est 
, pour leur avantage particulier qu'ils empêchent les 
trois cantons de prêter serment à l'Autriche, comme 
ont fait tous les pays d'alentour. Us sont fiers de 
pouvoir s'asseoir avec. le» gentilshommes sur le, banc 
de jia noblesse; ,on,:.ne,j veut. reconnaître pour sei- 
gneur que l!empereur, ajSn de ne pas avoir de sei- 
gï^eur. :. 



ACTE ir, SCÈNE L t83 

ATTINGHAUSEN. 

Dbîs-je entendre de telles paroles^ et de ta bou- 
che encore? 

RUDENZ. 

Vous m'avez provoque; laissez-moi achever. Quel 
tôle pouvez-vous jouçr ici? N*avez-vous* pas une 
plus haute ambition que d'être mâle ici avec dès 
bergers et d être leur landamman ou leur bannéret? 
Eh quoi ! ne vaut-il pas mieux , prenant un partt 
pi us glorieux , obéir à un royal seigneur et s'atta- 
cher à sa suite brillante ? Ne doit-on pas préférer ce 
sort à celui d'être de pair avec ses serviteurs , et de 
siéger sur un tribunal avec des paysans? 

ATTINGHAUSEW. 

Hélas ! Ulrich , Ulrich ! je reconnais les discour& 
de tes séducteurs ; tu leur as prêté l'oreille ; et ils* 
ont empoisonné ton coeur». 

RQÛENZ. 

Je ne m'e» cache pas f j'ai ressentr au fond de Tâme 
une vive douleur de me voir dédaigné par ces étran- 
gers qui nous traitent de gentilhommespaysans. Je n'ai 
pu supporter de perdre le printemps de ma vie dans d^ 
vulgaires occupatit)ns> de demeurer ici oisif à soigner 
mon héritage , tandis qu'une noble jeunesse afflue- 
sous les drapeaux de Habsbourg pour y recueillir de 
la gloire ! Hors de ces montagnes , il est uû monde ok 
Yon peut s'acquérir', par ses actions,- une renommée 
brillante. Mon écu et mon cîisque se rouillent sus^ 
pendus dans la salle de mon château. Le son éclatant 
de la trompette guerrière-, la voix des hérauts d'ar- 
mes qui appellent aux tournois n^ont jamais péméUié' 



i84 GUILLAUME TELL, 

dans ces vallées. Je n'y ai jamais entendu que le 
bruit monotone du ranz des vaches ou de la sonnette 
des troupeaux. 

▲TTII9GHAU5EM. 

Aveugle jeune homnae! un vain éclat ta séduit, 
et tu méprises ta terre natale. Tu es hoxiteux des 
pieuses et antiques mœurs de tes pères. Quelque 
jour tu soupireras en secret et tu verseras des larmes 
pour ces montagnes paternelles ; et ces chants mélo- 
dieux des bergers, que dans ton orgueilleux dégoût tu 
dédaignes aujourd'hui , pc^rteront dans ton cœur un 
regret douloureux et passionné, si tu viens à les en- 
tendre par hasard sur une terre étrangère. Ah ! 
combien est grand le pouvoir de la patrie ! A cette 
cour orgueilleuse de l'empereur tu passeras toujours, 
avec ton loyal cœur , pour un étranger. Ce monde 
trompeur n'est pas fiiît pour toi , il exige d'autres 
qualités que celles dont tu as hérité dans ces vallées. 
Va , ti^afique de ta liberté, seçois ta maison comme 
un fief, deviens aerf des princes , taaadis qu€ tu 
pourrais être seigueur indépendant, ppinee de ta 
propre. terre et de ton libre donaine. Ahl Ulrich I 
Ulrich ! 4c^eure avec les tiens , ne va pas àt Allidorf; 
n'abandonne pas la enuse sainte de la patrie. J0 suis 
le dernier de ma race ; mon nom va finir atV^e nam; 
mon Qcu ^twon casque, qui sont là suspendas,sei:Qnt 
enfermés avec moi da^ns le tombeau. Faujt^^iA' cgoik 
mon deriûier soupir j!aie la triste pensée que tu at^ 
tends que mes yeux soient fermés poiur abandonner 
cQttte seigpeurie , et pour recevoir des «laîaa de 
TAutriche mon noble domaine que IMeu w'avût 
àow^é franc et Ubi^e ? 



ACTE II, SCÈKE L i85 

RUDENr. 

En vain nous voudrions résister au roi j le inonde 
lui obéit; pourrions-nous seuls lutter obstinément 
et rompre la puissante chaîne dont nous enveloppent 
les pays qu'il a soumis? Les marchés publics lui ap- 
partiennent ; les tribunaux sont à lui ; les routes 
que suivent les marchands , il les possède , et même 
les bêtes de somme qui traversent le Saint-Gothard 
lui doivent un impôt. Nous sommes environnés et 
enfermés au milieu de ses possessions , comme dans 
un filet. Est-ce FEmpire qui nous donnera du se- 
éours? Ah ! peut-il même se défendre contre la 
puissance croissante de FÂutriche ? Si Dieu ne nous 
secoure pas , qu avons-nous à espérer de la protec- 
tion des empereurs ? Qu'adviendra-t-il de toutes 
leurs promesses , lorsque , pressés par la guerre ou 
par le besoin d argent , les empereurs disposeront 
des villes qui se sont mises à l'abri sous Fécusson 
de Faigle impériale ^ et qu'ils voudront ^ soit les 
donner en gage, soit les aliéner? Non, mon oncle, 
dans ces temps de cruelles discordes , le plus sage , 
le meilleur parti , c'est de s'attacher à un chef puis-* 
sant. La couronne impériale passe d'une famille à 
l'autre , et la mémoire des services et du dévoue- 
ment ne peut se conserver ; au lieu que , sous un 
gpuvernemént héréditaire, bien £aire son devoir, 
c'est semer pour recueillir. 

Te crois-ttt donc plus sage et plus clairvoyant 
que tM» nebks ancêtre» qui, avec une vaillance 
héroïque 9 ^^t sacrifié leur sang et leurs biens pour 



i86 GUILLAUME TELL, 

le précieux trésor de leur liberté ? Traverse le lac ^ 
et ysL demander à Lucerne s'il est doux d'être sous 
la domination des Autrichiens. Ils viendront dé- 
nombrer nos troupeaux et notre bétail, arpenter 
nos Alpes, nous interdire la chasse et le vol des 
oiseaux dans nos libres forêts , placer des barrières 
sur nos ponts et à nos portes, nous appauvrir pour 
payer l'acquisition de leurs domaines, et demaiider 
notre' sang pour soutenir leurs guerres. Non, si 
notre sang doit couler , du moins que ce soit pour 
nous ! La liberté nous coûterait moins cher que 
l'esclavage. 

RUDENZ. 

Comment pourrions-nous, avec un peuple de 
bergers , combattre les armées d'Albert ? 

ATTINGHAUSEN. 

Jeune homme, apprends à connaître ce peuple de 
bergers ; je le connais , moi ; je l'ai conduit dans les 
batailles, et je l'ai vu combattre sous mes yeux à 
Favenz. Hé bien, qu'ils viennent pour nous sou- 
mettre au joug que nous sommes résolus à ne point 
supporter ! Ah ! ressouviens-toi de quelle race tu es 
sorti ; ne regrette pas pour une frivole vanité, pour 
un faux éclat, les dons précieux dont tu jouis. Etre 
nommé chef d'un peuple libre qui ne se donnera à toi 
que par un sincère amour, qui te suivra avec dévoue- 
ment au combat et à la mort : que ce soit là ton or- 
gueil et ta noble gloire. Resserre les liens que t'a don- 
nés ta nai$sance ; rattache-toi à la patrie , à la chère 
patrie; qu'elle soit toute^puis$ante sur ton cœur. Ici ta 
force a de profondes racines , là-bas dans ce monde 



ACTE II, SCÈNE L 187 

étranger tu serais un faible roseau que briserait 
chaque tempête. Ah! retiens; depuis long-tempis 
tu ne nous vois plus ; essaie de passer un âeul jour 
avec nous, ne vas pas aujourd'hui à Âltdorf ; m'en- 
tends-tu? Pour aujourd'hui seulement, accorde ce 
jour à ta famille* 

( Il lui prend la main. ) 
RUDENZ. 

J'ai donné ma parole , laissez-moi ; je suis engagé. 

ATTINGHÂUSEN. Il quitta tristement sa main. 

« 

Tu es engagé? Ah ! malheureux ! Tu n'es cepen- 
dant lié ni par parole, ni par serment; tu es retenu 
par les liens de l'amour. (Rudenz se détourne.) 

Vainement tu te caches; c'est une femme, c'est Ber- 

». . 

the de Brunek qui t'attire chez le gouverneur, c'est 
elle qui t'enchaîne au service de l'empereur. Veux-^tu, 
pour conquérir une femme , abandonner et trahir 
ton pays ? Ne te méprends pas ; on te leurre par 
l'espoir de devenir son époux , mais elle n'est point 
destinée à tes confians désirs. 

J'en ai assez entendu. 

- (Il s'en va. ) 
ATTINGHAUSEIÏ. 

Arrête , jeune insensé. Il part , je ne puis ni le 
retenir, ni le détromper. C'est ainsi que Wolfïens- 
chiessen a abandonné la cause de son. pays, c'est 
ainsi que d'autres l'imiteront encore '. La séductio;» 
des étrangers charme notre jeunesse et l'arrache à 
nos montagnes. jour malheureux où l'étranger 
arriva dans ces vallées heureuses et tranquilles 
pour y corrompre l'innocence d« nos pieuses mœurs ! 



i88 GUILLAUME TELL, 

Les nouveautés exercent ici un empire qui s'accroii 
chaque jour ; ce qui est antique et respectaUe dis* 
parait ; une autre époque commence , d'autres peu* 
sées occupent la nouTciie génération. Que fsiis-je 
ici ? ils sont dans le tombeau^ tous ceux avec lesquels 
j'ai yëcu ; ce qui était de mon temps est maintenant 
enseveli. Heureux celui qui n'a point afiaire à ce qui 
est plus nouveau que lui ! 

(^tort.) 

SCÈNE IL 

Le théâtre représente une prairie entourée de bois et de ro- 
chers élevés; sur les flancs des rochers sont des sentiers bordes 
de balustrades et des échelles , et c'est par-là qu'on voit en- 
suite descendre le» habitans. Au fond, l'on aperçoit sur le lac 
le commenoement d'un arc-en-K:iel lunaire. De hautes mon- 
tagnes forment le fond du tableau ; des sommets couverts de 
neige s'élèvent encore au-dessus. Il fait tout-à-fait nuit; 
seulement la lueur de la lune se réfléchit sur les eaux et sur 
les glaciers. 

MELCHTAL, BAUMGARTEN, MEffiR DE SAR- 
NEN , BURKHARDT DE BUHEL , ARNOLD DE 
SEWA, NICOLAS DE TLUE, STRUTH DE 
WINKELRIELD et trois autres habitans , tous 
armes. 

MELGHTÂL, encore derrière la icène. 

Le chemin s'élargit; allons, suivez-moi ; je recon- 
nais les rochers et la petite croix ^ nous sqmmes 
arrivés. Voici le Rutli. 

( lU arrivent arec des torches. ) 
WINKELRIED. 

Ecoutons; t 



ACTE II, SCÈNE II. i8g 

Tout est désert. 

MEIER. ^ 

Il n'y a encore ici aucun compatriote. C'est nous 
autres gens d'Unterwald qui arrivons les premieris. 

* MELCHTAL. 

La nuit est-elle avancée ? 

BA.UMGARTEN. 

Le veilleur de Selisberg vient de crier deux 
heures. 

( On entend une cloche dans le lointain. ) 
MEIER. 

Silence, écoutons. 

BUHEL. 

C'est la cloche de la chapelle des hois, qui sonne 
matines syr l'autre bord , vers Schwitz. 

DE ELUE. 

L'air est pur , et le son se fait entendre de loin. 

MELCHTAL. 

Allez , et allumez quelques branchages pour que 
la flamme dirige nos amis. 

( Deux hal>(tani B*^dignent. ) 
SEWA. * 

Le clair de lune est beau, le lac est uni comme 
une glace. 

\ BUHEL. 

Ils auront une traversée facile. 

WIVKELRIED se ntournant Ters le lac. 

Ah ! regardez , regardez là j ne voyez- vous rien ? 



igo GUILLAUME TELL, 

MEIER. 

Quoi donc? Ah ! c'est un arc-en-ciel pendant la 
nuit. 

VELGHTAL. 

Cest la lumière de la lune qui le produit, 

DE FLUE. 

C'est un signe rare et merveilleux , et Ton peut 
avoir vécu long-temps sans l'avoir vu. 

SEWA. 

Il est double y voye^vous ; il y en a un plus pâle 
autour. 

BAUMGARTEN. 

Âh ! voici une barque qu'éclairent les rayons de 
la lune. 

MELGHTAL. 

C'est StauiTacher avec sa barque ; le digne homme 
ne se fait pas attendre long-temps. 

( I| va vers le rivage avec Baumgarteii. ) 
MEIER. 

Ce sont les gens d'Uri qui tardent le plus. 

BUHEL. 

Us ont un plus long détour à faire dans la monta- 
gne pour dérober leur marche aux gens du gouver* 
neur. 

( Pendant ce temps-U, on a allume un feu au milieu de U icène. ) 
M S L G HTAL, sur le rivage» 

Qui vient là? le mot d'ordre? 

STAUFFACHER. 

Ami dp la patrie I 



ACTE II, SCENEII. im 

• • ■ - 

( Tout toBt au fond du tbëatre au-devant des arriyans ; on voit sortir de la barque 
Stauffacher , Itel-Reding, Hans de Mauer, Jorg de Hofe, Conrad Hu&n, Ulrich 'de 
Schmidt , Jost de Weiler et trois autres habitans. Tous sont aussi amés. ) 

TOUS ENSEMBLE. 

Soyez les bienvenus. 

( Tandis c[ue les autres sont au fond du théâtre à s'accueillir mutuellement i Melchtal 

et Stauffacher s'avancent. ) > 

MELCHTAL. 

Ah! seigneur Stauffacher, je l'ai revu lui qui ne 
peut plus me voir ; j'ai touché de ma main ses yeux 
éteints , et l'ardeur -de la vengeance s'est emparée de 

moi en le voyant privé de la lumière. 

» 

STAUFFACHER. 

Ne parlez pas de vengeance ; il ne s'agit pas de' se 
venger , mais de se soustraire aux maux qui nous 
menacent. Maintenant dites-moi ce que vous avez 
fait dans Unterwald ; qui vous avez recruté pour la 
cause commune ; ce que pensent vos compatriotes , 
et comment vous avez échappé aux embûches de nos 
ennemis. 

MEVGHTAL. 

A travers les terribles montagnes de Sarnen , en 
posant sur de- vastes déserts de glaces où retentit 
seulement le cri rauque du vautour des agneaux, je 
suis parvenu jusqu'au pâturage élevé où les bergers 
d'Uri et d'Ëngelberg s'appellent de loin et font paître 
leurs troupeaux ; là, une source qui sort en bouillon- 
nant des crevasses du glacier m'a servi à apaiser 
ma soif. Je me suis arrêté dans le chalet solitaire ; 
aucun hôte n'y était pour me recevoir, et de là je 
suis arrivé aux habitations des hommes. Le bruit 
du crime récent qui a été commis était déjà parventi^ 



192 GUILLAUME TELL, 

dans ces vallées; à chaque porte où j'ai heurte^ mon 
malheur m'a attiré un honorable et pieux accueil. 
J'ai trouvé toutes les âmes soulevées de cette nou- 
velle violence ; car de même que nos Alpes nourris- 
sent toujours les mêmes plantes , que les sources y 
coulent toujours au même lieu^ et que les nuages 
eux-mêmes dans leur mobilité sont poussés par les 
mêmes vents , de même les antiques mœurs se sont 
transmises^ sans varier^ des ancêtres à leurs neveux , 
et, au milieu de ce cours uniforme de vieilles habi- 
tudes , toute nouveauté téméraire semble insuppor- 
table. Partout ils m'ont setré la main de leurs 
mains vigoureuses; ils sont allés détacher de la 
muraille leurs glaives couverts de rouille ; un senti- 
ment de courage brillait dans leurs regards animés^ 
quand je lem^ ai nommé les noms chers à tous nos 
compatriotes des montagnes , le nom de Walther 
Furst et le vôtre ; ils ont juré de faire tout ce qu'il 
vous semblera sage de faire ; ils ont juré de vous 
suivre jusqu'à la mort. C'est ainsi que sous la pro- 
tection d'une sainte hospitjhlité j^ai suivi ma route 
de cabane en cabane , et que quand je suis arrivé 
dans la vallée natale où habitent ça et là plusieurs 
de mes parens , quand j'^ai trouvé mon père aveugle 
et dépouillé, couché sur la paille, chez un étranger, 
et vivant de la charité des hommes compatissaag. . . 

STATJFFACHER. 

Dieu du ciel ! 

MELCHTAL. 

Je n'ai point pleuré ; je n'ai point épuisé par d'iin* 
puissantes larmes la force de mon ardent désespoir ; 
j^ l'ai ren&r mé dans mon cqeur -, tomme un pr^ieux 



ACTE II, SCÈNE IL icj3 

trésor, et je n'ai songé qu'à agir. J'ai gravi tous les 
Rentiers des montagnes ; if n'y a point de vallée si 
cachée, que je ne l'aie visitée. Jusqu'au pied des 
glaciers éternels , j'ai cherché les cabanes habitées ; 
partout oii j'ai porté mes pas j'ai trouvé une égale 
haine pour la tyrannie , et je suis allé jusqu'au der- 
nières limites au delà desquelles n'habitent plus les 
créatures animées, oii le sol aride se refuse à pro- 
duire et se dérobe ainsi à l'avidité du gouverneur. 
J'ai , par mes discours , échauffe les esprits de tout 
ce vertueux peuple , et il est à nous maintenant de 
cœur comme de bouche. 

STAUFFACHER. 

En peu de temps vous avez fait beaucoup. 

MELCHTAL. 

J'ai fait plus encore. Ce que les habitans redou- 
tent le plus , ce sont les deux forteresses de Sarnen 
et de Rossberg : là nos ennemis , défendus par leurs 
murs de rochers, trouvent un asile sûr d'où ils 
dominent la contrée. J'ai voulu de mes yeux les 
examiner ; je suis allé à Sarnen , et j'ai vu la ci- 
tadelle. 

STAUFFACHER. 

Vous avez pénétré dans le repaire du tigre ? 

MELGHTAL. 

J'étais déguisé sous un habit de pèlerin. J'ai vu le 
gouverneur qui se livrait à la débauche dans un 
festin. Jugez si n^on cœur sait se contenir ; j'ai vu 
le gouverneur , et ne l'ai pas frappé ! 

STAUFFACHER. 

Certes, vous avez un heureux sort dans upe en- 
Ton. V. SchUier, l3 



194 GUILLAUME TELL, 

treprise téméraire. ( Pendant ce temps ^ les avives 
conjurés se sont avancés et se sont rapprochés de 
Stauffacher et de MelchtaU) Maintenant, dites-moi 
quels sont ces amis, ces hommes justes qui vous ont 
suivi. Faites que nous nous connaissions, pour que 
la confiance nous rapproche et que nos cœurs s en- 
tendent. 

MEIEB. 

Pour vous, seigneur Stauifacher, qui ne vous 
connaît pas dans les trois cantons? Moi je suis Meier 
de Sarnen , et ici voil^ le fils de ma sœur , Ulrich 
de Winkelried. 

STAUFFACHER. 

Ce ne sont pas des noms inconnus que vous me 
nommez. C'est un Winkelried qui tua le dragon 
dans le marais de Weiler : il laissa sa vie dans ce 
combat. 

WINKELRIED. 

C'était mon aïeul , seigneur Werner. 

MELGHTAL, montrant deux de 86S eompagnoBS. 

Ceux-là habitent par delà Unterwald. Ils sont 
vassaux de l'abbaye d'Engelberg. Vous ne les esti- 
merez pas moins que s'ils étaient libres proprié- 
taires , et , comme nous , maîtres absolus de leur 
héritage. Ils aiment la patrie , et jouissent depuis 
long-temps d'une bonne renommée. 

STAUFFACHER, à ces deuxTanaux. 

Donnez-moi la main. C'est un avantage précieux 
que de n être possédé par personne; mais la droiture 
honore toutes les conditions. 



ACTE !I, SCÈNE II. i<)5 

CONRAD HÛNN. 

Voici le seigneur Reding , notre ancien lan- 
damman. 

lilETER. 

Je le connais^ bien ; il est mon adversaire ; et plaide 
avec moi pour une portion d'héritage. — Seigneur 
Reding , devant le juge nous sommes en discorde ; 
ici nous sommes amis. 

( n hil Mrre h ifaaia. ) 
STAUFFACHER. 

Cela est bien parle. 

WINKELRÎED. 

Écoutons ; ils vieanent. Eotendta-Voub la Irompe 
dTJri ? 

(De 4ro2u à gailche, on voit descendre, du haut désroclitri, d<« hdmilMl utUÙ qiiî ptir^ 

tent des torches. ) 

MAUER. 

V(tyez ; c'est le pieux serviteur de Dieu ^ le digne 
curë^ qui descend avec eux. La fatigue du chemin 
et l'obscurité de la nuit ne l'ont point rebuté ; le 
fidèle pasteur a suivi son troupeau. 

BAUMGARTEN. 

Petermann le sacristain , et le seigneur Walther 
Furst le suivent. Mais je n'aperçois point Tell dans 
cette troupe. 

(Walther Forst, Rosselmtn, curtf d*Uri, KuoQii« be^er, WeMl le chasseur, RuOdi 
le pêcheur, et cinq autres arrivent. Rassemblée est composée de trente- trois person- 
nes. Tous s'ayancent et se placent ântoar àù. feu. ) 

WALTHER PURST. 

Sur notre propre terre ^ sur le sol de la patrie , 
nous voici forcés de nowA cacbc r , de lions rassem- 



ig6 GUILLAUME TELL, 

hier secrètement, comme pourraient faire des assas- 
sins ; nous nous couvrons des ombres de la nuit ^ qui 
ne servent d'ordinaire qu'à voiler le parjure et le 
crime , et c'est pour protéger noti-e bon droit dont 
la justice est cependant aussi claire et évidente que 
la lumière du plus grand jour. 

MELGHTAL. 

Qu'importe ! ce que la nuit obscure am^a préparé 
paraîtra glorieusement et librement à la lumière 
du soleil. 

LE CURE. 

Amis et confédérés , écoutez ce que Dieu inspire 
à mon cœur s Nous tenons ici la place de l'assemblée 
générale des kàbitans , et nous comptons ici pour 
tout le peuple ; ainsi conduisons-nous d'après les 
anciens usages du pays , tels qu'on les suivait dans 
des temps plus tranquilles. Ce qui pourra être iné- 
gulier dans cette assemblée, il faudra l'attribuera 
la force des circonstances. Cependant Dieu est par- 
tout où se rend la justice, et nous sommes ici sous 
:sa voûte céleste. 

STAUFFAGHER. 

Oui , délibérons d'après les anciens usages. Nous 
voilà réunis dans l'obscurité , mais nos droits sont 
d'une clarté évidente. 

MELCHTAL. 

Si l'assemblée n'est pas complète par le nombre ; 
du moins l'âme de tout le peuple est ici, et les 
meilleurs citoyens s'y trouvent. 

CONRAD HUNN. 

Nous n'avons pas les ancien&livres a^vec nous, mais 
ils sont écrits dai^s nos cœurs* 



ACTE II, SCÈNE II. 1^7 

LE CURÉ. 

Ainsi ^ formon» sur-le-champ un cercle, et l'on 
plantera les épëes, signe de l'autorité. 

MAUER. 

Le landamman Ta prendre place , et ses assesseurs 
se mettront à ses côtés. 

SGHMIDT. 

V Nous sommes ici trois peuples ; auquel appartiens 
dra-t-il de donner un chef à la confédération ? 

MEIER. 

Que Schwitz et Uri se disputent cet honneur : 
BOUS autres d'Unterwald , nous, renonçons libre- 
ment à y prétendre. 

MELGHTAL. 

Oui, nous y renonçons; nous sommes des sup- 
plians qui implorent le secours de leurs puissans 
amis. 

STAUFFAGHER. 

C'est Uri qui a droit à l'épée ; sa bannière marche 
devant nous dans l'armée de l'Empire. 

WALTHER tURST. 

Non y cet honneur doit être le partage de Sch|ivitz ; 
c'est la tige dont n'ous faisons tous gloire d'être def 
branches. 

LE CURÉ. 

Laissez-moi terminer à l'amiable ce généreux 
débat. Schwitz aura le pas dans les conseils , Uri à 
la guerre. 

WALTHER FURST présente T^ëe à SUoffaclier. 

Elle est à vous. 



igS GUILLAUME TELL, 

STAUFFACHER. 

Non pas à moi ; cet honneur doit élre réserTë au 
plus âgé. 

DE HOFK 

C'est Ulrich de Schmidt <jui compte le plus d an- 
nées. 

MAUER. 

C'est un homme respectable , mais il n'est pas de 
condition libre ; et à Schwitz nul ne peut être 
magistrat s'il n'est pas franc propriétaire. 

STAUFFACHER. 

Et n'ayons-nous pas ici le seigneur Reding , notre 
ancien landamman ? Pouvons-nous en chercher un 
plus digne ? 

WALTHER FURST. 

Qu'il soit président de notre assemblée , et reconnu 
pour landamman ! Que ceux qui le veulent ainsi 
lèvent la main ! 

( Tous lèvent la i^ain droite. ) 
REDING sWance au milieu. 

Je ne puis jurer ici en posant la main sur les 
saints évangiles y mais je promets à la face des astres 
éternels de ne jamais m'écarter de la justice. (O/i 
planée devant lui deux^ épées croisées. Le cercle se 
fonne autour de lui. Schwitz est au milieu ; Uri tierd 
la droite y Unterwald la gauche. Il s'appuie sur son 
épée. ) Quel motif a pu rassembler les trois peuples 
des montagnes sur une rive déserte du lac , pendant 
les heures funèbres de la nuit? Quel doit être l'objet 
de cette nouvelle alliance que nous allons conclure 
à là lueur des étoiles du ciel ? 



ACTE II, SCÈNE II. 199 

STAUFFA.GHER s'avance daas le cercle. 

Ce n'est pas une nouvelle alliance que nous vou- 
lons conclure ; nous voulons renouveler Fantique 
union qui s'est formée du temps de nos pères. Vous 
le savez, confe'de'rés ; bien, que les trois peuples 
soient se'pare's par le lac et par les montagnes , bien 
que chacun se gouverne suivant son propre gré, 
nous sortoils tous de la même tige et du même san£^, 
et nous sommes tous venus d'une même patrie. 

WINKELRIED. 

Ainsi , ce que célèbrent nos antiques chansons 
serait donc vrai, et nous serions venus ici d'une 
terre lointaine. Âh ! faites-nous connaître ce que 
vous en savez , et que l'ancienne alliance serve de 
fondement à la nouvelle ! 

STAUFFACHER. 

Écoutez ce qu€ racontent les vieux pasteurs. Loin , 
vers le Nord, il existait un grand peuple ob. se firent 
sentir les misères d'une disette. Dans cette nécessité, 
il fut résolu, par tous les habitans, qu'un sixième 
d'entre eux , désigné par le sort , abandonnerait la 
terre natale. Cela fut fait ainsi. Une troupe nom- 
breuse et désolée d'hommes et de femmes partit , se 
dirigeant vers le Midi et se frayant avec Tépée un 
passage à travers l'Allemagne. Ils arrivèrent sur le 
sol élevé de ces forêts et de ces montagnes. L'armée 
ne s'arrêta que quand elle fut parvenue dans la 
vallée sauvage où la Muotte coule maintenant entre 
les prairies. On n'y voyait aucune trace d'hommes; 
une seule cabane s'élevait sur le rivage solitaire ; 
un homme y habitait pour passer les voyageurs dans 



aoo GUILLAUME TÉLÉ, 

sa barque. Le lac était orageux , et Ton ne pouvait 
y naviguer. Us examinèrent de plus près la contrée^ 
y trouvèrent de belles et vastes forêts , y découvri- 
rent des sources d'une eau pure , et crurent se re- 
trouver dans leur .chère patrie. Ils se décidèrent à 
s y fixer : ils bâtirent l'ancien bourg de Schwitz^ 
et , après bien des jours d'un rude travail , ils net- 
toyèrent le sol des innombrables racines de la foret; 
puis , comme le territoire n'était plus suffisant pour 
la nombreuse population , ils s'étendirent sur l'autre 
rive jusqu'aux montagnes noires et même jusqu'aux 
sommets couverts de glaces éternelles , derrière les- 
quels se cache le Hassli où habitait un autre peuple 
parlant un autre langage. Ils, bâtirent le bourg 
de Stanz dans le Kernwrald, et Altdorf dans la vallée 
de la Reuss. Cependant ils gardèrent toujours le 
souvenir de leur origine; et y parmi les races étran- 
gères qui vinrent depuis s'établir sur cette terre, 
les Suisses se reconnaissent entre eux par le sang et 
par le cœur. 

( Il étend la main k droite et à gauèhe. ) 
MAUER. 

Oui^ nous avons tous même sang et même cœur. 

TOUS, en étendant la main. 

Nous sommes un même peuple ^ et nous agirons 
de concert. / 

STADFFACHER. 

Les autres peuples portent un joug étranger , et 
se sont soumis à leurs vainqueurs;, même sur nos 
frontières , il est beaucoup de lieux qui obéissent à 
une domination étrangère , et les pères y légueront 



J 



ACTE II, SCÈNE II. 201 

la servitude à leurs enfans. Mais nous, digne race 
des anciens Suisses , nous avons toujours conservé 
notre liberté ; jamais nous n'avons ployé le genou 
devant un prince, et c'est de notre gré que nous 
nous sommes placés sous la protection de l'em^ 
pereur. 

LE CURÉ. 

Oui, c'est de notre plein gré que nous sommes 
unis à l'Empire pour notre défense et notre sûreté : 
cela est ainsi spécifié dans la lettre de l'empereur 
Frédéric. 

STAUFFACHER. 

Et en effet il n'est personne de si libre qui ne re- 
connaisse un seigneur ; un chef, un juge suprême 
est nécessaire pour qu'on puisse y avoir recours en 
cas de contestation. Aussi nos pères rendirent-ils 
hommage à l'empereur pour le sol qu'ils avaient 
conquis sur la nature sauvage. Us reconnurent pour 
leur seigneur le seigneur de l'Allemagne et de l'Ita- 
lie, et, comme tous les hommes libres de l'Empire, 
ils s'engagèrent envers lui au noble service des 
armes. Car , tel est l'unique devoir d'un homme de 
condition franche : il défend l'Empire de même que 
l'Empire le protège. 

MELCHTAL. 

Toute autre obligation est un signe de servitude. 

. STAUFFACHER. 

Lorsque l'arrière-ban marchait, nos pères sui- 
vaient la bannière impériale et combattaient dans 
les batailles : ils prenaient les armes pour accbmpa-^ 
gner les empereurs en Italie , et placer sur leur tête 
la couronne à Rome. Mais chez eux ils se gouver- 



n 



201 GUILLAUME TELL, 

naient suivant leur bon plaisir , d'après leurs pro- 
pres lois et leurs anciennes coutumes ; seulement le 
droit de prononcer la peine du sang appartenait à 
l'empereur , et il avait prépose pour cet effet un de 
ses grands comtes , qui ne siégeait point dans notre 
pays. Quand un meurtre avait eu lieu, on allait 
quérir le juge, et à ciel ouvert il prononçait sur la 
cause clairement et simplement, sans nulle crainte 
des hommes. Sont-ce là des preuves que nous fus- 
sions en servitude? Si quelqu'un ici sait la chose 
d'autre sorte , qu'il parle. 

DE HOFE. 

Non, tout se passait ainsi que vous l'avez dit. 
Jamais nous n'avons eu à obéir à aucune puissance 
seigneuriale. 

STAUFFAGHER. 

Lorsque Fempereur voulut favoris,er les moines 
aux dé][)ens de la justice , nous refusâmes d'obéir. 
Les gens de l'abbaye d'Einsiedeln nous disputaient 
des montagnes où, depuis le temps de nos pères, 
nous faisions paître nos troiipeaux , l'abbé se fon- 
dant sur une ancienne lettre qui lui attribuait tous 
les terrains vagues et sans propriétaire ; et il n'y était 
pas fait mention de nous. Alors nous dîmes : « La 
lettre a été surprise à l'empereur, car il ne pouvait 
pas disposer de ce qui nous appartient ; et si rEm- 
pire nous refuse justice , nous pourrons facilement 
dans nos montagnes rompre tous nos liens avec 
l'Empire. » Âînsi parlèrent nos pères. Et nous, sup- 
porterons*nous la honte d'un nouveau joug , et souP- 
frirons-nous d'un vassal étranger ce qu'aucun em- 



ACTE H, SCÈ3SE IL 2o3 

pereur dans toute sa puissance n'a ose exiger de 
nous? Nous ayons conquis ce sol par le travail de 
nos mains; nous avons 'transformé en habitations 
humaines les antiques forêts qui servaient seule- 
ment de repaire aux ours féroces ; nous avons exter- 
mine les dragons venimeux que nourrissaient les 
marécages ; nous avons dissipé les brouillards qui 
jadis étaient toujours tristement répandus sur ces 
solitudes ; nous avons brisé les rochers , et tracé 
près des abîmes des sentiers pour les voyageurs : 
enfin , ce sol^ nous le possédons depuis miellé années. 
Et des vassaux étrangers oseraient essayer de nous 
soumettre à leurs chaînes , et de répandre l'opprobre 
sur notre patrie ! N'est-il donc aucune ressource 
contre une telle oppression? (Les conjurés montrent 
tous une grande agitation. ) Non , la tyrannie a des 
bornes. Quand l'opprimé ne peut obtenir justice 
nulle part , quand il est accablé d'un poids insup- 
portable^ alors il demande au ciel du courage et 
des consola.lions ; il implore catt^^ justice éternelle 
qui habite là-haut , immuable et inébranlable comme 
les astres mêmes : alors chacun retourne à l'ancien 
état de nature où l'homme avait à se défendre de 
rhomme; et pour dernière ressource, quand en n'en 
peut trouver aucune autre , on a recours à son épée. 
Nous saurons défendre contre ta force nos biens les 
plus précieux ; nous combattrons pour notre pays ; 
nous combattrons pour nos femmes et nos enfans. 

TOU^ UrentFëpée. 

Nous combattrons pour nos femmes et pour nos 
enfans ! 






2o4 GUILLAUME TELL, 

LE CURÉ s'avance au milieu du cercle. 

Avant de tirer votre épëe, réfléchissez mûrement. 
Vous pouvez facilement apaiser Fempereur : il vous 
en coûtera un seul mot, et les tyrans qui vous op- 
priment si durement ne songeront qu'à vous être 
agréables. Faites ce qui vous a été souvent demandé; 
séparez-vous de FEmpire , et reconnaissez la souve- 
raineté de l'Autriche. 

MAUER. 

Que propose -t -il ? de prêter serment à l'Au- 
triche ? 

BUHEL. 

Ne l'écoutez pas. 

WINKELRIED. 

C'est le conseil d'un traître , d'un ennemi de la 
patrie. 

REDING. 

Calmez-vous, amis. 

SEWA. 

Nous , rendre hommage à l'Autriche aprè& de tels 
affronts I 

DE FLUE. 

Nous .accorderions à la violence ce que nous avons 
refusé à la douceur ! 

MEIER. 

Alors nous serions esclaves > et nous aurions mé- 
rité de l'être. 

MAUER. 

Que celui qui proposera de céder à l'Autriche soit 
exclu de tous ses droits ! Landamman, je denoiande 
que ce soit la première loi qui soit ici rendue par 
nous. 



iCTE II, SCÈNE IL 20S 

MELCHTAL. 

Ainsi soit. Que celui qui parlera d'obéir à l'Au- 
triche demeure privé de tous ses droits et dépouillé 
de tout honneur ! qu'aucun des confédérés ne le re- 
çoive près de son foyer ! 

TOUS lèveat la maia droite. 

Nous le voulons ainsi ; que ce soit une loi ! 

RED IN G, après ua moment de silenca. 

Cela est arrêté. 

LE CURÉ. 

Oui , vous êtes libres ; cette loi montre que vous 
êtes libres. L'Autriche n'obtiendra pas par la vio- 
lence ce que vous aviez déjà refusé à ses démarches 
amicales. 

WEILER. 

Continuons à nous occuper des affaires de ce 
jour. 

REDING. 

. Confédérés , tous les moyens de persuasion ont-ils 
été essayés ? Peut-être le souverain ne connait-il pas 
nos maux ; peut-être est-ce contre sa volonté que 
nous souffrons. Avant de tirer Fépée, nous devrions 
tenter comme dernier expédient de faire parvenir 
nos plaintes à son oreille. Même dans une cause 
juste, il est terrible d'employer la violence, et Dieu 
accorde son secours seulement lorsqu'on ne peut pas 
obtenir justice des hommes. 

STâUFFÂGHER, à Conrad Huno. 

C'est à vous de donner des détails à ce sujet : 
parlez. 



2o6 GUILLAUME ÏELL,. 



CONRAD ffUNN. 

J'étais allé à Rheinfeld , au palais de l'empereur, 
pour porter plainte contre la cruelle oppression des 
gouverneurs , et pour réclamer notre antique lettre 
de franchise que chaque souverain ratifie toujours 
à son avènement. J'ai trouvé là beaucoup de députe's 
des villes de la Souabe et des bords du Rhin : ils 
retournaient joyeusement chez eux , après avoir 
obtenu leurs titres ; et moi , votre député , on m'a 
adressé aux conseillers de l'empereur, qui m'ont 
congédié en me donnant pour vaine consolation : 
(( que l'empereur n'avait point le temps, niais que 
» certainement il ne nous oublierait pas. » Je m'en 
allais tristement , traversant les salles du palais , 
quand j'ai aperçu le duc Jean qui se tenait dans 
une embrasure, les larmes aux yeux. Les nobles 
seigneurs de Wart et de Tagerfeld étaient auprès 
de lui. Us m'ont appelé, et m'ont dit : a N'ayez 
» recours qu'à vous-mêmes , et n'attendez pas de 
» justice du roi. Ne dépouille-t-il pas l'enfant de 
» son propre frère , et ne lui retient-il pas injus- 
» tement son héritage ? Le duc lui a demandé les 
» domaines de s^ mère ; il a maintenant l'âge 
» prescrit, il a atteint l'époque où il doit gouver- 
» ner ses vassaux et ses terres ; hé bien , quelle 
» réponse a-t-il obtenue? l'empereur a pris une 
» couronne de fleurs , et en la mettant sur la tête 
» du duc : Voilà , a-t-il dit , l'ornement qui con- 
» vient à l'enfance. » 

MAUER. 

Vous l'avez entendu; il ne faut espérer de l'em- 



ACTE II, SCÈNE II. 207 

pereur ni droit , ni justice ; il faut n'avoir recours 
qu'à nous-mêmes. 

RfiDING. 

Il ne nous reste point d'autre ressource. Mainte- 
nant, avisons aux moyens les plus sages pour attein- 
dre notre but. 

W A LTHER FURST s avance dans le cercle. 

Nous voulons aous soustraira à un joug abhorré ; 
nous voulons assurer les droits antiques que nous 
ont légués nos pères , mais non point en conquérir 
de nouveaux. Que ce qui appartient à l'empereur soit 
conservé à l'empereur ; que celui qui a un seigneur 
continue à le servir fidèlement suivant son devoir. 

MEIER. 

Je possède un ifief de l'Autriche. 

WALTHER FURST 

Vous continuerez à remplir vos obligations envers 
l'Autriche. 

WEILER. 

Je paie l'impôt au seigneur' de Rappersweil. 

WALTHER FURST. 

Vous continuerez à lui payer l'impôt et le cens. 

LE CURÉ. 

J'ai fait serment à l'abbesse de Zurich. 

. r "^ - I 

WALTHER FURST. '**' ^ 

Vous rendrez à l'église ce qui est à réglis«||: 

STAUFFACHER. 

Je relève directement de l'empire. 



2o8 GUILLAUME TELL, 

WALTHER FURST. / 

Que chacun accomplissç ses devoirs et rien de 
plus. Nous voulons chasser les gouverneurs et leurs 
satellites et renverser leurs forteresses, mais, s'il se 
peut, sans répandre de sang. Que l'Empereur sache 
que nous avons été contraints de nous écarter du 
respect que nous lui devons ; s'il nous voit demeurer 
après dans de justes bornes , peut-être les conseils 
de la politique le porteront-ils à vaincre sa colère* 
Un peuple qui sait , le glaive à la main , conserver 
de la modération, inspire une juste crainte. 

REDING. 

Mais cependant comment y parvenir? L'ennemi a 
les armes à la main , et sdrement il ne cédera pas 
sans combattre. 

STAUFFACHER. 

Il sera contraint de céder , s'il aperçoit que nous 
sommes armés à l'instant seulement où nous le 
surprendrons , avant qu'il se soit préparé à la dé- 
fense. 

MEIER. 

Cela est hardiment proposé, mais l'exécution sera 
difficile. l)eux forteresses commandent tout notre 
pays ; c'est l'asile de nos ennemis, et si l'empereur 
arrivait dans la . contrée , elles deviendraient plus 
redoutables encore. Rossberg et Sarnen doivent être 
surpris avant qu'un seul glaive ait été tiré dans les 
trois cantons. 

STAUFFACHER. 

Si l'on tarde long-temps , l'ennemi sera prévenu; 
le secret est partagé entre trop de personnes. 



ACTE H, SCÈNE IL 209 

MEIER. 

U n'y a pas un traître dans les trois cantons. 

LE GUHÉ. 

On est trahi souvent par le zèle même le plus pur. 

WALTHER r^RST. 

Si l'on tarde , la forteresse que Ton construit à 
Altdorf s'achèvera, «t le gouverneur s'y fortifiera. 

HEIER. 

Vous songez à vos intérêts. 

LE CtJRÉ. 

Et vous , vous êtes injustes. 

MEIER. 

Nous injustes ! et les gens d'Uri osent nous faire 
ce reproche ? 

REDING. 

N'oubliez pas votre serment; calmez-vous. 

M£I£R* 

Si Schwitz est d'intelligence avec Uri, nous 
n'avons plus qu'à^nous taire. 

REDING. 

J« dois vous reprocher devant toute l'assemblée 
d'avoir troublé la paix par des paroles trop vives. 
Eh! ne sommes^nous pas tous ici pour la même 
cause? 

WINKELRIED. 

Nous pourrions attendre jusqu'à la fête du gou- 
verneur ; alors il est d'habitude que tous les vassaux 
aillent dans le château lui porter des présens. Dix 
ou douze hommes pourraient s y introduire sans être 

TOM. Y. Schiller, f^ 



310 GUILLAUME TELL, 

sou|3çonnës. Ils cacheraient sur eux des fers de lance 
qu'on pourrait placer ensuite à leurs bâtons^ car il 
est défendu d'entrer au cliâteau avec des armes. Une 
troupe nombreuse se tiendrait tout auprès dans la 
forêt ; quand les autres auraient réussi à s'emparer 
de la porte , ils sonneraient de la trompe , et tous 
sortiraient alors de leur embuscade ; de la sorte le 
cliâteau tomberait facilement entre nos mains. 

MELGHTÂL. 

Je me chargerai de pénétrer à Rossberg. Une 
jeune fille du château m'a montré quelque affection^ 
je pourrai facilement l'engager à me tendre une 
échelle de corde pour quelque rendez-vous pro- 
chain ; je monterai le premier et mes amis me sui- 
Tront. 

REDING. 

Est-ce la volonté de tous que l'on difiere Fexécu- 
tion? 

(La majorité lève U main.) 
STAUFFACHER compte les yoix. 

ïl y a vingt voix contre douze. 

WALTHER FURST. 

Aussitôt qu'à un jour marqué les forteresses seront 
tombées en notre pouvoir , on allumera pour signal 
des feux sur le sommet des montagnes , et tous les 
habitans se rassembleront dans le principal lieu du 
canton. Quand les gouverneurs nous verront prêts 
à nous défendre fortement, croyez-moi, ils ne ten- 
teront pas le combat et accepteront un sauf-conduit 
pour sortir paisiblement de nos frontières. 



AtTE H, SCÈNE II. ^ au 

STAUFFACHER. 

Je crains seulement la résistance opiniâtre de 
Cessler : il est redoutable et toujours entouré de 
gardes. Il ne quittera pas la place sans effusion de 
sang, et mênie> s'il est chasse, il sera encore i crain- 
dre pour notre pays. Il sera difficile et dangereux de 
lepargner^ 

BATJMGARTEN. 

Je yeux me placer au lieu où le danger sera le 
plus grand ; j'exposerai volontiers pour mon pays 
cette vie que Tell a généreusement sauvée : j'ai 
vengé mon honneur , mon coeur en est satisfait. 

Le temps porte conseil ; sachez attendre patiem- 
ment ; on doit aussi se confier aux effets inattendus 
des circonstances; mais tandis que nous sommes ici 
à délibérer, le sommet brillant des hautes montagnes 
nous avertit de l'approche du matin . Fartons , sépa-* 
rons-nous avant d'être surpris par la lumière du 
jour. 

WALTHER FURST. 

Ne vous inquiétez pas , l'obscurité se dissipe len- 
tement dans ces vallées. 

(Tous, par un mouvement spoutanë, ^ôtent leur cbapeau, et sembleut saluer Taurore 

avec un recueillement silencieux. ) 

LE CURÉ. 

Au nom de cette lumière que le ciel nous envoie 
long-temps avant quelle ait' pénétré les vapeui*s 
épaisses des cités, faisons tous le serment de l'alliance 
nouvelle. Npus jurons ici de former un seul peuple 
de frères que les malheurs et les dangers ne sépare- 
ront jamais. ( Tous répètent le même serment en le 



212 GUILLAUME TELL, 

s^arU au ciel les trois doigts de la main droite. ) Nous 
jurons d'être libres ainsi que l'ont été nos pères et 
de préférer toujours la mort à l'esclavage. ( Toits ré- 
pètent encore.) Nous jurons de mettre notre con- 
fiance en Dieu tout'-puissant et de ne point crain- 
dre le pouToir des hommes. 

Tous répètent «ncore , puis ils s'embrassent mutuellement. ) 
STAUFFACHER. 

Que chacun reprenne tranquillement son chemin 
et retourne auprès de sesamis et de ses compagnons; 
que le berger ramène son troupeau et dispose sans 
bruit ses amis à entrer dans l'alliance. Supportez 
avec patience ce qui doit encore être souffert jus- 
qu'api moment fixé; laissez la tyrannie accumuler 
ses injures jusqu'à ce que le jour arrive où il lui 
sera demandé un compte général et particulier de 
ses offenses. Domptez votre colèrt et réservez votre 
vengeance pour la vengeance de tous. Celui qai 
voudrait maintenant défendre sa propre Éause y se 
rendrait coupable envers la cause commune. 

< traduft ^'il» /4bigMii« ifm M ptVfia^d tSkmot de troit éktéa difitfcw, Vorckestre 
fait entendre une édatante harmonie. La scène resta «ncore vide pendant on instant , 
et montre le specticle de» premiezs rayons du Mlifl dortnt lés montagnes de ^Itce. ) 



FIJi DU WGQKD ACT&. 



ACTE III, SCÈNE I. %il 



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ACTE TROISIEME. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Une cour devant la maison de Tell ; il travaille avec un outil 
de charpentier* Sa femme , Hedwige , s'occupe à quelque ou- 
vrage de femme. Walther et Guillaume , ses enfans , jouent 
avec une petite arbalète. ) 

WALTHER ohaat«. 

Arme de son arc et de ses âëcfaes , le chasseur parcourt 
Les montagnes et les vatUes , des les premiers rajons d« mattin* 
Le milan règne dans les plaines de Tair ; 
Le libre chasseur rëgne sur les montagnes et les rochers : 
L'espace que sa ilëche parcourt lui appartient ; 
Tout ce qui marche , tout oe qui v^^ devient sa prote. # 

( n Tient en MuUnt* ) 

Ma corde est cassée ; donnez-m en une autre , mon 
père. 

TBLt. 

Non ; un bon chasseur rëpare son arc lui-mâme. 

(Lei enfans s^éloignent. ) ' 
HEDWIOE. 

Ces enfans s'exercent de bonne heure à tirer des 
flèches. 

TfiiL. 

Quand on tcuI deireair habile^ il faut s'y pr^»drf> 
de bonne heure. 



aï4 GUILLAUME TELL, 

HEDWIGE. 

Dieu veuille qu'ils ne soient pas si habiles* 

TELL. 

Il faut slnstruiré de tout. Celui qui veut se tirer 
facilement des traverses de la vie , doit se tenir prêt 
à l'attaque et à la défense. 

HEDWIGE. 

Hëlas ! tous les mienk fuiront donc toujours le re* 
pos de la maison. 

TELL. 

Femme, je ne puis être autrement; la nature ne 
m'a pas formé pour être berger ; j'aime à poursuivre 
sans relâche un objet qui s'éloigne sans cesse. Je ne 
jouis bien de la vie que lorsque chaque jour je la 
dispute contre un nouveau danger. 

HEDWIGE- 

Et tu oublies les angoisses de ta femme, qui 
tvemble en attendant ton retour. Ce que tes servi- 
teurs racontent de vos courses périlleuses me rem- 
plit d'effroi ; chaque fois que tu me quittes ; mon 
cœur frémit de la crainte de ne plus te revoir. Je te 
vois égaré parmi les montagnes de glace ; je te vois 
ne pouvant franchir en sautant l'espace d'un rocher 
à l'autre; il me semble que le chamois par un retour 
subit, t'entraîne avec lui dans l'abîme; tantôt je 
crois te voir enseveli sous une avalanche , d'autres 
fois , c'est l'écorce d'une glace tiximpeuse qui s'est 
brisée sous tes pas, et tu es jeté vivant dans un 
précipice qui devient un effroyable tombeau. Hélas ! 
la mort sous mille formes différentes menace le 



ACTE III, SCÈNE I. aiST 

chasseur ies Alpes. C est une triste profession , elle 
fait yivre sans cesse au bord des abîmes. 

TELL. 

Celui qui sait de sang-froid observer autour de 
hii , qui met sa confiance en Dieu , qui est fort et 
agile , celui-là peut facilement se tirer du péril , et 
la montagne ne- doit pas effrayer celui qui y a pris 
naissance. (Son ouvrage étant termine y il laisse ses 
outils.) Maintenant voilà notre porte réparée pour 
long-temps ; avec ma hache je sais me passer de^ 
charpentier. 

( n prend ion chapeau, y 
HEDWIGB. 

Où vas-tu? 

TELL. 

A Altdorf y chez ton père^ 

HEDWI6E. 

N'aurais-tu pas quelque dessein périlleux ? avoue- 
le-moi « 

TELL. 

D'où peut te venir cette pensée ? 

HEDWIOE. 

H se trame quelque chose contre les baillifs , cela 
a été conjperté au Rutli et tu es de cette ligue. 

TELL. 

Non y je n'y étais pas. Cependant je né serai poiht 
sourd à la voix de ma patrie si elle m'appelle. 

HEDWIGE. 

Us te placeront au poste le plus périUeux; ce 



2i6 GUILLAUME TELL, 

qu'il y aar« de plus difficile, sera ton Wc, coAme 
toujoui*s. 

TELL. 

Chacun est employé Suivant ses mayens. 

HEDWIGE. 

Tu as, pendant la tempête, traverse le lac avec un 
homme d'Unterwald ; c'est un 9iiracle que tu sois 
échappe à ce danger. Ne pense&-tu donc jamais que 
tu as une femme et des enfans? 

TELL. 

Chère amie , ne pensé-je pas à vous , lorsque je 
rends un père à ses enfans ? 

HEDWIGIS. 

Naviguer sur le lac en furie ! ce n'est pas se con- 
fier à Dieu , c'est vouloir tenter sa miséricorde. 

TELL. 

Celui qui refléchit trop, agit peu. 

HEDWIGB. 

Oui y tu es bon et secourable ; tu fais du bien & 
tous, et, si tu éprouvais des revers, personne ne 
viendrait à ton secours. 

TELL. 

Dieu veuille que je n'aie pas besoin d'être secouru ! 

(Il prend aon arlalète et des flèches. ) 
HEDWIGf:. 

Pourquoi preudre cette arbgl^e ? Laîs^e^la va. 

Quand je ne suis pa$ ajcmé , il me semble que je 
suis sans foi:ce. 

(Lee enfans reyiennenli,) 



ACTE III, SCÈNE I. ai7 

WILTHER. 

Où alleE-vous y mon père ? 

TELL. 

A Altdorf , mon enfant. Veux-tu Tenir avec meî? 

WALTSER. 

Oui, bien Tolonliers. 

HEDWIGE. 

Le baillif y est maintenant, ne va pas à Altdorf. 

TEXX,. 

Il çn repart aujourd'hui. 

HEDWIGE. 

Attends qu'il en soit reparti , ne le fais pas souve^ 
nir de toi ; tu sais qu'il nous en veut. 

tELL. 

Sa mauvaise volonté ne peut me faire beaucoup 
de mal. Je vis en honnête homme, et ne crains au- 
cun ennemi. 

HEDWIGE. 

Mais ce sont les honnêtes gens qu'il hait le plus. 

TELL. 

Parce qu'il n'a pas de prise sur eu:^. Mais moi, il 
me laissera en paix , je le croi$. 

Et comment le sais-tu ? 

TELL. 

Il n'y a pas long-temps que je chassais dans la 
vallée sauvage du Schachen, loin des traces des hom- 
mes. Je suivais ^ul v^w sentier taillé dans le roc, il lai- 



/ 



2i8 GUILLAUME TELL, 

lait marcher d'un pas assuré et sans se détourner, 
au-dessus de moi un mur de rochers était suspenda 
sur ma tête, et au-dessous mugissait le torrent. 
( Les enfans se rapprochent de lui et écoutent avec 
une avide curiosité. ) Le baillif s'avançait aussi par le 
même sentier venant à ma rencontre; il était seul, 
j'étais seul aussi. Nous nous trouvions là homme à 
homme et sur le bord de l'ahîme. Il m'aperçut et 
me* reconnut; car peu de temps avant il m'avait, 
pour un léger prétexte , traité assez durement. 
Quand il me vit bien armé et marchant vers lui , il 
pâlit, ses genoux fléchirent sous lui , et je vis le mo- 
ment où il allait s'appuyer sur le rocher de peur de 
s'évanouir. Alors j'eus pitié de lui ; j'avançai d'un 
air soumis et lui dis :^ C'est moi, seigneur baillif. IL 
ne put proférer une seule parole , sa voix expirait 
sur ses lèvres. De la main il me fit signe de conti- 
nuer ma route, je passai, et lui envoyai sa suite. 

HEDWIGE. 

Il a tremblé devant toi, tu Tas vu faible et ef-* 
frayé; jamais il ne te pardonnera. 

TELL. 

Aussi je l'éviterai , et lui ne me cherchera pas. 

* HEDWIGE. 

Ne va pas à Altdorf aujourd'hui , va plutôt à la 
chasse. 

TELL. 

Mais quelle crainte as-tu donc? 

HEDWIGE. 

Je suis cruellement agitée. N'y va point. 



ACTE III, SCÈNE I. 219 

TELL. 

Peux-tu ainsi l'inquiéter sans aucun motif? 

HEDWIGE. 

Aucun motif! Tell, demeure , je te prie. 

TELL. 

J'ai promis d'y aller, chère amie. 

HEDWIGE. 

Puisqu'il le faut , va ; mais du moins laisse-moi 
Tenfant. 

WALTHER. 

Non, je veux aller avec mon père. 

HEDWIGE. 

Walther , tu veux laisser ta mère ? 

WALTHER. 

Je rapporterai quelque chose de beau de chez 
mon grand-père. 

( D part av«e ion père.) 
GUILLAUME. 

Ma mère , je demeure avec vous. 

HEDWIGE Tembraise. 

Oui, tu es mon cher enfant, toi seul me restes. 

(Elle r« à la porte delà cour , et suit long-temps des yeux son mari et A>n ûh, ) 



3&0 GUII^LA-fJMB TELL, 

SCÈNE IL 

Une contrée sauvage , entourée de foréti. Dut cascade tombe 

d'un rocher. ) 

BERTHE en habit dé ckasse. RUDENZ la 9uit. 

BERTHE. 

Il me suit. Enfin je pourrai m'éxpliquer. 

RUDENZ t'avJMa afae «mpressement. 

Enfin y madame, je vous trouve aeuie. Ici, dans 
un désert environné par les abimes , je n'ai aucun 
témoin à redouter. Mon cœur va rompre un trop 
long silence. 

Etes-v.ous $ùr que la chasse ne nous »uU pas ? 

RUDENZ. 

La chasse est d'un autre côté. Maintenant, ou ja- 
mais, il faut que je profite de ce précieux instant; 
il faut que j'apprenne la décision de mon sort, quand 
bien même il devrait pour toujours me séparer de 
vous^ Oh ! que v^re regard bîea veillant ne s arme pas 
de cette fierté sévère. Qui suis-je en effet, moi qui 
ose élever jusqu'à vous des désirs téméraires? Moi^ 
dont le nom n'est orné d'aucune gloire , je me place 
parmi ces brillans chevaliers illustrés par la vic- 
toire, qui recherchent votre main. Je n'ai d'autre 
titre qu'un cœur plein d'amour et de fidélité. 

BERTHE, avec force et gravite. 

Ose-t-il bien me parler d'amour et de fidélité ^ ce- 



ACTE m, SCÈNE II. 221 

lui qui trahit ses detoirs les plus sacres? (Rudenz 
recule avec surprise. ) L'esclave de l'Autriche > celui 
qui se vend aux étrangers , aux oppresseurs de ses 
concitoyens I 

RUJDENZ. 

Madame , dois-^je entendre de vous un tel repro«> 
che? et quel autre que vous m'attire dans ce parti? 

BBRTHE. 

Pensiez-vous me trouver dans le parti des traî- 
tres? J'aimerais mieux accorder ma main à Gessler 
lui-même y au tyran, qu'au fils dénaturé de la 
Suisse qui se fait instrument de la tyrannie. 

e RUDENZ. 

Dieu ! que me faut-il entendre ? 

BERTHE. 

Eh quoi ! quel intérêt peut être plus cher à un 
honnête homme , que ce qui touche ses concitoyens? 
Est-il un plus beau devoir pour un iioble cœur , que 
de se faire le défenseur de l'innocence , le protec- 
teur du droit des opprimés? Le cœur me saigne 
pour votre peuple; je souffre de ses maux; je le 
chéris. Ce caractère rempli de modération et de 
force lui a gagné mon âme, et chaque jour j'apprends 
à l'honorer davantage. Mais vous, que la nature et 
le devoir de chevalier leur donnaient pour défen^ 
seur nécessaire, vous les abandonnez, vous passes 
avec leurs ennemis, vous forgez les fers de votre 
patrie. Votre conduite m'offense et m'afflige, et, pour 
ne pas vous haïr, je fais violence à mon cœur. 

RUDEïYZ. 

Je n'ai fait que souhaiter le bien de mon pays. 



\ 



322 GUILLAUME TELL, 

Sous le sceptre paissant de l'Autriche n'eut-il pas 
joui de la paix? 

BERTHE. 

Vous voulez préparer sa servitude ! Vous voulez 
chasser la liberté du dernier asile qui lui reste sur 
la terre ! Le peuple s'entend mieux que tout autre à 
son propre bonheur ; son propre sentiment le guide 
mieux que toute autre lumière. Ils vous ont enve- 
loppé dans leurs filets. 

RUDENZ. 

Ah ! madame , vous me haïssez , vous me mésesti- 
mez. 

BERTHE. ♦ 

Si je le faisais , je serais plus heureuse; mais voir 
mépriser , voir digne de mépris celui qu'on aimerait 
le plus volontiers! 

RUDENZ. 

Ah! Berthe, Berthe, en un instant vous me com- 
blez d'un bonheur céleste , ou vous me précipitez 
dans un profond désespoir. 

BERTHE. 

Non, non, les nobles sentimens ne sont pas entiè- 
rement étouffés en vous; ils sommeillaient seule- 
ment et je veux les éveiller. Vous vous êtes fait 
violence pour détruire en vous vos vertus naturelles ; 
par bonheur pour vous elles ont été plus fortes ; en 
dépit de vous-même, vous êtes toujours noble et 
généreux. 

RUDENZ. 

Ah! puisque vous avez confiance en moi, par 
votre amour il n'est rien que je ne puisse atteindre. 



ACTE III, SCÈNE II. m3 

BERTHE. 

Soyez ce que la nature toute-puissante vous a fait ; 
remplissez la place où elle vous a mis; soyez fidèle 
à votre patrie et à vos concitoyens , et combattes 
pour vos droits sacres. 

RUDENZ. 

Ah! malheureux que je suis! Comment vous 
obtenir, vous posséder, si je me déclare contre la 
puissance de l'empereur? N'est-ce pas de la volonté 
souveraine de cet auguste parent que dépend entiè- 
rement votre main ? 

BERTHE. 

Mes biens sont situés dans cette contrée, et, si la 
Suisse est libre, je le suis aussi. 

RUDENZ. 

Ah ! madame , quelle espérance vous me faites 
entrevoir ! 

BERTHE. 

N'espérez pas obtenir ma main par la faveur de 
l'Autriche ; ils n'ont vu en moi que ma richesse et 
ils veulent m' unir à quelque autre riche héritier. Les 
tyrans qui ont voulu enchaîner votre liberté, mena- 
çaient aussi la mienne. mon ami ! j'étais peut-être 
une victime destinée à récompenser un favori. On 
voulait m'entrainer à cette cour de l'empereur oîi 
habitent la fausseté et l'artifice , on voulait m'y en- 
chaîner par les nœuds d'un mariage détesté; l'amour, 
et le vôtre seulement, peut me délivrer. 

RUDENZ. 

Quoi! vous pouvez vous résoudre à passer ici votre 



] 



aî4 GUILLAUME TELL, 

vie? à habiter ma patrie en vous donnant à moi? 
L'enyie que j'aTais d'en sortir ^ n était que le désir 
de TOUS obtenir; je ne cherchais que tous en cou- 
rant après la gloire, et mon ambition n'était que 
de l'amour. Puisqu'il vous est possible de vous ren« 
fermer ayec moi dans cette paisible yallée et dy 
renoncer à l'éclat qui tous attendait , j'ai atteint 
le but de tous mes désirs ; les Tagues d'un monde 
agité peuTcnt Tenir se briser contre les rivages 
tranquilles de ces montagnes. Je ne formerai plus 
aucun souhait inconstant pour une plus Taste car- 
rière ^ et puissent ces rochers, formant autour de 
nous une impénétrable enceinte , ne laisser à cette 
Tallée d'autre issue que Tcrs le ciel et la lumière. 

BERTHE. 

Oui, maintenant tous êtes tel que mon cœur 
TOUS aTait imaginé; mon attente n'a point été 
trompée. 

RUDENZ. 

Adieu, Taine ambition qui m'aTais séduit. C'était 
dans ma patrie que je dcTais trouTcr le bonheur; 
c'est là ou a fleuri mon heureuse enfance; là je suis 
entouré de mille traces de mes plaisirs; là les arbres 
et les fontaines sont TiTans à mes yeux ; c'est ici, dans 
ma patrie, que tu consens à être à moi. Hélas I je n'ai 
jamais cessé de la chérir; je sens qu'elle eût man- 
qué à tous les plaisirs que la terre pouTait m'offrir. 

BERTHE. 

Et où serait le séjour du bonheur si ce n'est dans 
un pays d'innocence; ici, où habite l'antique bonne 
foi, où la perfidie n'a pas encore pénétré? Jamais 



ACTE UI, SCÈNE II. ^aS 

l'en vie n'y troublera la source de notre félicité, et 
nos jours y couleront clairs et sereins. Je vous vois 
n^ perdant rien de votre propre dignité, le premier 
parmi des hommes libres et égaux , honoré par dés 
hommages sincères et libres , et plus grand qu'un 
roi au milieu de son royaume. 

RUDENZ. 

Et vous, je vous vois la reine de votre sexe, occu- 
pée par mille soins charmans à faire de ma maison 
le séjour d'un bonheur céleste, à embellir ma vie 
par votre grâce et vos charmes; et, pareille au 
printemps qui répand toutes ses fleui's, animer tout 
autour de vous. 

BERTHE. 

Voyez, ami, si je devais être affligée de voir qu'un 
tel bonheur fût détruit par vous-même? quel mal- 
heur pour moi s'il m'eût fallu suivre le sort de 
quelque orgueilleux chevalier, et vivre dans l'obscur 
château de quelque tyran. Ici il n'y a point de châ- 
teaux , aucune muraille ne me sépare de ce peuple 
que je voudrais rendre heureux. 

RUDENZ, 

Cependant comment m' affranchir ? comment rom- 
pre les liens où je me suis imprudemment laissé 
enlacer. 

BERTHE. 

Il faut les rompre par une résolution forte et 
courageuse. Qu'est-ce après tout? tenez-vous à 
votre place naturelle au milieu de vos concitoyens ? 
(O/i entend la trompe dans le lointain. ) La chasse se 
rapproche; séparons-nous. Combattez pour votre 

ÏOM. V. Schiller. l5 



326 GUILLAUME TELL, 

patrie $ tous combattrea pour l'amour. Songez que 
c'est un même ennemi qui nous opprime tous y c'est 
une même liJbertë qui doit nous affi-anchir tous. 

SCÈNE m. 

•Une prairie devant Alldorf. On voit des aiiires sur le devant. 
▲tt fond du tkëâtre, le chapeau sur nne percbe. L'horixon 
est termine par la chaîne du Bannberg. Les montagnes nei- 
geuses s'élèvent au-dessus. 

FRIESSHÂRDT et LEUTHOLD montent la garde. 

FRIESSHARDT. 

C'est bien vainement que nous veillons ici y il n'y 

^sse pi^rsonne ; on ne vient pas saluer ce ckapeau. 

Il y avait pourtant d'ordinaire autant de monde ici 

qu'au maixkë; maintenant que cet ëpou vantail est 

suspendu à cette percke > la prairie est devenue 

dëserte» 

leiitsolb. 

En dépit de nous^ nous ne voyons ici que quelque 
misérable qui vient de temps en temps tirer son 
bonnet déguenillé ; mais tout ce qu'il y a d'honnêtes 
gens aime mieux faire un long détour autour du 
village y que de venir se courber devant le chapeau. 

FRIESSHAROT. 

Us seront forcés de repasser ici à midi quand ils 
swtiront de la Maison ^de^Ville; j'ai déjà manqué 
fiiire quelque bonne prise. Aucun ne songeait à 
saluer le chapeau. Le curé qui revenait de voir an 



ACTE III, SCÈNE III. 227 

malade , s'est aperçu de cela , il est venu se placer 
avec le Saint-Sacrement précisémei^t devant ce 
mât ; le sacristain a sonné sa cloche y tout le monde 
s'est mis à genoux^ et moi aussi ; mais c'est le Saint- 
Sacrement qu'ils ont salué et non pas le chapeau. 

LEUTHOLD. 

Écoute f camarade ^ je commence à trouver que 
nous sommes là comme au carcan devant ce cha- 
peau; n'est-ce pas une honte pour un homme d'ar- 
mes que d'être en faction sous un chapeau? Il n'y 
a pas un honnête homme à qui nous ne fassions 
pitié. Faire la révérence à un chapeau^ il faut avouer 
que c'est une extravagante fantaisie. 

FRIPSSHARPT. 

Et pourquoi ne pa$ saluer un chapeau | qe vous 
est-i). p^js ^nrivé souvenf de saluer u^e tête ^ns 
cervellp ? 

(ilildegarde, Matbilde et Elisabeth, arrivent avec leurs enfans, et tournent autoui du 

mât. ) 

LEUTHOLD 

Tu e3 MX^ zélé et o^icieux valet , et tu ferais volon- 
tiers du mal à ces braves gens. Pour moi , salue qui 
voudra ce chapeau , je ferme les yeux là-dessus et 
îe ne vois rien. 

^ MATHILDE. 

Mes enfans , c'est le chapeau du gouverneur , 
montrez-lui du respect. 

ELISABETH. 

Ditu veiai]ile qu'il nous quitte en ijlc pQu§ laissant 
que son cJwpcflLu, Je pay^ iji'ei? ser^ pa$ plus malheu- 
reux. 



228 GUILLAUME TELL, 

« FAIESSHARDT les renvoie. 

Hors d'ici! allez- vous-«n misérable troupeau de 
femmes , on n'a pas besoin de vous ici ; envoyez vos 
maris ^ nous verrons s'ils ont le courage de braver 
notre consigne^ 

( EOes s^n -vont.) 

-(Tell parait ; il tient son arbaUteet donne la main <à son enfant. Us passent devant le 
chapeau sans le yoir, et arrivent sur le devant de la scène. ), 

WALT0ER, en montrant les montagnes du Bannbei^. 

Mon père^ est-il vrai que dans ces montagnes le 
sang coule des arbres, lorsqu'on les frappe à coups de 
hache? 

TELL. 

Qui t'a dit cela, mon enfant ? 

WALTHEIL 

C'est le maître berger. Il raconte qu'il y a un sort 
dans ces arbres , et que quand un homme leur a 
fait du dommage , sa main sort de la fosse après sa 
mort. 

TELL. 

Ces arbres sont sacres, il est vrai. Vois-tu là-bas 
^ans le lointain ces hautes montagnes blanches dont 
la pointe semble se perdre dans le ciel ? 

WALTHER. 

Ce sont les glaciers où l'on entend de si grands 
bruits pendant la nuit , et d'où tombent les ava- 
lanches. 

TELL. 

Oui , mon enfant , et ces avalanches auraient de^ 
puis long-temps enseveli sous leur masse le bourg 
d'Altdorf , si les forêts qui sont là au-dessus , comme 
une garde fidèle de la ville , ne l'avaient préservée. 



ACTE III» SCÈNE III. 229 

WALTHER, après yn moment de réflexion. 

Mon père , est-il des pays ou l'on ne voit pas de 
montagnes? 

TELL. . 

Quand l'on descend de nos montagnes, et qiie 
s'abaissant toujours on suit le cours de nos fleuves , 
on arrive dans une vaste contrée toute ouverte. Les 
rivières y coulent doucement et cessent d'être des 
torrens écumeux. Les moissons y verdissent comme 
d'immenses et magnifiques prairies , et la terfe 
semble un jardin bien cultivé. 

WALTHER. 

Mais y mon père , pourquoi ne descendons-nous 
pas dans ce beau pays, au lieu de' vivre ici à l'étroit? 

TELL. 

Dans ce beau et fertile pays , dans ce paradis , 
ceux qui y habitent ne jouissent pas des riches mois- 
sous qu'ils ont semées. 

WALTHER. 

Est-ce qu'ils ne possèdent pas librement leur 
propre héritage? 

TBLL. 

Leur champ appartient au roi , ou à l'évêque. 

WALTHBR. 

Est-ce qu'il ne leur est pas permis de chasser dans 
leurs forêts? 

TELL. 

Leçibîer et les oiseaux appartiennent au seigneur. 

WALTHER. 

Ne peuvent-ils point pêcher dans leurs rivières ? 



23o GUILLAUME TELL, 

TELL. 

Les rivières, la mer, le sel, sont possédés par le 
roi. 

WALTHER. 

Qui est le roi , si redoutable pour toi;s ? 

TELL; 

C'est un homme qui les protège et leis nourrit. 

WALTHÈR. 

N'ont-ils pas assez de courage pour se protéger 
eux-mêmes? 

TELL. 

Chez eux , le voisin se défie sans cesse de son voisin. 

WALTHER. 

Ah ! mon père, on doit vivi!*e gêné dans ce vaste 
pays; j'aime mieux habiter sous les avalanches. 

TELL. 

Oui, mon enfant, il vaut mieûi être menacé par 
les glaciers, ^ue par la méchanceté cl^s hommes. 

( Us veulent continuer leur chemin. ) 
WALTHER. 

Mon père , voyez donc ce chapes^u attaché sur un 
mât. 

TELL^ 

Que nous fait cela ? Viens. Suis-moi. 

( Pendant qu'il se retire , Friesshardt Va à aa rencontre , et le menace âe sa ludlebarde. ) 

FÏtIESSHARDT. 

Au nom de l'empereur > arrêtez f héliez p^s plus 
loin. ' 

TELL saisit la hallebarde. 

Que VQuléz-vous ? Pourvoi m-af rêtéz-voûs ? 



ACTE III, SCÈNE IlL sSi 

FRIESSHÀRDT. 

Vous ares^ d^'sobei à la consigne j allons p suivez-* 
moi. 

tEUTHOLD. 

Vous n'avez point salué ce chapeau; 
Mon ami 9 laissez-moi all^r* 

FRI£3S9iMDX. 

Allons, allons, en prison ! 

Mon père en prison ! Au secours 1 iw. secours ! ( // 
court çà et là sur l^ scène. ) Ici , mes amis ! mes bra- 
ves amis, secour^zirnous , pratez-nous assistance! ils 

l'emmènent prisonnier ! • 

« 

(L« curé , le sacrittain, et trois autres habitans arrivent. ) 

LB SACRISTAIN. 

I^u'est-ce? 

LE CURÉ. 

Pourc|[uoi portez-vous la main snr cethoinme? 
C'est un ennemi de l'empereur , c'est un tri4ti^* 

TELL. 

 f un traître ! 



LE.CFÏUÊ. 

< 

Vous vous trompez^ mon ami. C'est Tell, un 
homine (Thpnneur , un bon citoyen- 

Au secours , on fait violence à mon ^ne^ ' 

FRIESSHARDT. 

Allons , en {»*ison ! 



232 GUILLAUME TECL, 

WALT HE R FURST, accourant. 

Arrêtez ^ je donne caution pour lui ; au nom de 
Dieu^ Tell, qu'est-il arrivé? 

(Melchtal et StauBàcher arriTcnt. ) 

FRIESSHARDT. 

Il méprise la suprême autorité du gouverneur , et 
ne veut pas la reconnaître. 

STAUFFACHER. 

Quoi ! Tell se serait conduit de la sorte? 

MELCHTAL. 

C'est un mensonge de cet homme! 

LEUTHOLD. 

Il n'a pas salué ce chap^u. 

WALTHER FURST. 

Et pour cela il faudrait qu'il allât en prison? 
Mes amis , recevez ma caution , et laissez-le libres 

FRIESSHARDT. 

Gardé ta caution pour ton propre compte^ et 
laisse-nous faire notre charge. Allons, éloigne-toi 
de lui. 

MELCHTAL, aux babitaat. 

Non , c'est une indigne violence. Souffrirons-nous 
que, sous nos yeux, il soit impunément enlevé? 

LE CURÉ. 

Nous sommes les plus forts, mes amis, n'endu- 
rons pas ceci. Nous devons nous servir mutuelle- 
ment d'appui. 

FRIESSHARDT. 

Qui osera résister à l'ordre de l'empereur ? 



ACTE III, SCÈNE III. 233 

TROIS PAYSANS accourent* 

Nous venons vous secourir^ qu'y a-t-il? Âtta- 
quons-les. 

( Hildegarde, Malkilde et Elisabeth reviennent. ) 

TELL. 

Je saurai me secourir moi-mémé. Allez, mes 
braves amis , croyez-moi , si j'avais voulu employer 
la force , leurs hallebardes ne m'auraient pas épou- 
vanté. • 

MELGHTAL, à Friesshardt. 

Oserez-vous l'enlever au milieu de nous ? 

WALTHER FURST et STAUFFACHER. 

De la patience, du calme. 

FRIESSHARDT criant. 

A la révolte ! à la sédition ! 

( On entend le bruit des cors de chasse. ) 
LES FEMMES. 

C'est le gouverneur qui arrive. 

FRIESSHARDT âe^nt encore la voix. 

A la révolte ! à la sédition ! 

STAUFFACHER. 

Allons, crie, misérable, jusqu'à t'étoufier. 

LE CURÉ ET MELGHTAL. 

» 

Veux-tu bien te taire ! 

FRIESSHARDT, toujours 4 haute voix. 

Au secours ! au secours I défendez les exécuteur» 
des lois ! 



a36 GUILLAUME TELL, 

TELL. 

Monseigneur y quel commandement horriBIe vous 
me donnez ! Quoi ! je devrais sur la tête de mon 
enfant.... Non, non^ mon bon seigneur /cette pen- 
sée n'a pu vous venir dans l'esprit. Au, nom du Dieu 
de miséricorde, ^ce n'est pas sérieusement que vous 
avez pu prescrire une telle chose à un père. 

GESSLER. 

Tu viseras une pomme placée sur la tête; je le 
veux, je l'ordonne. 

TELL. 

Je dois prendre la tête chérie de mon propre en- 
fant pour but de mes flèches? Plutôt mourir. 

GESSLER. 

Tu le feras ainsi , ou tu vas périr avec ton fils. 

TELL. 

Devenir le meurtrier de mon enfant ! ah ! monsei- 
gneur, vous n'avez point d'enfans; vous ignorez les 
émotions d'un cœur paternel. 

GESSLER. 

Eh quoi. Tell, te voilà tout à coup devenu bien 
circonspect. On dit que tu es un homme rêveur , 
que tu ne te conformes point aux habitudes com- 
munes, que tu aimes l'extraordinaire. C'est pour 
cela que je te destine aujourd'hui à quelque chose de 
hasardeux. Un autre balancerait; mais toi, tu vas 
les yeux fermés prendre sur-le-champ ton parti. 

BERTHE. 

Seigneur , cessez de railler ces pauvres gens. Vous 
les voyez pâles et tremblans devant, vous; ils ne 



ACTE m, SCÈNE lit. aS^ 

sont pas accoutumés à prendre vos paroles pour des 
plaisanteries* 

• GE)SSLi£R.* 

Qui vous dit que- je ne parle pas sérieusement. ( // 
s'approche d'un arbre et cueille une pomme au-dessus 
de sa tête.) Voici la pomme ^ allons, faites place; 
qu'il dispose tout suivant l'usage : je lui donne qua- 
tre-vingts pas, ni plus ni moins. Il se vante de ne 
point manquer un homme à cent pas. Maintenant, 
tire, et ne manque pas le but. 

RODOLPHE DE HARRAS. 

Grand Dieu! cela est sérieux. Enfant jette-toi à 
genoux devant le gouverneur pour le fléchir , il y 
va de ta vie. 

WALTHER FURST, à Mekhtal , qui peut à peine contenir son impatience. 

Contenez-vous, je vous en conjure; soyez calme. 

B E R T H E , au gouverneur. 

Seigneur, c'en est assez : il est inhumain de se 
jouer ainsi des angoisses d'un père. Quand ce malheu- 
reux homme aurait, par sa faute légère > mérité la 
mort , ne vient-il pas de ressentir une douleur dix 
fois plus forte? Qu'il retourne à sa cabane tranquil- 
lement. Allez , il se souviendra de vous , et cet in- 
stant fera l'entretien des enfans de ses enfans jus- 
qu'à la dernière postérité. 

GESSLER. 

Allons, faites place promptement; que tardes-tu? 
Tu avais mérité la mort, je pouvais te priver de 
la vie; regarde, dans ma bonté, je mets ton sort 
dans ta propre main , dans ta main habile. Le cou- 



<» 



238 GUILLAUME T£LL, 

pable peut-il trouyer révère une sentence qui le 
laisse décider de son destin ? Tu t'enorgueillis de la 
sûreté de ton coup d'œil ; eh bien , célèbre archer , 
voici le moment de montrer ton adresse. Le but est 
digne de toi; le prix est considérable. Toucher le 
centre d'une cible , tout autre peut le faire; mais le 
plus habile , c'est celui qui est assez certain de son 
art^ pour que son cœur ne trouble en rien sa main 
et son œil. 

WALTHER FURST se prortenic devant lui. 

Monseigneur le gouverneur , nous connaissons 
toute votre puissance , mais faites grâce^ au lieu de 
justice rigoureuse ; prenez la moitié de mes biens , 
prenez tout , seulement épargnez une telle horreur 
à un père. 

WALTHER TELL. 

Mon graiid-père , ne vous mettez pas à genoux 
devant ce méchant homme , dites-moi seulement oii 
je dois me poser : je n'ai pas peur pour moi ; mon 
père atteint les oiseaux au vol^ il saura bien ne pas 
frapper au cœur de son enfant. 

STAUFFACHEB. 

Monseigneur , l'innocence de cet e^f^nt ne vous 
touche-trelle pas? 

LE CURÉ. 

Pensez donc qu'il y a un Dieu au ciel, et que vous 
aurez à lui rendre compte de votre vie. 

G E s s L £ R , montrant YenUnt . 

Qu'on l'attache là-bas à ce tilleul. 

WALTHER TELL. 

M'attacher! Non^ je ne veux pas qu'on m'attache. 



ACTE III, SCÈNE III. 239 

je serai tranquille comme un agneau ^ je ne respire«> 
rai seulement pas; mais si vous me liez je ne pourrai 
pas demeurer en repos ^ et je me débattrai dans mes 
liens. 

RODOLPHE DE HARRAS. 

On va seulement te bander les yeux , mon enfant. 

^ WALTHER TELL. 

Et pourquoi pensez-Tous que je craigne une flèche 
lancée par la main de mon père? Je l'attendrai 
tranquillement , sans seulement fermer la paupière. 
Allons y mon père, montrez-lui comme vous êtes 
habile ; il ne le croit pas y il pense que nous sommes 
perdus. En dépit de cet homme cruel , tirez sur la 
pomme et touchez^la. 

(H va 80IIS ie tilleul ; on piaee la pomme sur sa tête. ) 
M E L G H TA L, i ses compagnons. 

Eh quoi , ce crime s'accomplira sous nos yeux ! 
Ah ! pourquoi ayons-nous prêté ce serment ? 

STAUFFACHER. 

Tout serait inutile; nous sommes sans armes, et 
voyez de quelle forêt de lances nous sommes en- 
tourés. 

MELCHTAL. 

Ah! si nous avions agi sur-ie-champ. Dieu par- 
donne à ceux qui ont proposé des délais 1 

GESSIiËR* ÀTeU. 

Allons, hâte-toi. On apprendra par-li que ce n'est 
pas impunément qu'on porte des armes ; il est dan- 
gereux de marcher avec des instrumens de mort. 
Vous voyez que la flèche peut revenir frapper celui 



24o GUILLAUME Te'IL, 

qui la lance. Ce droit que les paysans s'arrogent 

insolemment offense le seigneur suzerain de cette 

contrée. Nul ne doit y avoir d'armes que celui qui 

commande ; ainsi contentez votre envie , portez des 

arcs et des flèches ^ et moi je saurai vous choisir le 

but. 

TELL saisit larbalète , et y place la flèche. 

Écartez-vous, faites-moi place. 

STAUFFACHER. 

Comment, Tell, vous voulez. . . Non, jamais. . • vous 
frémissez, votre main tremble, vos genoux flé- 
chissent. 

TELL, laissant retomber Farbalète. 

Les objets semblent s'agiter devant moi. 

LES FEMMES. 

Dieu du ciel ! 

TELL, au gouTerneut. 

Épargnez-moi ce supplice. Voilà mon cœur , or- 
donnez à vos soldats de me donner la mort. 

( n présente sa poitrine. ) 
GESSLER. 

Ce n'est pas ta mort que je veux , je veux que tu 
lances ta flèche ; tu es capable de tout. Tell , rien ne 
saurait t'épou van ter; tu manies la rame aussi habi- 
lement que l'arc. Il n'est point de tempête qui t'ef- 
fraie, quand tu as quelqu'un à sauver : maintenant, 
libérateur , délivre-toi à ton tour , toi qui secoure 
tout le monde. 

( Tell demeure ItTr^ k une affreuse agitation ; ses mains tremblent. Tantôt ses yeux sr 
tournent vers le gouTemeur , tantôt ils sVlèvent vers le ciel. Tout à coup il prend dan» 
son carquois uue seconde flèche , et la cache dans son sein. Le gouverneur remarque 
tous ses mouvemens.) 



ACTE m, SCÈNE III. 241 

WÀLTHER TELL, sous U tiUieul. 

Allons f mon père, tirez ^ je ne crains rien. 

TELL. 

u le faut. 

( n rassemble ses forces , et «^apprête à titrer. ) 

RUDENZ, qot pendant ce temps-là a para se contraindre et se faire violence, sV 

▼ancc. ) 

Seigneur gouverneur, vous ne pousserez pas ceci 
plus avant, c^en est assez; c'était seulement une 
épreuve, et vous avez atteint votre but. Une trop 
grande rigueur ne serait pas conforme à la pru- 
dence , et l'arc trop tendu finit par se briser. 

GESSLER. 

Taisez- VOUS , vous répondrez lorsqu'on vous inter- 
rogera. 

RUDENZ. 

Non, je parlerai, j'en aurai le courage ; l'honneur 
de l'empereur m'est sacré. Une pareille conduite 
attirerait là haine universelle , et telle n'est pas la 
Yolofitë de Fenipereur. Oui , j'ose le soutenir ; mes 
concitoyetis ne méritent pas une telle cruauté , et 
TOUS excédez Totre pouToir. 

GESSLER. 

Comment, vous osez... 

RUDENZ. 

J'ai long-temps gardé le silence sur les vej[ations 
dont j'étais témoin , je fermais les yeux à ce que je 
voyais. J'ai contenu dans mon sein l'indignation dont 
nfion cœur était soulevé ; mais ïne taire plus long- 
temps, ce serait trahir à la fois «t ma patrie et l'em* 
pereur. 

ToM. V. Schiller. l6 



242 . GUILLAUME TELL,. 

B ERTHE , se jetant entre le gonverneur et lui, 

dieux ! vous irritez ce furieux davantage encore. 

RUDENZ. 

J'ai abandonne' mes concitoyens, j'ai renoncé à ma 
famille , j'ai rompu tous les liens de la nature pour 
m attacher à vous. Je croyais, en assurant à mon pays 
la protection de l'empereur, suivre le meilleur 
parti : le bandeau qui couvrait mes yeux est tombé. 
Je vois dans quel précipice j'étais entraîné. Vous 
aviez égaré mon âme confiante et abusé de la sincé- 
rité de mon cœur; c'était donc la ruine de mes 
compatriotes que j'approuvais ! 

GESSLER. 

Téméraire, de parler ainsi à ton seigneur! 

RUDENZ. 

L'empereur est mon seigneur , et non pas vous . 
Je suis né libre comme vous, je suis votre égal en 
tout ; et si vous n'étiez pas ici au nom de l'empereur, 
que j'honore, même quand vous abusez de son pou- 
voir, je jetterais ici le gant devant vous; et vous 
seriez tenu d'après la loi des chevaliers de me faire 
raison. Faites seulement un signe à vos gens! Je ne 
suis pas sans armes comme ce malheureux peuple ; 
je porte une épée,et le premier qui m'approchera... 

STAUFFACHER s'écrie. 

La pomme est tombée ! 

(Pendant que cAte scène se passait sur un des côtés du théâtre, et que Berthe se plaçait 
entre Rudenz et le gouyerneur , Tell a lancé sa flèche. ^ 



ACTE III, SCÈNE III. 243 

LE CURE. 

L'enfant est sauve ! 

PLUSIEURS YOIX. 

La pomme est abattue ! 

( Walther Furst chancelle et parait prêt à s'évanouir. Berthe le soutient. > 

GE^SLER surpris. 

Il l'a abattue! Comment ^ ce démon l'a al>attue? 

BERTHE. 

L'enfant est sauvé ! revenez à vous, bon père. 

WALTHER TELL revient portant la pomme. 

]Vfon*père, voici la pomme; je savais bien que tu 
ne ferais pas de mal à ton enfant. 

( Tell, lorsque la flèche est partie, est resté le corps penclié en avant comme s'il -voulait 
la suivre. Il a laissé tomher larbalète. Quand il voit l'atifant revenir, il va à lui les 
bras ouverts, et le presse sur son cœur avec une vive tendresse. Alors la force semble 
Tabandonner, et il est prdt k s'évanouir. L'émotion est générale. ) 

BERTHE. 

Bonté du ciel ! 

WALTHER FURST , à Tell et à son fik. 

Mes enfans , mes chers enfans ! 

STAUFFACHER. 

Dieu soit loué ! 

LEUTHOLD. 

C'est un coup bien adroit , et il en sera parlé dans 
les temps les plus reculés. 

r 

RODOLPHE DE HARRAS. 

On célébrera la flèche de Tell aussi long-temps 
que les montagnes resteront sur leur base. 

(Il présente la pomme au gouverneur.) 



a44 GUILLAUME TELL, 

6ESSLE1L 

Oui , la pomme a ëtë frappëé àii milieu ; c'est un 
coup adroit, je dois Fàvoùer. 

LE CURÉ. 

Son adresse est grande : céj^ndant malheur à 
celui qui l'a forcé à tenter là Providence. 

Revenez à vous, Tell, reprenez vos sens; vous 
vous en ête^ courageusement tiré, et vous pouvez 
maintenant retourner chez vous en liberté. 

LE CURÉ. 

Allez, allez , et rendez votre fils à sa mère. 

( n Tealeat le cottdaire. ) 
GESSLER. 

Tell, écoute. 

TELL rerient. 

Qu'ordonnez- VOUS , monseigneur? 

GESSLER. 

Tu as caché une seconde flèche dans ton sein. 
Oui, je l'ai bien. vue. Qu'en voulais-tu faire? 

TELL, interdit. 

Monseigneur, cela est l'usage ordinaire des ar- 
chers. 

GESSLER. 

Non , Tell , ta réponse n'est pas sincère ; tu avais 
quelqu'autre intention; dis-moi la vérité librement 
et franchement. Quelfe quelle soit, jeté ptt)ihetsque 
ta vie est eÈ, ^rteté. A qttèi destinàisr-tti ta sérCôird^ 
flèche ? 



ACTE III, SCÈNE III. 2t45 

TELL. 

Eh bien ^ monseigneur , puisque vous m'assurez 
de la vie , je vous dirai l'entière vérité. (// tire la 
Jlèche de son sein et la montre au gouverneur en lui 
lançanê un regard terrible.) Avec cette seconde flèche, 
j'aurais frappé... vous... si j'avais blessé mon cher 
enfant ; et ce coup-là je ne l'eusse pas manqué, certes. 

GESSLEB. 

Bien , Tell ; je t'ai assuré de la vie , je t'ai donné 
ma parole de chevalier, je la tiendrai : cependant 
puisque je connais tes mauvais desseins , je vais te 
taire conduire en un lieuoii tu ne verras jamais la 
lumière du soleil. Par-là je serai en sûreté contre 
tes flèches. Qu'on le saisisse et qu'on l'enchaîne. 

(On attache Tell.) 
STAUFFACHER. 

Comment , monseigneur , vous attenterez à un 
homme qui jouit si visiblement de la protection de 
Dieu? 

6ESSLE&. 

Nous verrons s'il saura une seconde fois se déli- 
vrer. Qu'on le conduise sur ma barque, où je vais 
aller sur-le-champ j je le mènerai moi-même à 
Kussnacht. 

LE CURÉ. 

Vous ne Foserez pas faire , l'empereur lui-rmême 
ne l'oserait; cela est contraire à notre lettre de 
franchise. 

GESSLER. 

Oii est-elle? l'empereur l'a-t-il confirmée? Non, il 



246 GUILLAUME TELL, 

ne Fa pas confirmée. C'est par votre obéissance que 
vous pourrez mériter xette faveur. Montrez-vous 
rebelles à l'autorité impériale^ entretenez un esprit 
téméraire de révolte, je vous connaîtrai tous, et 
je saurai tout pénétrer. Aujourd'hui j'enlève cet 
homme du milieu de tous ; tous vous êtes coupables 
comme lui. Ainsi que celui qui est sage apprenne à 
se taire et à obéir. 

( n s^éloigne ; Bertbe , Radenc y Rodolpbe de Haïras le saivent i Friessbardt et Leu' 

tkold demeurent. ) 

W A LTHER FUR S T, dans un profond désespoir. 

Il part ; il a résolu de détruire et moi et toute ma 
famille. 

STAUFFACHER, à TeD. 

Et pourquoi avez-vous rallumé la rage de ce fu- 
rieux? 

TELL. 

Peut-on se contenir quand on a éprouvé un telle 
douleur? 

STADFFACHER. 

Ah! c'en est fait, c'en est fait; avec vous nous 
sommes enchaînés , nous sommes asservis. 

TOUS LES HABIT AN s environnent TeU. 

Avec vous s'en va notre dernier espoir. 

LEUTHOLD s'approche. 

TeU, ton sort m'attendrit; pourtant je dois obéir. 

TELL. 

Adieu. 

WALTHER TELL, atec de'sespoir et s'attachant à loi. 

Mon père , mon père , mon père chéri I 



ACTE m, SCÈNE III. 247 

TELL , levant les bras au ciel. 

Il est là4iaut ton père, c'est lui qu'il faut appeler. 

STAUFFACHER. 

Tell, nedirai-je rien à ta femme de ta part? 

TELL prend son fils avec tendresse dans ses bras. 

Mon enfant a été sauve; Dieu me secourra. 

( Il s'éloigne rapidement, et suit les gens du gouverneur. ) 



FIN DU TROISIEME ACTE. 



2^8 GUILLAUME TEtL, 



^W»'Mi»«««'«'v»«'«iM »>»y%v»»i%»i i% »|(i ^ )iMaiw»<»iS^*|Wiyii»<^«i^>*%»'y%<<>«MM>»»t''*'^ 



ACTE QUATRIÈME 



■ - l' U J - 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Le rivaije oriental du lac des quatre cantons. Des rochers es* 
carpes et d'une forme bizarre terminent la scène. Le lac est 
agité, et le bruit des vagues se mêle au tonnerre et aux 
éclairs. 

KUNZ de Gersan, UN PÊCHEUR et son fils. 

KUNZ. 

Vous ne pouvez me croire , mais je lai vu de mes 
yeux, cela s'est passé comme je vous le dis. 

LE PÊCHEUR. 

Tell est prisonnier! on le conduit à Kussnacht ! 
Tell , le meilleur homme de la contrée , et dont le 
bras serait le plus puissant si on avait à combattre 
pour la liberté! 

KUNZ. 

Le gouverneur le conduit lui-même par le lac : 
ils étaient prêts à s'embarquer quand je suis parti 
de Fluelen ; mais la tempête qui commençait déjà^ et 
qui m'a forcé à aborder ici, peut bien avoir retardé 
leur départ. 



ACTE IV, SCÈNE I. 249 ' 

LE P^GUEUa. 

Tell dans les fers, Tell au pouvoir du gouver- 
neur! Ah I croyez qu'ils vont Teqsevelir dans quelque 
profonde prison où il ne reverra plus \i clarté du 
jour ; car ils doivent redouter la juste vengeance 
d'un homme courageux si cruellement excite'. 

KUNZ. 

Notre ancien landamman , le noble seigneur 
d'Âttinghausen touche , dit-on aussi, à sa fin. 

LE PÊCHEUR. 

Ainsi se brise la dernière ancre oii s'attachait 
notre espérance : il était le seul qui osât élever la 
voix pour défendre les intérêts du peuple. 

La tempête devient de plus en plus furieuse. 
Adieu , je vais chercher un gîte dans le village , car 
pn ne peut pas songer à se reipbarquer aujourd'hui. 

( Il s'en va. ) 
LE PÉCHEUR. 

Tell est prisonnier et le baron est mort ! Que la 
tyrannie marche maintenant à front découvert et 
abjure toute honte ! La bouche de la vérité est 
muette , les yeux clairvoyans sont fermés , le bras 
qui pouvait nous délivrer est enchaîné. 

LE FILS DU PÉCHEUR. 

Mon père , la grêle tombe en abondance ; ne res- 
tons pas ici, entrons dans la cabane. 

Que les vents se déchaînent, que les éclairs fassent 
briller leur flammés, que les nuages s'entrouvrent. 



25o GUILLAUME TELL, 

et que l'orage tombe du ciel à grands flots pour 
inonder la terre ! Périssent dans leur germe les 
générations futures; que les élémen& indomptés 
redeviennent les maîtres de cette terre; que les ours 
et les loups y régnent de nouveau dans le désert! 
Qui voudra désormais vivre ici sans liberté ? 

LE FILS DU PÊCHEUR. 

Écoutez comme les vagues mugissent; le bruit des 
tourbillons est terrible; jamais le lac n'a été en 
proie à une telle tempête. 

4 

LE PÊCHEUR. 

Abattre une pomme sur la tête de son enfant ! 
Rien de pareil a-t-il jamais été ordonné à un père , 
et la nature ne doit-elle pas montrer par sa fureur 
combien elle est révoltée? Non , je ne m'étonnerais 
pas de voir ces rochers précipités dans le lac, de voir 
les aiguilles et les sommets de glace qui depuis la 
création sont demeurés solides, se fondre tout à 
coup ; de voir les montagnes s'écrouler , les antiques 
cavernes s'abîmer, et un second déluge ii^onder les 
demeures des vivans. 

LE FILS DU PÊCHEUR. 

Entendez-vous là-haut le son des cloches sur les 
montagnes?. Assurément l'on a vu quelque barque 
en péril , et l'on sonne pour avertir de se mettre en 
prières. 

(Il grimpe sur une hauteur. ) 
LE PÊCHEUR. 

Malheur à la barque qui navigue en ce moment 
et qui est en proie à cette terrible tourmente ! Elle 
lie doit attendre aucun secours du pilote, ni du 



ACTE IV, SCÈNE I. aSi 

gouTernail ; la tempête est la plus forte ; les vents et 
les vagues se jouent de la force humaine. Le rivage 
ne leur offre nulle part un abri favorable; les ro- 
chers s'élèvent raides et escarpés , et ne donnent 
aucun asile; partout ils présentent leurs flancs 
inaccessibles. 

LE FILS DU PÉCHEUR, en montrant la gauche du thëâtre. 

Mon père , c'est une baîrque qui vient de Fluelen 
ici. 

LE PÉCHEUR. 

Dieu secours les pauvres gens ! Quand une fois la 
tempête a pénétré dans cette enceinte, alors elle s'y 
débat comme la bête féroce qui, renfermée dans 
une cage de fer, cherche vainement la porte et 
s'élance en rugissant contre les barreaux. De même,* 
resserrées dans ces murs de rochers qui s'élèvent 
jusqu'aux nues, les vagues ne trouvent aucune issue. 

(Il monte aussi sur la Lauteur. ) 
LE FILS DU PÉCHEUR. 

Mon père , c'est la barque du gouverneur d'Uri ; 
je la reconnais à son pavillon. 

LE PÉCHEUR. 

Juste Dieu ! oui , c'est lui-même ; il est sur cette 
barque ; elle est poussée ici , et elle porte Gessler et 
son crime. La main de la vengeance céleste n'a pas 
tardé beaucoup à le frapper. Maintenant il recon- 
naît qu il y a un pouvoir au-dessus du sien. Les 
vagues n'obéissent pas à sa voix ; les rochers ne 
courbent pas leur tête devant son chapeau. Enfant, 
ne prie pas pour lui, laisse prononcer la justice 
divine. 



1 

I 



352 GUILLAUME TELL, 

LE FILS DD PÉCHEUE. 

Je ne prie pas pour le gouTerneur ; je prie pour 
Tell , qm est aussi sur cette barqae* 

LE PÉCHEUR. 

O forenr ayengle de la tempête ! faut-il que, pour 
atteindre un coupable, tu fasses périr tous ceux 
qui sont arec lui sur la liarque ! 

LE FILS DU PÊCHEUR. 

Voyez ! voyez ! ils ont déjà passé heureusement le 
rocher de Buggisgrat; mais l'effort d'une yague, 
reuYoyçe par le Teufelmunster^ vient de les rejeter 
vers le grand rocher d'Axenbei^ : je ne vois plus 
rien. 

LE PÉCHEUR. 

Le Hakmesser, où plus d'un bateau s'est déjà 
brisé, est là tout auprès ; s'ils ne s'en détournent pas 
prudemment , la barque va heurter contre le ro- 
cher escarpé qui s'élève à pic au-dessus du lac. Us 
ont avec eux un bon pilote , et si quelqu'un peut les 
sauver^ c'est Tell assurément; mais ses bras sont 
enchaîna. 

TELL , MD arbalète à la main. 

(n arrÎTe d'un pas rapide, regarde autour de lui avec sorpriae, et parait Tiremcnt 
afité. Quand il est parvenu au milieu du th^tre , il ae protteraie è terre en posant 
ses nuins tar le sol , puis il les lève vers le ciel. ) 

LE FILS DU PÊCHEUR l'a aperçu. 

Voyez , mon père ^ voyez cet homme qui est là à 
genoux. 

LE PECHEUR. 

U saisit la terre de ses mains ^ et paraît hors de lui. 

LE FILS DU PÉCHEUR revenant sur la scène. 

Ah ! que vois-je ? Mon père , venez ! venez ! 



ACTE IV, SۃNE I. , aSS 

LE PÊCHEUR s'approche. 

Qui est-il? Quoi! Dieu du ciel, c'est Tell! Com- 
ment êtes-vous ici ? Parlez. 

LE FILS DU PÉGâËUlK 

N'étiez-vous pas sur cette barque prisonnier et 
enchaîne? 

hÈ PâcHEUR. 

Ne devait-on pas tous conduire à Kussnacht ? 

. TELL sertlève. 

Je suis libre. 

LE PÉCHEUR ET SON FILS. 

Libre ! miracle de Dieu ! 

LE JPtts nu PlàcâEtTR. 

D'où venez-vous eu ce tnonieht? 

TELL. 

De la barque. 

LE I^CHËUR. 

Comment? 

LE FILS DU PÉCHEUR. 

Et le gouverneur, où est-il ? 

TELL. 

A la merci des vngues. 

LÉ ^fiCHteUR. 

Est-il possible? Mais Vous, comment êtes-vous 
ici? commeut êtes-vous ëchàppë à vos liens et à la 
tempête ? 

TÉLL. 

Par la prbvidence bienfaisante de Dieu. Écoutez. 

LE PficHEUR ET SOIff ÉILS. 

iPàriéz, parlez. 



254 GUILLAUME TELL, 

TELL. 

Vous savez ce qui s'est passé à Altdorf . ... 

LE PÊCHEUR. 

Je sais tout , parlez. 

TELL. 

Vous savez que le gouverneur m'avait fait prendre 
et attacher pour me conduire à Kussnacht , dans son 
château. 

LE PÊCHEUR. 

Et qu'il vous a embarqué avec lui à Fluelen : nous 
savons tout; racontez-nous comment vous vous êtes 
échappé. 

TELL. 

J'étais gissant dans la barque , attaché par des 
liens resserrés , sans défense et tristement résigne. 
Je n'espérais plus revoir la douce lumière du soleil, 
ni le visage chéri de ma femme et de mes enfans; 
et , dans ma douleur , mes yeux étaient fixés sur la 
vaste étendue des flots. 



Malheureux ! 



LE PECHEUR. 



TELL. 



Nous avancions de la sorte, le gouverneur, Ro- 
dolphe de Harras , les serviteurs de Gessler et moi. 
Mon carquois et mon arbalète étaient placés à la 
poupe près du gouvernail. Quand nous avons été 
non loin d'ici, près du petit rocher d'Axenberg, 
alors, par un coup de la Providence, une tempête 
terrible et furieuse s'est tout à coup déchaînée, so^ 
tant des défilés du Saint-Gothard. Les rameurs ont 
perdu courage , et tous se sont persuadé qu'ils al- 



ACTE IV, SCÈNE I. a55 

laient përir. En ce moment, un des gens du gouver- 
neur est allé à lui , et lui a dit ces paroles que j'en- 
tendais : « Vous voyez votre danger et le nôtre,, 
monseigneur ; la mort est là devant nous ; la frayeur 
a trouble les esprits de nos rameurs , et ils ne sont 
point habiles dans leur métier; mais vous avez ici 
Tell, qui est un homme vigoureux et accoutumé à 
conduire une barque : si dans notre péril nous 
avions recours à lui ? » Alors le gouverneur m'a dit : 
(( Tell , si tu crois pouvoir nous sauver de la tem- 
pête , je te ferai ôter tes liens. » J'ai répondu : 
« Oui, monseigneur, j'espère, avec Taide de Dieu, 
que je tirerai la barque de ce péril. >» Aussitôt on 
me délivre, je me place au gouvernail, et je ma- 
nœuvre de mon mieux. Cependant je jetais un 
regard détourné sur l'endroit où- était posée mou 
arbalète , et j'observais avec soin le rivage , y cher- 
chant quelque pointe où je pusse m'élancer. J'ai re- 
marqué un rocher aplati qui s'avance dans le lac... 

LE PÊCHEUR. 

Je le connais, au pied du grand Axenberg; mais 
je n'aurais pas cru possible.... Le roc est escarpé, 
comment y atteindre en s'élançant de la barque ? 

TELL. 

J'ai crié aux rameurs de maq<BUvrer rapidement^ 
jusqu'à ce rocher : après cela , leur* ai-je dit, le plus 
grand danger sera passé. Et quand par un prompt 
effort nous y avons touché, j'ai invoqué la miséri- , 
corde de Dieu, et, appuyant de toutes mes forces la 
poupe vers le rocher , j'ai saisi mon ar];ialète, et me 
suis élancé avec effort sur la cime aplatie, rejetant 



256 V GUILLAUME TELL, 

d'un pied vigoureux la barque loin du rivage , sur 
les abîmes du lac oh., si Dieu le veut ainsi ^ elle 
sei*a engloutie par les Vagues. C'est ainsi que me 
voilà délivre de la fureur des tempêtes et de la mé- 
chanceté du plus cruel des hommes. 

LE PÉCHEUR. 

Tell^ Tell^ le Seigneur a fait pour vous sauver un 
miracle évident. C'est à peine si je puis en croire 
mes sens. Mais^ dites-moi, où allez- vous vous ca- 
cher ? car vous n'êtes pas en sûreté si 1^ gouverneur 
échappe à la tempête. 

TELL. 

Je lui ai entendu dire , pendant que j*étais en- 
chaîné sur sa barque y qu'il voulait débarquer à 
Brunnen , et de là me conduire à son château en 
passant par Schwitz. 

^ LE PÊCHEUR. 

Voulait-il donc faire la route par terre ? 

TELL. 

U le disait ainsi. 

LE PÉCHEUR. 

Âh ! songez sans retard à vous cacher. Dieu ne 
vou§ tirera pas deux fois des mains du gouverneur. 

TELL. 

Dites-moi quel est le chemin le plus court pour 
aller à Ârth et à Kussnacht. 

Lï; PÉGHËI}R. 

La route passe par Sleinen . Mais mon fils pourra, 
en prenant Un sentier, vous Cdnduit*e plus prompte- 
ment par Lôwerz. 



\ 



ACTE IV, SCÈNE I. ^Sj 

TELL lui prend la main. 

Que Dieu vous récompense du service que vous 
me rendez. Adieu. (Il part, puis retient. ) N'avez- 
vous pas aussi prêté serment au Rutli ; il me semble 
que Ton m'a dit votre nom ? 

LE PÉCHEUR; 

Oui, j'y e'tais, et j'ai prêté le serment d'alliance. 

* TELL. 

Hé bien , faites-moi l'amitié d'aller à Bui^glen 
trouver ma femme , que mon sort doit désespérer; 
dites-lui que je suis délivré et en sûreté. 

LE PÊCHEUR. 

Où lui diraî-je que vous avez dirigé votre fuite? 

• / 

TELL» 

Vous trouverez chez elle son père et quelque* 
autres qui ont juré avec vous au Rutli. Qu'ils soient 
contens et ranimés; Tell est délivré, et son braiâ 
n'est plus enchaîné. Bientôt ils apprendront quelque 
chose de moi. 

LE PÊCHEUR. 

Quel dessein médite votre courage ? Dites-le-moi 
avec confiance. 

TELL* 

Quand cela sera fait, il en sera parlé. 

(Dpart.) 
LE PÊCHEUR. 

Va, Jenny, tu lui indiqueras le chemin; que 
Dieu l'assiste, et qu'il puisse accomplir ce qu'il a 
résolu. 

(Il«*aBTa.) 
TOM. V. SchUUr. 17 



aS8 GUILLAUME TELL, 

SCÈNE II. 

Une salle da cMteau d'Attinghausen ; le baron e»t placé dans 
uû fiiuteuil ; il est monrant. Walther Furst , Staui&clier, 
Melchtal et Baumgarten s'emprassent autoar de lui. Walther 
Tell est À genoux devant lui. 

,C!tû est fait de lui , il n'est pins. 

STAUFFACttER. 

Cependant il semble encore vivant. Voyez , ses 
lèvres ont encore un mouvement, son sommeil est 
tranquille, ses traits sont encore paisibles et rians. 

(Baumgtrten ▼■ à la porte , et parle à quelqu^ua. ) 
WALTER furst, 4 Baumgarten. 

Quîesft-cc? 

BAUMGARTEN. 

C'est votre fille; elle veut vous parler et voir son 
enfant. 

(Walther Tell se relire. ) 
WALTHER FURST. 

Puis-je la consoler? moi-même ai -je des consola- 
tions? Toutes les douleurs s'accumulent sur ma tête. 

HEDWIGE entre. , 

Oit est mon enfant? laissez -moi , il faut que je le 
voie. 

STAUFFAGHER. 

Contenez-vous ; songez que la mort est dans cette 
maison. 



ACTE IV, SCÈNE IL aSg 

H EDWIGE, M précipitant vers son fils. 

MoQ.Waltk^r, tuyis. pour moi ! 

WA LTHE R TELL , dans les bras de sa mère 

Ma pauvre mère ! 

HBDWIGE. 

Ouiy cela est bien certaia. 9ui^ tu m^es conservé ! 
( Elle regarde a^ec une sorte d'inquiet empj^esse- 
ment. ) Cçla est-il possible? U a, pu lÂi^cor h^ fl^chci 
au-dessus d^ ta têt^? il a. pu l(e fis^ire! Ab l c'est ne 
pas avoir un cœur; il a pu placer son propre enfant 
au but ? 

WALTHER FURST. 

Oui^ il Fa fait avec mille angoisses, l'âme dé- 
chirée de douleur, il l'a £siit, parce qu'il y a été con- 
traint; il y allait de la vie. 

HEDWIGE. 

Ahl sll avait eu un cœur dç père, s^v^^ ^Ç 'S.'y 
résoudre ^^ il serait mort mille fois ! 

Vous devez louer Bieu dont la Providence bien-* 
faisante s'est manifestée en cette occasion. 

HEDWIGE. 

Ehî puis-je oublier ce qui auraitpu arriver? Dieu 
du ciel, oui, je vivrais un siècle, qu'il me semble- 
rait toujours voir mon enfant là enchaîné , et son 
père visant au-dessus de sa tête ! Je vois sans cesse 
cette flèche qui vient me pe^:cer le cœur., 

MELC9T4L. 

Si vQus saviez ce qu'il ^ eu à souffrir dç la pa^t du 
gouverneur ! 



26o GUILLAUME TELL, 

HEDWI6E. 

cœur insensible des hommes ! quand unf3 fois 
leur orgueil est offensé^ ils ne connaissent plus rien, et 
leur courage aveugle risque, en se jouant, la yîe 
d'un enfant et le cœur d'une mère. 

BAUMGARTEN. 

Les malheurs de votre mari sont dqjà assez Cruels. 
Pourquoi les aigrir par vos reproches injustes? N'a- 
vez-vous donc aucune pitié pour ses souffrances? 

HEDWI G£. Elle se retourne vers lai , et le regarde d'un coup d'oeil dédaigneux.. 

Et vous, vous n'avez donc que des larmes à donner 
au malheur de vos amis ? Qu'attendiez-vous lo^'squ'oii 
a chargé de liens le meilleur d'entre vous ? quel se- 
cours lui avez-vous donné ? Vous avez vu ce crime 
et vous l'avez laissé s'accomplir! vous avez patiem- 
ment souffert que votre ami fût enlevé au milieu de 
vous ! Est-ce ainsi que Tell vous avait secouru? s'est- 
il contenté de vous plaindre lorsque , pressé par les 
cavaliers du gouverneur, vous aviez devant vous le 
lac en fureur? est-ce par de vaines larmes qu'il 
vous a témoigné sa compassion, quand, oubliant 
sa femme et ses enfans , il s'est élancé dans la bar- 
que pour vous sauver ? 

, WALTHER FUKST. 

Nous ne pouvions essayer de le délivrer , nous 
étions en petit nombre et sans armes. 

HEDWI G E embrasse son père. 

mon père! et vous aussi vous l'avez perdu. Il 
est perdu pour son pays, pour nous tous, il nous 
manque à tous. Hélas ! tous nous sentons sa perte ; 



ACTE IV, SCÈNE II. 261 

Dieu préserve son âme du désespoir. Dans la solitude 
de sa prison il n'aura pas une seule consolation de 
l'amitié; s'il était malade... hélas! l'humide obscu<- 
rlté de son cachot le rendra malade. La fleur des 
Alpes pâlit et meurt transplantée dans le vallon 
marécageux. De même, lui ne peut vivre qu^avec la 
lumière du soleil y et le souffle bienfaisant de l'air. 
Lui^ prisonnier! lui, qui ne respirait que liberté! il 
périra dans les tristes vapeurs du souterrain. 

STAUFFACHEB. 

Calmez-vous , nous agirons tous pour le délivrer 
de sa prison. 

HEDWIGE. 

Et pourrez-vous tenter quelque chose sans lui? 
Tant que Tell.élait libre, il y avait encore quelque 
espérance; l'innocence avait encore un ami, les 
opprimés avaient encore un défenseur. Tell vous eut 
tous délivrés; vous tous réunis ne pouvez réussir à 
briser ses fers. 

BAUMGARTEN. 

Il se réveille ; silence. 

ATTINGHAUSEN, serelcTant. 

Oîi est-il? 

STAUFFACHER. 

Qui? 

ATTINGHAUSEN. 

Il me laisse, il m'a abandonné à mon dernier 
moment. 

STAUFFACHER. 

C'est de son neveu qu'il parle; il faut Fenvoyei' 
chercher. 



\ 



% • 



262 GUILLAUME TELL, 

Walthekturst. 

•Oh y e^fallé. ConsoI&&-Tous, il a écoute la voix de 
son coeur, il eét revenu à nous. 

ATTINGHAUSEN. 

A-t-il élevé ia voix pour sa patrie? 

STAÙFFACHïfR. 

Oui, aTCc un courage téméraire. 

ATTINGHAUSEN. 

Pourquoi n'arrive-t-il pas pour recevoir ma bé- 
nédiction ? Je sens que ma fin approche rapidement. 

STAtJFFACHER. 

Non , mon • noble •seigrietir, Ife sôm^itién vous a ren- 
du des forces , «t «vortre oeil est Vif et htkitné. 

ATTINGHAUSEN. 

Vivre c'est sbùÔrir , et je vais sortir à la fois de la 
vie et de la douleur. U n'y a plus d'espérance , mais 
il n'y a plus de malheur. ( // remarque Terifant. ) 
Quel est cet enfant? 

WALTHER FURST. 

Monseigneur , bénissez-le ; c'est mon petit-fils , il 
est privé de son père. 

( Hedwige place Tenfant i genoux deyant le baron. ) 
ATTINGHAUSEN. 

iAth ! jevous laisse toqs orphelins. Malheureux que 
je suis , meç derniers regards ont vu la ruine de la 
jpatrie ; était-ce donc pour mourir en voyant toutes 
mes e^pél:*anees détruites, que ma yte s'^t prolongée 
au-delà de la mesure commune ? 



ACTE lY, SCÈNE II. «6) 

STAUFFACHER, à Walther Funt. 

Finira-t-il ainsi plongé dans, un sombre chagrin? 
ne pourrons-nous pas rendre ses derniers momens 
plus sereins par quelque rayon d'espoir? Noble sei- 
gneur^ revenez de votre abattement, nous nesonimes 
pas entièrement perdus, notre malheur nest VM 
sans ressource. 

ATTINGHAUSEN. 

Et qui pourra vous sauver? 

WALTHER FUR ST. 

Nous-mêmes; ëcoutez-nous. Les troi$ cantons se 
sont donné parole de chasser les tyrans ; l'alltanM 
est conclue et un serment sacré nous a liés. Avant 
qu'une nouvelle année ait commencé son cours ^ nos 
desseins seront accomplis et votre cendre reposera, 
tranquillement dans une terre de liberté^ 



ATTINGHAU^EN. 



Âh ! répétest-le-moi , l'alliance est conclue ! 

MELCHTAl.. 

 un même jour les trois cantons vont se soule- 
ver; tout est prêt, et jusqu'à cette heure le plus 
profond secret a été gardé , bien que plusieurs cen»^ 
taines de personnes le connaissent. La tyra^iû^ 
marche sur un sol qui s'abîmera sous ses pas; les 
jours qui lui restent sont comptés, et bieutôt on ne 
découvrira plus même ses vestiges. 

ATTINGHAUSEN. 

Mais les chàteaux-forts qui donânent la contrée ? 

NEiiGHTAL. 

Ils succomberœit tou$ au mième DMMnent. 



>64 GUILLAUME TELL, 

ATTINGHAUSEN. 

Et les nobles font-ils partie de cette association ? 

STAUFFACHEB. 

Nous espérons leur secours s'il nous est néces- 
saire ; mais il n'y a encore que des paysans qui aient 
prêté le serment, 

ATTING0 AUSEIf. B m lère lentement, et laisse Totr une grande surprise. 

Les paysans ont entrepris une telle chose entre 
eux sans le secours des gentilshommes ! ils se sont à 
ce point confiés dans leurs propres forces! Ah! 
puisqu'on n'a plus besoin de nous y nous pouvons 
sans regrets descendre au tombeau. JNFotre temps est 
fini. La dignité de l'espèce humaine est soutenue 
par une nouvelle puissance. (// pose la main sur la 
tête de ï enfant qui est à genoux devant lui. ) I>u 
jour où la pomme fut placée sur la tête de cet en- 
fant ^ datera une liberté nouvelle et meilleure L'an^ 
cien ordre est renversé , les temps sont changés , et 
une existence nouvelle va fleurir sur ses ruines^ 

STAUFFACHER, à Walther Furst. 

Voyez de quel éclat brillent ses yeux. Ce ne sont 
pas les dernières lueurs dVne vie qui s'éteint , ce 
sont les rayons éclatans d'une vie nouvelle. 

ATTINGHAUSEN. 

La noblesse descend de ses antiques châteaux pour 
venir dans les villes prêter son serment de bourgeoi- 
sie; déjà rUechtland^ déjà la Turgovie se mêlent kce 
mouvement ; la noble ville de Berne élève sa tête sou- 
veraine ; Fribourg devient un rempart assuré de la 
liberté ; Zurich se soulève; elle arme ses artisans 



ACTE IV, SCÈNE 11. 265 

qui forment une troupe guerrière , et la puissance 
des rois \ient se briser devant ses murailles éter- 
nelles. (Il prononce ce qui suit d'un ton prophétique , 
et ^es discours semblent inspirés*) Je vois les princes 
et les seigneurs , revêtus de leurs armures, accourir 
pour combattre un peuple de bergers paisibles; 
une guerre à mort est déclare'e ; les défilés des mon- 
tagnes sont illustrés par de sanglans combats ; le 
paysan se précipite la poitrine désarmée comme 
une victime dévouée au milieu d'une forêt de lances; 
il y pénètre; la fleur des gentilshommes est abattue ^ 
et la liberté élève son étendard triomphant. (A 
Stauffacher et Walther Furst en leur prenant les 
mains. ) Soyez fermement unis, fermement et pour 
toujours ; qu'aucune contrée ne soit étrangère à la 
liberté d'une autre contrée. Du haut de vos monta- 
gnes veillez à ce que chaque confédéré soit toujours 
secouru par toute la confédération ; soyez unis , à 
jamais unis. 

(Il retombe dans son fauteuil et meurt. Ses mains tiennent encore les mains de Furst et 
de Staufiaclier : ils le regardent long-temps en silence , puis ils se retirent , et chacun 
se livre à sa douleur. Pendant ce temps, les serviteurs du baron sont entrés et s'ap- 
prochent'. Tous expriment leur chagrin ; les uns avec vivacité , les autres avec calme. 
Quelqiies-ui^s se jettent à genou^^ devant lui, baisent sa niain et Tinondent de larmes, 
fendant cette scène muette , on entend sonner la cloche du château. ) 

R U D E N Z entre précipitamment. 

Vit-il encore ? Ah ! dites-moi , pourra-t-il m^en-^ 
tendre ? 

WALTHER FURST lui montre Â.ttinghau;ien en détournant la vue. 

Vous êtes, maintenant notre seigneur et notre 
protecteur ; ce château a changé de maître. 



a66 . èUILLAUME TELL, 

KUDENZ. n regarde le eorps ezpirtf d'Attingheiisea, et parait atii d^im violeBt 

désespoir. 

mon Dieu ! mon repentir a été trop tardif; que 
n'a-t-il pu vivre encore un seul instant de plus pour 
voir le changement de mon cœur? Fendant qu'il 
jouissait encore de la lumière j'ai méprisé ses dis- 
cours sincères : maintenant il n'y est plus , il nous a 
quittés pour toujours y et il me laisse le poids d'une 
faute non expiée. Ah! dites-moi, a-t-il emporté 
quelque ressentiment contre moi ? 

STAUFFACHER. 

Il a appris en mourant ce que vous- avez fait, 
et a béni le courage avec lequel vous avez osé parler. 

RIIDE^ÏZ se met à genoux. 

Oui , restes sacrés de celui que je chérissais , dé- 
pouille inanimée, je le jure sur ces mains que la mort 
a glacées, j'ai rompu pour toujours tous les liens qui 
m'attachaient aux étrangers; je suis revenu à mes 
concitoyens, je suis et veux être de toute mon âme un 
citoyen de la Suisse. (Il se relevée.) Pleurez sur votre 
ami, sur votre père, mais ne tombez pas dans le dé- 
couragement. Ce n'est pas de ces seules richesses que 
je suis héritier, il m'^ aussi légué son cœur et son 
âme, et ma jeunesse acquittera tout ce que vous 
avait promis sa respectable vieillesse. Mon pwe, 
donnez-moi votre main, et vous aussi la vôtre, Stauf- 
fâcher et Melchtal. Oh! n'hésitez pas, ne vous dé- 
tournez pas, recevez mon serment et mes vœux. 

WALTHER FURST. 

Donnez-lui votre main , son cœur revient à nous 
et mérite notre confiance. 



ACTE IV, SCÈNE ÏL 267 

MËLCHTAL. 

Votis avefc tùioiitrë du mépris aux paysans ; parlez, 
tjne deycms-lious attendre de vous ? 

RUDENZ, 

Oubliez l'erreul: de ma jeune3se. 

WALTHEU FCHST. . 

Soyez unis , telle a été la dernière parole de celui 
qui était notre père; vous vous en souvenez. 

MELGHTAL. 

Voici ma main , noble seigneur ; la promesse d'un 
paysan est aussi une parole sacrée. Que seraient les 
chevaliers sasrs noas ? Notre emploi eist plus ancien 
que le leur, 

RUDENZ. 

Aussi je l'honore et mon épée le protégera. 

MELCHTAL. 

Seigneur , le bras qui dompte un sol ingrat et 
qui le féconde, peut aussi servir à se défendre contre 
la violence. 

RUDENZ. 

Hé bien , :voùs m^ défendrez et je vous défendrai ; 
étant unis notre force deviendra plus grande. Maiis 
à quoi bon ces paroles , tant que notre patrie est la 
proie d'une tyrannie étrangère? quamd notre sol 
sera délivré de ses ennemis , alei^s il sera temps et 
régler paisibl^iaent nos droits. (// ^ tait un mo^ 
ment.) Vous yous taisez , vous n'avez rien à me dire? 
£h quoi! n'ai-je pas mérité que vous ayez confiance 
en moi ? est-ce donc contre votre gré que je dois 
entrer dans le secret de votre alliance? avezr-yous 



>68 GUILLAUME TELL, 

délibéré? Vous avez prêté serment au Rutli^ je le 
sais; je n'ignore rien de ce que vous avez résolu, et, 
hien que je ne Taie pas appris de vous ^ je le garde 
comme un dépôt sacré. Jamais , croyez-moi, je nai 
été Tennemi de mon pays, jamais je n'ai rien projeté 
contre vous ; cependant vous avez tort de différer, 
le temps presse, les circonstances sont impérieuses; 
Tell a déjà été la victime de vos délais. 

STAUFFACHER. 

Nous avons juré d'attendre, jusqu'aux fêtes de 
Noël. 

RUDENZ. 

Je n'étais pas avec vous, je n'ai rien juré, diffé- 
rez; mais moi je vais agir. 

HELCHTAL. 

Quoi, VOUS voudriez?... 

RUDENZ. 

Je me compte maintenant parmi les chei^ du 
pays et mon premier devoir est de vous délivrer. 

WALTHER FURST. 

Confier à la terre cette dépouille chérie , c'est le 
plus pressant et le plus sacré de vos devoirs. 

RUDENZ. 

Quand nous aurons affranchi cette contrée , alors 
nous placerons sur le cercueil la couronne de la 
victoire. mes amis, je n'ai pas seulement à com- 
battre les tyrans- pour votre cause , j'ai aussi la 
mienne à défendre : écoutez-moi; ma chère Berthe 
a disparu , elle a été secrètement enlevée du milieu 
de nous avec une audace criminelle. 



ACTE rv, SCÈNE II. 2G9 

STA.UFFACHER. 

Comment ! le tyran aurait osé faire une pareille 
violence à une personne libre et noble? 

RUDENZ. 

Mes amis^ je vous ai promis du secours et je vais 
commencer par demander le vôtre. On a enlevé, on 
a saisi ma bien-aimée; qui sait où ces misérables 
lauront cachée ? à quelle violence ils auront osé se 
porter pour enchaîner son cœur par des liens de'tes- 
tés? Ne m'abandonnez pas, aidez-moi à la délivrer, 
elle vous chérit , et elle mérite par son amour pour 
la patrie que tous les bras s'arment pour elle. 

V\rALTIIER FURST. 

Que voulez-vous entreprendre ? 

RUDENZ. 

Le sais-je? Hélas ! dans cette obscurité qui enve- 
loppe son sort, dans les affreuses angoisses de mon 
incertitude, je ne sais m'attacher à aucune idée 
fixe; une seule chose est claire dans mon âme, c'est 
que je ne pourrai la retrouver que sous les débris 
de la tyrannie renversée , et que nous devons atta- 
quer les forteresses pour pénétrer dans la prison où 
elle est peut-être ensevelie, 

MEtCHTAL. 

Venez, conduisez-nous. Nous vous suivrons. Pour- 
quoi différer jusqu'à demain ce qui peut être tenté 
dès aujourd'hui. Quana nous avons fait le serment 
du Rutli, Tell était encore libre, et la tyrannie n'é- 
tait pas encore parvenue au comble de l'horreur. Le 



^^^Al^^KdS^i^ki 



270 GUILLAUME TELL, 

temps nous a impose de nouveaux devoirs et parler 

de délais serait une lâcheté maintenant. 

RUDEN Z, à Walther Funt «t à StaaHacher. 

Pendant ce temps-là, armez-vous et tenez-vous prêts 
à agir. Attendez que des feux soient allumés comme 
signal sur la montagne : la nouvjelle de notre victoire 
vous parviendra ainsi plus vite que par \m message, 
et, quand vous verrez briller ces heureuses flammes, 
précipitez-vous sur l'enuemi avec la rapidité de U 
foudre , et r^oversez l'édifice de la tyrannie. 

^8 s'en ▼<»!. ) 

SCÈNE III. 

( Un chemin creux près de Kussnacht. On y descend du mi- 
lieu des rocbers. Sur le devant on en distingue un, qui forme 
une espèce d'avancement masqué par des arbrisseaux ). 

TELL arrive j il tient son arbalète. 

Il doit passer par ce chemin creux , aucune autre 
route ne peut le conduire à Kussnacht. C'est ici que 
je vais accomplir mon dessein ; l'occasion est favo- 
rable. Ici, ca/;hé derrière ces arbrisseaux, je pourrai 
l'atteindre de n^a flèche ; le chemin est étroit , il ne 
sera point entouré de sa suite* Mets ordre à ta con- 
science , gouverneur ; c'en est fait de toi , t<m heure 
est arrivée. 

Je vivais d»ns la paix It dans l'innocence ; je 
n'avais jamais dirigé mes traits que sur les animauix 
des forets ; jamais le meurtre n'avait souillé ma 



ACTE IV, SCÈNE III. 271 

pensée. Tu m'as arraché à mon repos , tuas rempli 
d un noir yenin un cœur qui s'était nourri de pen- 
sées pieuses et douces; tu m'as accoutumé aux actions 
monstrueuses. Celui qui a pris pour but la tête de 
son enfant , peut bien aussi percer le cœur de son 
ennemi. 

Gouverneur, il faut que je préserve de ta fureur 
les tendres épouses, les innocens et malheureux en- 
fans. Lorsque , d une main tremblante , j'ai tendu 
mon arc , lorsque par un amusement cruel et infer- 
nal , tu m'as contraint à tirer ma flèche sur mon 
enfant, lorsque tu me voyais sans défense, au déses- 
poir et suppliant devant toi , alors, je me suis inté- 
rieurement promis, j'ai juré par un serment terrible, 
entendu de Dieu seul, que ton cœur serait le premier 
but où j'enverrais une flèche. Ce que j'ai juré dans ce 
moment d'horrible souffrance est un devoir sacré, et 
je veux m'en acquitter. 

Tu es mon seigneur, le lieutenant de mon empe- 
reur , mais l'empereur ne t'aurait pas permis ce 
que.... il t'avait envoyé pour rendre la justice , 
sévèrement peut-être, puisqu'il est irrité, mais il 
n'a pas voulu que tu puisses impunément te faire un 
jeu cruel du meurtre et du carnage ; car il y a un 
Dieu pour venger et pour punir. 

Et toi , qui as été l'instrument d'une douleur si 
amère , et qui maintenant est tout mon bien, mon 
précieux trésor , je vais te diriger sur un but qui a 
été inaccessible aux plus touchantes prières, mais 
q[ui ne te résistera pas. arc fidèle , qui si sou- 
vent m'as bien servi dans de joyeux amusemens, 
né m'abandonnes pas dans ce moment important et 



id^^t*AM 



?72 GUILLAUME TELL, 

terrible ; encore cette fois seulement , que ta corde 
lance comme de coutume une flèche rapide I Âh! si 
elle allait s'échapper sans force de ma main ^ je neu 
ai pas une seconde à lancer. 

(Des Toyageurs passent sar la scène.) 

Je vais m'asseoir sur ce banc de pierre qui s'offre 
au voyageur pour le reposer un moment , car il n'y 
a aucune habitation en ce lieu. — Chaque passant 
succède à l'autre sans délai ; ceux qui se rencontrent 
continuent leur route, étrangers l'un à l'autre, sans 
s'enquérir mutuellement de leurs peines. -^Ici passe 
le marchand que ses intérêts rendent soucieux, le pè- 
lerin légèrement chargé, le moine pieux, le brigand 
aux sombres regards, le joyeux ménétrier, le colpor- 
teur conduisant son cheval qui porte un lourd far- 
deau et qui vient des contrées lointaines, car en sui- 
vant toujours ce chemin on parcourrait le monde; 
tous continuent leur route pour aller à leurs affai- 
res.... et la mienne c'est le meurtre ! 

(n s'assied.) 

Autrefois, mes chers enfans, lorsque votre père 
revenait au logis, c'était pour vous un moment 
joyeux; jamais il ne rentrait sans vous apporter 
quelque chose; tantôt c'était une belle fleur des 
Alpes , tantôt un oiseau au brillant plumage, tantôt 
quelque coquillage pétrifié qu'il avait trouvé en pat' 
courant les montagnes. Aujourd'hui il est sorti pour 
chercher une autre proie; il est assis dans un lieu 
y^ sauvage, roulant la pensée du meurtre ; c'est la vie 

de son ennemi qu'il est venu surprendre. — Et ce- 
pendant, mes chers enfans, c'est encore à vous, à 



ACTE IV, SCÈNE IIL ajS 

vous seulement qu'il pense aujourd'hui; c'-est pour 
vous défendre, c'est pour protéger votre enfance 
innocente contre la rage des tyrans, qu'il apprête 
son arc pour k meurtre. 

(Ilselèye. ) 

J'attends ici une digne proie. Le chasseur passe 
souvent sans impatience des jour» entiers à errer 
pendant la rigueur de l'hiver, à risquer sa vie en 
franchissant les rochers, à gravir des murs de glace 
que parfois il teint de son sang , et tout cela pour 
atteindre quelque misérable gibier. Ici, j'obtien- 
drai une plus précieuse récompense , la vie de mon 
mortel ennemi, de celui qui voulait me faire périr. 

( On entend dans le lointain une musique joyeuse qui s'approche par degrés. ) 

J'ai passé ma vie à manier l'arc, à m'exercer à tirer 
des flèches. Souvent dans les jeux de village, j'ai at- 
teint le but et obtenu le prix. Aujourd'hui je ferai 
uii plus beau coup , le plus beau qui puisse être fait 
dans toute l'enceinte des montagnes. , 

( On aperçoit une noce sur la hauteur, et elle descend dans le chemin creux. Tell la 
regarde passer appuyë sur son arbalète^ Stutsi le messier Taborde. ) 

STUSSI. 

C'est la noce du métayer du couvent de Morlischa- 
chen : c'est un homme riche qui possède dix grands 
troupeaux sur les Alpes ; il épouse une fille d'Imi- 
sëe , et ce soir il y aura de grandes réjouissances à 
Kussnacht. Venez avec nous , tous les honnêtes gens 
sont conviés. 

TELL. 

Je suis un convive trop triste pour une noce. 

STUSSI. 

>ï VOUS avez quelque chagrin, chassez-le de votre 

ToM. V. Schiller. iQ 



274 GUILLAUME TELL, 

cœur ; prenez le temps comme il Tient. Il est assez 
triste à présent ; c'est une raison pour saisir l'occasion 
de se réjouir. Ici l'on se marie ; ailleurs il y a peut- 
être des gens qui se font porter en terre. 

TELL. 

Et souvent Toa passe ainsi du plaisir au tombeau. 

STUSSI. 

Ainsi y a le monde. U y a assez de malheurs par- 
tout; une partie du mont Ruiff s'est éboulée, et a 
enàeveli la terre de Glaris. 

TELL. 

Eh quoi ! les montagnes elles-mêmes ? Tout s'é^ 
croule donc sur la terre ! 

STUSSI. 

Ailleurs il se passe aussi des choses surprenantes. 
Je yiens de yoir un homme qui arrive de Bade : il 
m'a conté qu'un cheyalier s'est mis en route pour 
aller voir le roi. En chemin un essaim d'abeilles 
s'est attaché à son cheval , et l'a tellement fait souf- 
frir que l'animal est tombé mort; et le chevalier 
est arrivé à pied chez le roi. 

TELL. 

Au plus faible même , il a été donné un ai- 
guillon. 

( Hermengardc arrive avec plusieurs enfans et se place an milieu du chemin creux. ) 
' STUSSL 

On craint que cela n'annonce quelque grand mal- 
heur pour le payS; quelque événement triste et 
extraordinaire. ^ 



ACTE IV, SCÈNE lïL ayS 

TELL. 

Tous les jours il se passe des choses contre Tordre 
de la nature , et aucun prodige nç les^ avait annon- 
cées. 

ST0SSL 

Heureux l'homnie qui cultive paisiblement son 
champ ^ et qui vit sans nuls soucis au milieu des 

siens ! 

TELL. 

L'homme le plus paisible ne peut pas vivre en 
repos , s'il plaît à un voisin pervers de le troubler* 

(Tell regarde souvent avec une inquiète impatience du côté de la hauteur. ) 

STUSSL 

Adieu. Vous attendez ici quelqu'un? 

TELL. 

Oui. 

STUSSL 

Je vous souhaite un heureux retour dans votre 
famille. Vous êtes d'Uri. Notre gracieux seigneur^ 
le gouverneur, doit en revenir aujourd'hui. 

UN VOYAGEUR qui arrive. 

N'attendez pas le gouverneur pour aujourd'hui. 
L'orage a fait de'border les rivières, et tous les ponts 
ont ëte emportés par Tinondation. 

(TeÙaeièvt.) 
HETIMENGABDË sVance. 

Le gouverneur ne viendra pas? 

STUSSL 

L'attendez-vous ? 

HEBMBMGARDË. 

Hélas! oui. 

STUSSL 

Pourquoi vous placez-vous dans ce chemin creuât, 
devant son passage ? 



-^■'- 



layS GUILLAUME TELL, 

HERMENGARDE. 

II ne pourra pas se détourner ; il sera forcé de 
m'entendre. 

FRIESSHARDT. Il s'arance promptement dans le cbemin, et dit k haute voix, 

du foad du théâtre : 

Laissez; le chemin libre. Voici monseigneur le 
gouverneur qui s'avance sur mes pas. 

^ (Teli se retire. ) 
HERMENGARDE» vivement.' 

Le gouverneur vient? 

(E31e ae pkce sur le devant de la sc^e avec ses enfans. Gessler et Rodolphe de Harras 

paraissent sur la hauteur. Ils sont à cheval. ) 

STUSSI, à Friesshsrdt. 

Gomment avez-vous fait pour traverser les tor- 
Yens , puisque les ponts sont emportés ? 

FRIESSHARDT. 

Nous avons eu à nous débattre sur le lac ; ainsi 
les rivières ne pouvaient nous effrayer. 

STUSSI. 

Vous étiez sur le lac pendant cette terrible tem- 
pête ? 

FRIESSHARDT. 

Oui , nous y étions , et j'ai bien cru que c'était 
mon dernier jour. 

STDSSI. 

Ne vous en allez pas; contez-moi comment 

FRIESSHARDT. 

Laissez-moi; il faut que je m'en aille devant le 
gouverneur annoncer son arrivée au ^château. 

* STDSSL 

Si ce bateau eût porté d'honnêtes gens ^ il se se- 



ACTE IV, SCÈNE III. 277^ 

rait abîm€ cent fois ; mais il y a- des hommes sur 
qui le feu ni l'eau ne peuvent rien. ( // regarde au-' 
tour de lui. ) Où donc a passé ce chasseur avec qui 
je parlais ? 

( Gessler et Rodolphe de Harras, à cheyal. ) 

GESSLER. 

Dites-en ce que vous voudrez , l'empereur est mon 
maître , et je dois chercher à lui plaire. Il ne in'a 
pas envoyé dans ce pays pour flatter le peuple et le 
traiter doucement; il veut qu'on lui obéisse^ et la 
question est de savoir si les paysans doivent être 
seigneurs de cette terre, ou si c'est l'empereur. 

HERMENGABDE. 

Voici le moment favorable , je vais me présenter 
à lui. 

( Hennengarde s'approche arec crainte. ) 
GESSLER. 

Je n'ai pas fait placer ce chapeau à Uri par une 
vaine raillerie, ni pour éprouver le cœur de ce peu- 
ple qui m'est connu depuis long- temps ; je l'ai fait 
placer pour qu'ils ^prennent à coui'ber devant moi 
leur tête et à ne plus la lever orgueilleusement. J'ai 
voulu, en élevant ce chapeau au milieu du chemin 
où ils sont forcés dé passer chaque jour, et où leurs 
yeux en sont nécessairement frappés , leur rappeler 
leur seigneur dont ils perdaient le souvenir. 

RODOLPHE. 

Le peuple a cependant de certains droits^ 

Gl&SSLER.. 

Qu'il n'est pas temps de discuter . De vastes résultats 



178 GUILLAUME TELL, 

s'apprêtent y et Ton doit y travailler, La maison im- 
périale doit s'accroître , et ce que le père a glorieu- 
sement commencé, il faut que le fils Fachève. Ce 
petit peuple est un obstacle dans sa route; et, de ma- 
nière ou d'autre, il faut qu'il se soumette. 

( Ht Toulent avancer, Hennengarde se jette i genoux devant le gouverneur.) 

HERMEIVGABDE. 

Miséricorde , monseigneur , grâce ! grâce ! 

GESSLER. 

Pourquoi vous placez-Yous sur mon chemin , au- 
devant de mes pas? Retirez-vous. 

HERMEINGÂRDE. 

Mon mari languit en prison , mes enfans man- 
quent de pain. Mon puissant seigneur , ayez com- 
passion de notre affreuse douleur. 

RODOLPHE. 

Qui êtes-vous ? qui est votre mari ? 

HERMENGARDE. 

Mon bon seigneur, c'est un pauvre journalier du 
mont Riggiy qui s'en allait, au bord des précipices, 
faucher l'herbe au-dessus des rachers escarpés dans 
des lieux où le bétail n'oserait pas gravir. 

RODOLPHE, atr gouverneur. 

Mon Dieu, quelle misérable vie ! Je vous en prie, 
rendez-lui son pauvre mari ; quelle que soit la faute 
dont il a pu se rendre coupable, n'est-elle pas ex- 
piée par l'épouvantable métier qui le nourrit ? ( ^ 
Hermengarde. ) On vous fera justice; venez au châ- 
teau présenter votre demande, ce n'est pas ici le 
lieu. 



ACTE IV, SCÈNE lïL 279 

HERMENGARDE. 

Non y non y je ne quitterai point cette place que 
monseigneur ne m'ait rendu mon mari ; déjà depuis 
six mois il languit dans une tour, oii il attend yai- 
nement la sentence du juge. 

N GESSLER. 

Femme y pensez-TOus donc me contraindre à^ous 
écouter? Retirez-vous. 

HERMENGARDE. 

Gouverneur 9 faites*moi justice. Vous êtes juge 
dans ce pays au nom de Dieu et de l'empereur; 
remplissez votre devoir. Songez qu'on vous fera 
justice au ciel , comme vous nous ferez justice. 

GESSLER. 

Allons , qu'on chasse de mes yeux ce peuple inso- 
lent. 

HERMENGARDE prend la bride de son cheval. 

Non f non , je n'ai plus rien à perdre , tu ne sor- 
tiras pas de ce lieu avant de m'avoir rendu justice : 
fronce le sourcil , lance-moi des regards menaçans , 
que m'importe? Notre malheur est sans bornes; 
nous n'avons plus rien à craindre de ta colère. 

GESSLER. 

Femme, retire-toi, ou mon cheval va te fouler 
aux pieds. 

HERMENGARDE. 

Hé bien, pousse-le sur mon corps. ( Elle pousse 
ses enfans par terre et se précipite as^ec eux au milieu 
du chemin. ) Me voici avec mes enfans.. Écrase ces 
malheureux orphelins sous les pieds de ton cheval ; 
ce ne sera pas là pire de tes cruautés. 



28» GUILLAUME TELL^ 

RODOLPHE. 

Femme, vaus êtes donc insensée? 

HERMEN6ÂRDE poursuit avec viTacité. 

Aussi-bien ne foules-tu pas depuis long-temps sous 
tes pieds le peuple que ta confie l'empereur? Ah ! je 
ne suis qu'une femme ; si j'étais homme , je sais 
bien qu'il y aurait autre chose à faire qu'à me pro- 
sterner dans la poussière. 

( On entend de nouyeau sur la hauteur la musique de la noce , mais dans le lointain. ) 

GESSLER. ' 

Où sont mes serviteurs ? Qu'on arrache cette 
femme d'ici, ou je cesserai de me contenir, et je 
ferai;., ce que je ne veux pas faire. 

RODOLPHE. 

Vos serviteurs n'ont pu encore parvenir ici. Ce 
chemin creux est embarrassé par une noce. 

GESSLER. 

Oui , je suis encore un maître trop indulgent pour 
ce peuple. Les discours ont encore trop de licence, 
et ne sont pas enchaînés comme ils devraient l'être ^ 
mais tout ceci va changer, je le jure ici. Je briserai 
cette inébranlable obstination; je ferai plier cet 
audacieux esprit de liberté : je veux faire régner sur 
cette contrée une loi nouvelle. Je veux.... ( Une 
Jlèche V atteint. Il porte la main sur son cœur et chan- 
celle , et d'une voix étouffée il ajoute : ) Mon Dieu ! 
faites-moi grâce. 

RODOLPHE. 

Mon seigneur... Grand Dieu! qu'est-<:e donc? D'où 
cela vient-il? 



ACTE IV, SCÈNE III. 281 

HERMEN GARDE se relève. 

Au meutre ! ... au meurtre ! . . . il chancelle et s'éva- 
nouit; il a ëtë blessé.... 

RODOLPHE saute de cheval. 

Quel funeste événement ! Dieu ! seigneur cheva- 
lier, invoquez la miséricorde de Dieu. Vous êtes un 
homme mort. • 

GESSLER. 

C'est la flèche de Tell. 

( Il tombe de cheval dans les bras de Rodolphe de Han>as , qui le dépose sur le banc de 

pierre. ) 

TELL se montre sur le haut du rocher. 

Tu as reconnu d'où partait le coup ; n'en soup- 
çonne pas un autre que moi. Les chaumières sont 
délivrées , l'innocence n'a plus rien à craindre de 
toi, tu ne désoleras plus cette contrée. 

( n disparait de dessus le rocher. Le peuple se précipite sur la scène.) 

STUSSI. 

Que se passe-t-il? Qu'est-il arrivé? 

HERMENGARDE. 

Le gouverneur a été percé d'une flèche. 

LE PEUPLE se presse en foule. 

Qui est-ce qui a été frappé? 

(Pendant qu^une portion de la noce est sur Tavant-scène, le reste est encore derrière sur 

la hauteur , et la musique continue. ) 

RODOLPHE DE HARRAS. 

Il perd tout son sang. Tâchez de le secourir, pour- 
suivez le meurtrier. Malheureux , il faut donc que 
tu périsses ainsi ! pourquoi n'a-t-il pas voulu écou*- 
ter mes avis ? 



î8a GUILLAUME TELL, 

STUSSI. 

Ouii ma foi ^ il est là pâle et inanimé. 

PLUSIEURS VOIX. 

Qui a fait le coup ? 

RODOLPHi; DE HARRAS. 

Ce peuple est donc insensé de continuer à se ré- 
jouir au son de la musique auprès d'un mourant? 
Qu'on les fasse taire. {La musique cesse ^ et la foule 
du peuple s'accroît. ) Seigneur gouverneur , parlez 
si vous avez encore l'usage de vos sens ; n'avez-vous 
rien à me confier ? ( Gesslerfait un signe de la main ; 
mais après l'ai^oir les>ée as>ec vis^acitéy il la laisse re- 
tomber, ) Que dois-je faire ? Voulez-vous être porté 
à Kussnacht! Je ne vous comprends pas. Âh! soyez 
résigné, quittez toutes les pensées terrestres ; songez 
seulement à vous réconcilier avec le ciel- 

(Toute la noce entoure le mourant aTec un empressement cruel et sans émotion. ) 

STUSSI. 

Voyez comme il pâlit. La mort arrive jusqu'à son 
cœur , ses yeux sont éteints. 

HERMENGARDE élève un de ses enfans dans ses bras. 

Regarde, mon enfant, regarde mourir ce mon- 
stre. 

RODOLPHE DE HARRAS. 

Femme insensée , avez-vous donc perdu tout sen- 
timent, de fixer ainsi les regards de votre enfant sur 
cet affreux spectacle? Secourez-le; aidez-moi; n'est- 
il personne qui veuille m'aider à retirer de son sein 
cette flèche funeste ? 



ACTE IV, SCÈNE IIl. îi83 

LES FEMMES m retirent. 

Nous , toucher celui que Dieu a frappé ! 

HODOLPHE PE HARKAS. 

Puisse-t-il vous priver du bonheur éternel. 

( Il tire ton épée. ) 
STUSSI le pnmd dam les bras. 

Arrêtez ! seigneur ^ votre pouvoir est fini, le tyran 
de cette contrée est tombé; nous ne supporterons 
plus aucune violence ; nous sommes libres ! 

TOUS, avec tumulte. 

Nous sommes libres ! 

RODOLPHE DE HARRAS. 

En sommes^nous venus là ? la terreur et l'obéis- 
sance se seraient-elles si rapidement évanouies? 
(// s'adresse aux serviteurs armes qui l'entourent. ) 
Vous avez vu le funeste et mortel événement qui 
vient de se passer ici; tous les secours seraient su- 
perflus ; c'est en vain qu'on voudrait poursuivre le 
meurtrier ; d'autres ^oins nous pressent. Allons à 
Kussnacht pour conserver à l'empereur sa forteresse : 
tous les liens du devoir , toutes les règles imposées 
viennent d'être rompues , et il n'est personne sur la 
fidélité de qui l'on puisse s'assurer. 

( Il se retire avec sa suite, et l'on voit arriver six religieux. ) 
HERMENGARDE. 

Place ! place ! voici les bons religieux. 

STUSSL 

Son corps est là gissant , et les corbeaux arri- 
vent. 



s84 



GUILLAUME TELL, 



LES RELIGIEUX se rangent en cercle tutoor da corps, et dianteUt d^iin ton lu' 

gttbre. 

La mort s'empare de l'homme en ua moment. 

Elle ne lui donne aucun délai ; 

Il est précipité au milieu de sa carrière; 

Il est atteint dans la plénitude de la vie. 

Qu'il soit prêt ou non à partir , 

Il faut qu'il comparaisse devant le juge. 

(^Pendant qu\>n chante les derniers vers , le toile tomber) 



FIN DU QUâTEIÈME acte. 



ACTE V, SCÈNE I. a85 



mit0MtiÊivM /M ik^fy»>yvvv ¥ ¥VityMt¥vm)vtit/v»i¥V¥vvtiyymivy»MmtmmvwtMt^^ 



ACTE CINQUIÈME. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

La place publique d'Altdorf. Dans le fond, k droite , on voit le 
château fort dTri , avec des échafaudages qui l'entourent , 
comme à la troisième scène du premier acte. A droite, 
on aperçoit , sur plusieurs montagnes , de grands feux qui 
ont été allumés comme signal. On entend dans le lointain 
les cloches sonner de plusieurs côtés. Le jour ne fait que 
commencer. 

RUODI, KUONI, LE MAITRE TAILLEUR DE 
' PIERRES et beaucoup d'autres habitans^ des 
femmes et des enfans. 

&UODI. 

V oYEz-yous sur les montagnes ces signaux en- 
flammés? 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Entendez-vous les cloches du coté d'Unterwald ? 

RUODL 

Les^ ennemis sont chassés. 

LE TAILLEUR DE PIERRES. 

Les châteaux sont pris. 

RUODL 

Et nous souffrons encore à Uri que ce château des 



I 



Ttm GUILLADME TELL, 

tyrans subsiste sur notre sol ? Serons-nous les der- 
niers à nous déclarer libres? 

LE TAILLEUR DE PIERRES. * 

Voulez • vous donc laisser en place cet instru- 
ment d'oppression ? Allons , il faut le renverser. 

TOUS. 

Oui , renversons , renversons ce château. 

j 

RUODI. 

Où est la trompe d'Uri? 

LA TROMPE D'URI. 

Me voici; que faut-il faire? 

RUODI. 

Montez au clocher et sonnez de votre trompe; 
que le bruit soit entendu au loin dans les monta- 
gnes, qu'il soit répété par tous les échos des rochers^ 
que tous les hommes des montagnes se rassemblent 
rapidement. 

( Le crieur s'en va. Wallher Farst arrive. ) 
WALTHER FURST. 

Arrêtez, amis, arrêtez. Nous ne savons pas encore 
ce qui s'est passé à Unterwàld et à Schwitz ; atten- 
dons qu'il nous arrive un message. 

RUODI. 

Et pourquoi attendre ? le tyran est mort , le jour 
de la liberté est arrivé. 

LE TAILLEUR Dfi PIERRES. 

Et ces feux allumés qui brillent sur toutes les 
montagnes, ne sont-ils pas un signal suffisant ? 



ACTE V, SCENE I. 787 

RUODI. 

Allons y allons, prêtez-moi votre aide, les femmes 
comme les hommes; renversons les échafauds, dé- 
truisons les voûtes , abattons les murailles ; qu'il ne 
reste pas pierre sur pierre. 

LE PÉCHEUR. 

Allons, compagnons, c'est nous qui avons construit 
ce château; nous saurons bien le détruire. 

TOUS. 

Allons , à l'ouvrage. 

(11$ se prëcipiteat tous vers le ck&teau. ) 
WAÊTHER FURST. 

Le sort en est jeté , je n'ai pu les retenir. 

( Meichtal et Baumgarten arrivent. ) 

MELCHTAL. 

Eh quoi, ce château est encore debout, tandis que 
Sarnen est en cendres et que Rossberg est renversé 
de fond en comble ! 

WALTHER FURST. 

Vous voici , Meichtal ! Nous apportez-vous la 
liberté? Dites, le pays est-il délivré de ses ennemis? 

MELCHTAL lembrasseJ 

Notre sol est affranchi. Réjouissez-vous, mon 
i*cspectable ami : * au moment où nous parlons , il 
n^y a plus aucun tyran sur la terre de Suisse. 

WALTHER FURST. 

Âh ! parlez : comment vous êtes-vous rendus maî- 
tres de ces forteresses ! 



a88 GUILLAUME TELL, 

MELGHTAL. 

Cest Rudenz qui^ avec une audace hasardeuse , 
s'est courageusement emparé de Sarnen ; et moi , 
j'ai la nuit dernière escaladé Rossberg. Mais appre- 
nez ce qui est arrivé : nous avions déjà chassé les 
ennemis du château^ et nous venions d'allumer avec 
transport un incendie dont les flammes s'élevaient au 
ciel , quand Diethelm, le page de Gessler s'est élancé 
en criant que la dame de Bruneck était en proie à 
la fureur du feu. 

WALTHER FURST. 

Juste Dieu ! 

( On entend les échafauds sVcrouler. ) 
MELCHTAL. 

C'était dans ce lieu même qu^elle avait été se- 
crètement renfermée par ordre du gouverneur. 
Rudenz s'élance désespéré ; déjà nous entendions 
le bruit des poutres qui s'écroulaient, et les cris 
de détresse de l'infortunée perçaient à travers la 
fumée. 

WALTHER FURST. 

A-t-elle été sauvée ? 

MELCHTAL. 

Il fallait de la résolution et de la promptitude ; si 
Rudenz n'eût été que notre seigneur, nous n'eus- 
sions pas exposé notre vie pour lui; mais il est notre 
confédéré , et Berthe a toujours honoré le peuple. 
Ainsi nous nous sommes courageusement^ aurisq[ue 
de nos jours, précipités dans le feu. 

WALTHER FURST. 

A-t-elle été sauvée ? 



/ 



ACTE V, SCÈNE I. 289 

MELCHTAL. 

Oui y elle l'a été. Rudens et moi nous l'ayons em- 
portée à ti^avers les flammes , marchant sur des 
poutres qui s'abîmaient sous nos pas. Quand elle a 
été sauvée, et que, revenant à elle, ses yeux se sont 
levés au ciel, le baron s'est précipité dans mes bras, 
j'ai reçu ainsi son serment muet d'une alliance 
éternelle, à l'épreuve de tous les coups du sort, 
comme ellel'avait été de l'ardeur des flammes. 

WALTHER FURST. 

Où est Landenberg ? 

MF.LCIITAL. 

Dans les montagnes de Brunig. Si celui qui a rendu 
mon père aveugle , n'a pas été privé de la lumière , 
cela n'a pas dépendu de moi. Je l'ai j>oursuivi, je l'ai 
atteint dans sa fuite, et l'ai traîné aux pieds de mon 
père : mon épée était déjà levée sur sa tête, quand, im- 
plorant la miséricorde du pauvre vieillard aveugle, il 
a obtenu de lui le don de la vie : il a prêté un ser- 
ment de bannissement; il le tiendra et ne cherchera 
plus à revenir, car il a éprouvé la force de notre 
bras* 

WALTHER FURST. 

11 est beau à vous de ne pas avoir souillé de sang 
la pureté de cette victoire. 

LES ENFANS traînent «ir U théâtre IwdébràdM tfc^aCuiAi. 

Liberté, liberté! 

( La trompe dUri te fait entendre avec force. ) 
WALTHER FURST. 

« 

Voyez quelle fête; elle sera gravée dans le souve- 
nir des enfans, jusque dans leur deimière vieillesse. 

Ton. V. Schiller. ig 



ago GUILLAtJME TELL, 

( De jemiM filles portent 1« chaptau ivur une perche. Le théâtre se remplit de peuple. } 

RUODI. * 

Voilà ce chapeau devant lequel il fallait qous 
courber. 

BAUM6ARTEN. 

Hë bien ! qu'en devons-nous faire ; décidez-en? 

WALTHER FURST. 

' Dieul... Cest sous ce chapeau qu'était placé mon 
petit-fils. 

PLUSIEURS VOIX. 

Il faut le brûler; il faut détruire ce monument de 
la tyrannie. 

WALTHER FURST. 

Non^ laissez-le subsister. Il devait être un in- 
strument de la tyrannie; qu'il devienne un signe 
éternel de notre liberté. 

( Les habitans, hommes, femmes et enfans, se tiennent lés uns debout, d^aiitres astis sur 
les débris des échafauds , et sont pittoresquement groupés en demi-cercle. ) 

M^LCHTAL. 

Nous voici joyeusement placés sui^ les débris de là 
tyrannie. Confédérés, ce que nous ayons juré au 
Rutli est maintenant accompli. 

WALTHER FURST. 

. L'entreprîsîe est commencée, mais elle n'est point 
achevée ; il npus faut encore du courage et une con-* 
corde inaltérable. Soyez certains que l'empereur ne 
tardera pas à vouloir venger la mort de son bailli ^ 
et à rétablir ici , par la force , ceux que nous avons 
chassés. 

MELCHTAL. 

Eh bien! s'il conduit ici son armée, nous .qui 



jLCTE V, SCÈNE I. • 291 

avons chassé les ennemis intérieurs^ nous saurons 
biefi repousser les ennemis du dehors. 

RUODI. 

On ne peut pénétrer dans cette contrée que par 
lin petit nombre de passages; nous y ferons une bar- 
rière de nos corps. 

BAUMGARËEN. 

Nous sommes unis par les' liens d'une alliance 
éternelle, etses armées ne peuvent nous épouvanter. 

( Le cure et Stauffacher arrivent. ) 

LE CURÉ. 

Quelle terrible justice du ciel ! 

QUELQUES HABITANT. 

Qu'est-ce? 

LE CURÉ. 

Dans quel temps nous vivons ! 

• WALTHER FURST. 

Parlez, qu'y a-t-il? Ah! vous voici, seigneur 
Werner ! Que venez-vous nous annoncer? 

LES HABITANS. 

Qu'est-ce donc? 

LE CURÉ. 

Vous allez in' entendre avec surprise - 

STAUFt'ACHER. 

Nous sommes; délivrés d'une grande Crainte* 

LE CURÉ. 

L'empereur vient d'être assassiné. 

WALTHER FURST. 

Juste. Dieu ! 

( L«s habitaiu m preMent en tumulte autour de StaufFvchei* ) 



^ 



sga GUILLAUME TELL, 

TOUS. 

Assassiné I Comment! l'empereur? Éooutotti* 
L'empereur?... 

MELGHTAL. 

Cela n'est pas possible. D'où tous vient cette nou^ 
velle? 

STAUFFAGHER. 

Elle est certaine. C'est à Bruck que l'empereur 
Albert est tombe sous les coups d'un assassin. Un 
homme digne de foi, Jean MùUer^ de Schaffouse^ 
yient de l'annoncer. 

WALTHER FURST. 

Qui a ose se porter à cette action criminelle? 

STAUFFAGHER. 

Le nom de l'assassin la rend plus criminelle 
encore : il était son neveu , le fils de son frère ; c'est 
le duc Jean de Souabe qui a commis ce meurtre. 

MELGHTAL. 

Et quel motif a pu le pousser à ce parricide ? 

STAUFFAGHER. 

L'empereur retenait son héritage paternel et le 
refusait à ses vives réclamations ; on dît même ^û'il 
avait le projet de mettre un terme aux demandes de 
son neveu , en le contraignant à couvrir son front 
de la mitre épiscopale. Quoi qu'il en soit , ^le jeune 
prince a prêté l'oreille aux conseils criminels de 
quelques-uns de ses compagnons d'armes ; et arec les 
seigneurs d'Eschenbach , de Tegerfeld, de Wart 
et de Palm , il a résolu ^ puisqu'on lui refusait ses 
droits > de se venger de *a propre main. 



V 



ACTE V, SCÈNE I. agî 

Et dtitesk-nouâ eomment le crime s'est consomme. 

STAUFFACHER. 

L'empereur cheminait de Stein à Bade , pour 
retourner à Kheinfeld où est la cour ; il avait 
avec lui les princes Jean et Lëopold^ et une suite 
nombreuse de grands seigneurs. Quand il fut ar- 
rivé à la Reuss , au lieu où il faut la traverser en 
bateau , les assassins s'empressèrent d'entrer les 
premiers dans la barc^ue, de" sorte que Tempereur 
se trouva çëparé de sa suite ; après avoir traverse 
la rivière, au moment où l'empereur passait d^ns un 
champ labouré , pr^ des ruines d'une antique cité 
construite pw les païens^ en face du château d'Habs- 
bourg , d'où est sortie sa- noble race , le duc Jean l'a 
frappé d'un poignard dans la gorge , Rodolphe de 
Palm Fa percé de sa lance, et Eschenbach lui a 
fendu la tête; l'empereur est tombé dans son sang, 
assassiné par les siens et gissant sur son propre 
domaine. Ceux qui auraient pu le défendre voyaient 
de l'autre rive le crime se consommer; mais, séparés 
par le torrent, ils ne pouvaient que pousser des cris 
inutiles ; une pauvre femme se trouvait seule dans 
le chemin , et c'est elle qui a reçu le dernier soupir 
de l'empereur. 

MELGHTAL. 

Ainsi celui dont l'ambition était insatiable a fini 
par descendre au tombeau avant le temps. 

STAUFFACHER. 

Une horrible terreur s'est répandue sur tout le 
pays f les passages des montagiies sont gardés , cha- 



a()4 GUILLAUME TELL, 

quecanton veille sur ses frontières, l'antique Zurich 
a fermé ses portes pour la première fois depuis trente 
ans, tant les meurtriers et plus encore ceux qui 
veulent punir le crime inspirent de crainte, caria 
reine de Hongrie, la fîère Agnès s'approche, armée 
de la proscription ; elle a abjuré la douceur de son 
sexe, et veut venger le sang royal de son père eur 
toute la race des meurtriers , sur leurs serviteurs", 
sur leurs enfans et les enfans de leurs enfans, et 
même sur les pierres de leurs châteaux; elle a juré 
d'immoler des générations entières sur le tombeau 
de son père et de se baigner avec délices dans le 
sang.- 

HELCHTAL.. 

Sait-on oi\ les assassins ont dirigé leur fuite? 

STA.UF FACHER. 

Aussitôt après te crime ils ont fui par des che- 
mins difFérens, et se sont séparés pour ne plus se 
revoir sans doute. Leduc Jean doit errer. dans les 
montagnes. 

WALTHEB FOHST, 

Ainsi leur attentat leur sera inutile. La vengeance 
ne rapporte aucun fruit; elle se dévore elle-même 
avec effroi ; elle n'a d'autre joie que le meurtre , et 
la cruauté est le seul de ses désirs qui soit assouvi. 

STAUFFACIIER. 

Le crime ne sera d'aucun profit aux assassins , 
mais nous recueillerons d'une main pure les fruits 
heureux de ce sanglant attentat. Nous somnnes 
maintenant délivrés d'une grande crainte; le plus 
puissant ennemi de notre liberté est tombé, et l'on 



ACTE V, SCÈNE I. ag5 

croit que le sceptre sera transporté de la maison de 
Habsbourg à une autre famille ; l'Empire veut main* 
tenir la liberté de son élection. .t ^ 

■ 

WALTHER FURST ET PLUSIEURS AUTRES. 

En savez-vous quelque chose ? 

STAUFFACHER. 

La plupart des suffrages se portent déjà sur le 
comte de Luxembourg. 

WALTHER FURSIT. 

Nous avons été sages de rester fidèles h l'Empire ; 
maintenant nous pourrons en espérer justice. • 

STAUFFACHER. 

Le nouvel empereur aura besoin de se faire des 
amis dévoués , et il nous protégera contre les ven<^ 
geancea de l'Autriche. 

^ ( "Les habitans s'embrassent les ans les autres. ) « 

( Le sacristain arrive avec uiy messager. ) 

LE SACRISTAIN. 

Voici les respectable chefs de notre pays. 

LE CURÉ ET PLUSIEURS AUTRES. 

Qu'est-ce donc? 

LE SACRISTAIN. 

C'est un messager de l'Empire qui apporte une 
lettre. 

TOUS, àWaltherFiv>t. 

Ouvrez-la et lisez. 

WALTHER FURST. 

Aux bons habitans d'Uri, de Schwitz et d'Under- 
wald^ la reine Elisabeth souhaite salut et prospéi4té. 



296 GUILLAUME TELL, 

QUELQUES VOIX. 

Que nous veut la reine ? nous ne sommes pas sous 
sa loi. 

WALTHER FUKST lit. 

« Au milieu de l'extrême douleur où la plonge 
» son veuvage et la mort sanglante de son époux et 
» seigneur , la reine s'est ressouvenue de l'antique 
» fidélité et de l'amour que la Suisse lui a toujours 
» montrés. » 

MELGHTAL. 

Du temps de son bonheur , elle n'y a jamais songé. 

LE CURÉ. 

Silence! écoutez. 

WALTHER FURST. 

« Elle se persuade que ce bon. peuple ressentira 
» une juste horreur pour ce crime et ses misérables 
)) auteurs; c'est pouquoi elle espère que les trois 
» cantons ne prêteront aucune assistance aux meur- 
}) triers, et qu'au contraire ils feront preuve de fidé- 
» lité en aidant à leur punition et s' efforçant de les 
» saisir; se souvenant de l^mour et de la faveup 
» que la maison de Habsbourg a toujoursaccordés à 
» la Suisse. » 

( Les habitaos laissent Toir des signes de malveillance. ) , 
PLUSIEURS VOIX. 

L'amour et la faveur ! 

STAUFFACHER. 

Nous avons été favorisés par Rodolphe de Habs- 
bourg^ il est vrai; mais son fils, en quoi a-t-il mérité 
notre reconnaissance ? A-t*-il ratifié notre lettre de 
franchise comme avaient fait tous les ^mpereara 



ACTE V, SCÈNE I. «97 

avant lui? a-t-il rendu la justice d'après d'équita- 
bles lois? a-t-il accordé protection à l'innocence ^ 
opprimée ? a-t-il seulement voulu entendre les dé- 
putés que dans notre désespoir nous lui avions 
envoyés? Il n'a rien fait de tout cela; et aurions-nous 
été obligés de reconquérir nous-mêmes nos droits 
par notre courage si nos maux l'avaient touché ? De 
la reconnaissance pour lui! Il n'a pas semé pour 
recueillir ce fruit dans^ nos vallées. Assis sur un 
trône élevé , il pouvait être le père du peuple ; il a 
préféré de donner ses soins au seul accroissement 
de sa famille. Que ceux qu'il a enrichis donnent des 
larmes à sa mémoire. 

WALTHER FDRST. 

I^ous ne nous réjauissons pas de sa perte, et nous 
ne gardons plus maintenant le souvenir de nos 
maux passés; ils sont loin de nous. Mais venger la 
mort d'un souverain qui ne nous a jamais fait aucun ' 
bien , et poursuivre des hommes qui ne nous ont 
fait aucun tort, cela ne nous convient pas, et 
nous n'en ferons rien ; ce ne pourrait être qu'un 
libre tribut d'amour , car sa mort nous a affranchis 
de tout devoir; nous nen avons plus aucun à acquit- 
ter envers lui. 

MELCH'ML. 

Que la reine exhale son chagrin par des pleurs , 
que les sanglots de sa douleur accusent le Ciel ; ici 
vous voyez tout un peuple à genoux , remercier ce 
même Ciel de son affranchissement : c'est par l'amour 
et les bienfaits seulement qu'on, peut mériter des 
larmes. 

(Le messager sVn va.) 



29» GUILLAUME TELL, 

STAUFFACHER, «n peuple. 

Où est donc Tell? devrait-il seul nous manquer, 
lui le fondateur de notre liberté? C'est lui dont la 
souffrance a été la plus vive^ c'est lui dont l'action a 
été la plus grande. Allons , allops le trouver dans 
sa demeure y et saluer notrelibérateur à tous. 

( Us s'en vont. 1 

SCÈNE IL 

^ 

Le vestibule de la maison de Teil. Le feu est allumé dans le fojer. 

La porte d'entrée est ouverte. 

HEDWIGE, WALTHER et GUILLAUME, 

HEDWIGE. 

Votre père revient aujourd'hui ; mes enfans^ mes 
chers enfans^ il vit; il. est libre > et tous aussi nous 
sommes libres , et c'est votre père qui affranchi son 
pa/s. 

WALTHïjR. 

Et moi aussi , ma mère , j'ai eu part à tout ceci , 
et mon nom ne sera pas oublie. Quand j'étais exposé 
& la flèche de mon père ^ je n'ai pas eu peur. 

HEDWIGE TeiÂràsse. 

Oui ,; tu m'as été rendu; deux fois j'ai eu à remer- 
cier le Ciel de t'avoir dôhn^ la vie , deux fois il a 
récompensé par ton existence les douleurs mater- 
nelles; elles sont finies 9 tu m'es rendu, je tiens mes 
deux en fans j et. ton père chéri revient aujourd'hui. 



'< 



ACTE V, SCÈNE IL 299 

■ 

' ( 'Co moiiiA M prÀente 4 ]« porte de la maison. ) 

GUILLAUME. 

Voyez , ma mère , voyez , un bon religieux est là 
à la porte ; assurément il vient demander pour la 
quête. 

" HEDWIGE. 

Faites-le entrer , nous prendrons soin de lui ; il 
ver^a qu'il est entre dans la maison d'un ami. 

( Elle entre dans l'inteneur de la maison , et revient un moment après avec une écuene.) 
' GUILLAUME, au moine. 

Entrez, brave homme, ma mère va vous apporter 
de quoi vous rafraîchir. 

WALTHER. 

Venez vous reposer; reprenez des forces pour 
continuer votre route. 

LE MOINE, avec un regard effrayd et une physionomie égarée. 

Où suis-je? dites-moi dans quelle contre'ejé me 
trouve ici? 

WALTHER. 

Vous êtes donc égare , puisque vous ne le savez 
pas? Vous êtes à Burglen dans le canton d'Uri, sur 
la route de la vallée de Schachen. 

LE MOINE, à Hedwige qui revient. 
-^ • 

Etes-vous seule ? votre mari est^il à la maison ? 

HEDWIGE. 

* 

Je l'attends à l'heure méine. Mais qu'avez-vous ? 
vos regards ne semblent pas d'un heureux augure. 
Qui que vous soyez > vous avez soif, désaltérez-vous, 

(•BU« lut pi-ésebté Vécuelk. ) 



3cK> GUILLAUME TELL, 

LE MOINE. 

Bien qu'une soif ardente m'accable , je n'y yeux 
pas toucher que vous ne m'ayez permis auparavant. . . 

HEDWI6E. 

Ne me touchez pas, n'approchez pas de moi, 
demeurez éloigné ; j'entendrai vos dfscours. 

LE MOINE. 

Par ce feu qui brûle dans votre foyer hospitalier , 
par vos enfans chéris que je tiens embrassés. . . 

(H ▼eut uûùt im de stt enfant.) 
HEDWIGE. 

Homme inconnu , que voulez-vous dire ? Laissez 
mes enfans. Vous n'êtes pas un saint religieux , non 
vous ne Têtes point; cet habit est un symbole de 
paix, et la paix ne respire point sur votre visage; 

LE MOINE. 

Je suis le plus malheureux des hommes. 

HEDWIGE. 

Le langage des infortunés s'empare du cœur; 
mais vos regards ne sauraient m'attendrir. 

WALTHER, s'élanfant hors de la maison. 

Ma mère, voici mon père. 

(Il sort.) 
HEDWIGE. 

mon Dieu ! 

( Elle Toadrait marclier; mail elle s'atréte lonte tremblaiite. > 
GUILLAUME aoK. 

Mon père! 

WALTHER, dckoiB. 

Vous voici de retour ? 



ACTE V, SCÈNE II. 3oï 

GUILLAUME, dehors. 

Mon père^ mon père chëri ! 

TELL, dehors. 

Oui f me vchcî. Oà est Yotre mère? ' 

(lUeotrttit.^ 

WALTHER. 

Elle est là sans pouyoir avancer , tremblante de 
crainte et de joie. 

, TELL. 

Hedwige ^ Hedwige ! mère de med enfans , Diett 
nous a secourus ! aucun tyran ne pourra désormais 
nous'sëparer. 

HEDWIGE le pressant dans ses bna. 

Tell ! Tell ! que d'angoisses j'ai souffertes pour 
toi! 

( Le moine regarde atteBlÎTamtAt.^ 
TELL. 

Oublie-les maintenant^ et ne vivons jAus que 
pour le bonheur. Je suis de retour, ici, dans ma 
demeure ^ >tt je ue retrouve au miUtu de et que 
j'aime. 

GUILLAUME. 

Vous n'avez pas rapporté votre arbalète^ nu)n 
père ; je ne la vois pas. 

TELL. 

Tu ne la verras plus , je l'ai suspendue dans un 
lieu consacré ; elle ne me servira plus pour porter à 
la chasse. 

HEDWIGE. 

TeUITellI... 

4 

(Ëfle ic retire et sîbandonife ka wHitk ^"^elle tenait.) 



»oa GUILLAUME TELL, 

TELL. 

Qui peut t'effrayer encore , chère Hedwige? 

HEDWIGE. 

Eh quoi! te voici revenu près de moi? Cette main, 
je puis encore la presser. Cette main.... Ah! mon 
Dieu!... 

TELL , d^on ton pénétré et ferme. 

Cette main nous a sauvés et a délivré la patrie ; je 
puis l'élever au ciel librement. (Le moine paraît vi* 
ifement ému. Tell T aperçoit. ) Quel est ce religieux? 

HEDWIGE. 

Je l'oubliais ; parlez-lui ; sa présence me cause de 
l'effroi. 

LE MOINE s^approcbe. . 

Vous êtes Tell , sous la main de qui est tombé le 
gouverneur ? 

TELL. 

Oui f je le suis , et l'avouerais à toute la terre. 

LE MOINE. 

Vous êtes Tell? Ah ! c'est la main de Dieu qui ma 
conduit sous votre toit. 

TELL fixe les yeux sur lui. 

Vous n'êtes pas un religieux. Qui êtes-vous? 

LE MOINE. 

Vous avez frappé le gouverneur, cet auteur de 
tous vos maux; et moi aussi j'ai frappé un ennemi 
qui me ravissait mes droits. H était votre ennemi 
comme le mien ; j'ai délivré de lui cette contrée. 

TELL, reculant. 

Vous êtes.... Je suis saisi d'horreur I Enfans, en- 



ACTE V, SCÈNE II. 3o3 

fans ^rentrez; chère Hedwige^ éloignez-rous. Âhl 
malheureux ! vous seriez. . . 

«EDWIGE. 

Qui est-il? 

TELL. 

Ne me le demande pas. Va va; tes enfaus ne doi^ 
vent pas entendre ; sors de la maison , éloigne*tôi ; 
tu ne peux rester sous le même toit que lui. 

HEDWIGE. 

Ah ! quel malheur ! Qu'y a-t-il donc ? venez. 

( Elle sort avec ms eofans. ) 
TELL, tu moia«. 

Vous êtes le duc d'Autriche. Oui, c*est vous, c'est . 
vous qui avez frappé l'empereur, votre oncle et 
votre souverain. 

^ ^ JEAN LE PARIGIDE. 

Il m'avait ravi mon héritage. 

TELL. 

Vous avez: assassiné votre oncle, votre empereur, 
et la terre ne tremble pas sous vbs pas , et le soleil 
ne voua refuse pas sa lumière ! . • 

JEAN LE PARRICIDE. 

Tell, écoutez-moi, avant que de... 

TELL. ^ 

Pégoùttant du sang d'un souverain , d'un père , 
comment osès-tu souiller ma demeure de ta pré- 
sence ? comment oses-tu porter tes yeux sur uu 
honnête homme et réclamer de lui l'hospitalité? 

JEAN LE PARRICIDE. 

J'espérais trouver plus de commisération chez 



o4 GUILLAUME TELL, 

Tous^ qui HTez aussi exercé votre vengeance sur un 
ennemi. 

TELL. 

• 

Malheureux ! oses-tu bien comparer le crime san- 
glant de l'ambition avec la. juste défense d'un père? 
Est-ce la tête chérie de ton enfant que tu as voulu sau- 
ver? est-ce la sainteté des asiles domestiques qae tu as 
voulu protéger ? as-tu cherché à prévenir la terreur 
et la ruine des tiens ? J'élève au ciel des mains pures, 
et je maudis et toi et ton crime; j'ai vengé les droits 
sacrés de la nature , toi tu les as violés. Je n'ai rien 
de commun avec toi. J'ai défendu ceux qui devaient 
m'étre chers, et toi, tu as assassiné celui que tu devais 
respecter. 

JEAN LE PARRICIDE. 

Je suis au désespoir , sans nulle consolation , et 
vqus me repoussez ? 

TEtL. 

|ifon cœur frémit alors que je te parle. Sors, 
poursuis ta malheureuse route, ne souille pas la 
cabane où habite l'innocence. 

JEAN LE PARRICIDE se retourne pour partir. 

Je ne puis plus , je ne veux plus supporter la vie. 

TELL. 

Et cependant je prends pitié de toi. Dieu du ciel ! 
si jeune, issu d'une si noble race, le petit-fils de 
Rodolphe, de mon empereur et de mon maître, 
poursuivi comme meurtrier, est là sur le seuil de 
ipa pauvre cabane,, suppliant et désespéré! 

(Il détgume l*. wàif.) 



ACTE V, SCÈNE II. 3o5 

JEAIf I.E PARRICIDE. 

Ah ! si vous êtes capable dç pleurer, laiss»-YOus 
attendrir sur mon sort. Il est affreux.... Je suis un 
prince.... je l'étais.... j'aurais pu vivre heureux •si 
j'avais siu réprimer l'impatience de mes désirs. Mais 
l'envie dévorait mon cœur, je voyais la jeunesse de 
Léopold, mon cousin, embellie par les honneurs^ 
élevée pour la souveraineté , et- mot ^ du même Age 
que lui , j'étais retenu da»s uiié sartile: ihinorité* 

TEXL. 

Malheureux , ton oncle n'aVait-i! pas raison de ne 
point te confier un état et des vassaux ; ta ragé ih-' 
sensée et féroce n'a-t-elle pas pris le terrible soin 
àe justifier la prudence de ses. refus ? Oii sont les 
complices sanglans de ton cripae? 

JEAN LE PARRICIDE. 

Xignore où les aura conduits la céleste vengeance; 
je ne les ai pas revus depuis ce malheureux moment. 

TELL. 

Sais-tu que la proscription te poursuit , qu'il est 
défendu d'être ton ami , qu'il est ordonné d'être ton 
ennemi. 

JEAN LE PARRICIDE.. 

Aussi je m'éloigne de tous les chemins battus; je 
n'ose heurter à la porte d'aucune cabanç; je tourne 
mes pas vers les. déserts. Dans mou ei&oi, j'erre 
sans cesse dans ces montagnes y et quftud je viens 
à apercevoir ma propre image dans le ruisseau , 
je recule épouvanté. Ah! si vous pouvez sentir quel- 
que pitié, si l'humanité vous touche.... 

( n • prMttrof âcvaafc lut > 
TOM. Y. Schilier. 20 



3o8 GUILLAUME TELL, 

reux pour le traverser, une sombre entrée se pré- 
sente dans les rochers ; le jour n'y a jamais péné- 
tre : vous la traverserez, et elle vous conduira 
dans une riante et paisible vallée ; vous la parcour- 
rez d'un pas rapide, car vous n'oseriez séjourner 
aux lieux où le repos habite. 

* ■ k • 

JEAN LE PARRIQIPS. 

Rodolphe ! Rodolphe , mon royal aïeul ! est-ce 
ainsi que ton petit-fils devait quitter le sol de ton 
empire ? 

TELL. 

En gravissant toujours vous arriverez sur le som- 
met du Saint-Gothard , où deux lacs éternels sont 
alimentés par les eaux du ciel. Là vous prendrez 
congé de la terre allemande , et le cours rapide d'un 
autre torrent vous guidera jusqu'en Italie où vous 
trouverez votre salut. (On entend le ranz de^ s^acket 
et la son des cornets siiis:sès. ) J'entends du bruit. 
Partez. 

9ÊPWIGP r«ri«ii|. 

Tell, où ^te^vQU» ? Mon p^re viieat ici} U faule 
)ifwem^ 4e \QW le§ ccmfQd^r»^.$ apprachi»^ 

JEAN LE PARRICIDE. 

Malheur à moiî je doi$ éviter le spectacle du 
Bonheur. 

■ TELE. 

Chère épouse, donne qudque noiùrriture à cet 
homoie et chargë-lç dç provisions ,' car sa route est 
longue et il ne; peut espérer aucun cite. Fais^promp- 
tement; on approche. ' ' ' ' - 



ACTE V, SCÈNE II. ào§ 

HEDWIGE. 

Ne le demande pas f quand il partira , détourne 
tes yeux et ne remarque pas la route qu'il prendra. 

(lip parricide s'approche de Tell avec une vive ëmotioiK Tell lai fait signe de la nMiii 
et sort. Après gue chacun s'est âoignë d'un o6lé diffôrent, la scène change.) • 

SCÈNE III. 

Le fond de la vallée ou est située la maison de Tell ; le coteau 
est couvert de paysans qui forment un grouppe. D'autres ar-* 
rivent en suivant'un sentier qui descend des hauteurs vers le 
Schaken. Wahher Furst elles deux enfans, Melchtal et Stauf- 
facher s'avancent , et quelques-uns se pressent autour d'eux. 
Lorsque Tell paraît , ils l'accueillent avec des cris de joie. 

TOUS. 

Vive Tell ! notre sauveur , notice libérateur ! 

« 

( Pendant que les uns entourent Tell et Temhrassentf Rudenz et Berthe paraissent. 
Budens embrasse les paysans, et Berthe embrasse Hedwige. La musique accompagne celle 
scène muette. Un moment après Berthe s'avance au milieu du peuple. ) 

BERTHE. 

Habitans confédérés^ admettez-moi dans votre 
éternelle alliance. Moi, qui la première ai eu le bon- 
heur de trouver assistance sur cette terre de liberté , 
je confie mes droits à vos puissantes mains : vou- 
drez-vous me protéger comme votre concitoyenne ? 

LES HABITANS. 

Oui, nous vous secourrons de nos biens et de notre 
sang. 



aiQ GUILLAUMIE TEU, ACTE V, SCÈNE III. 

\ BERTHE. 

Eh bien , je donne ma main à ce jeune homme , 
et libre je Taîs devenir l'épouse d'un homme libre. 

RUDENZ. 

Et moi je déclare libres tous le^ vassaux de mou 
domain^. 

(La »iii^« M faft 4# BouTMa eoUnirp. — La toiU toipilie.) 



TIV DU CINQUIEME BT DBRHISR ÂCT£. 



L'HOMMAGE DES ARTS. 

scène; lyrique 

COMPOSÉE EN L*HONNE|JR DE SON ALTESSE IMI^ÉRIALE 
LA PRINCESSE HÉRÉDITAIRE DE WEIMAR, 

i 

MARIA PAULOWNA, 

GRANDE-DUCHESSE DE RUSSIE, 



çt repr&entëe à Weimar , sur le thëâtre Av U cour , 

le la novembre i8o4t 



y 



L'HOMMAGE DES ARTS. 



mf^*fm»lfmmmam9lmm|t%vll¥m^l¥ê^^m ! ^Mk^ltm^ mw ^Mlmtl^mtlm^y*m»9nm ml yml% M ^ 



pe;rsonnages, 



LE PÈIE. 

LA ME&E. 

LE JEUNE HOMME. 

LA JEUNE FILLE. 

CHOEUR DE PAYSANS. 

LE GÉNIE. 

LES AETS. 



L'HOMMAGE DES ARTS 



Un paysage champêtre; au milieu est un pranger chargé d^ 
fruits y et orné de rubans ; des paysans paraissent fort occut* 
pés à le planter; des jeunes filles et d^s enfans , rangés desi 

deux cptés • le soutiennent ^veç des chataes de fleurs. 

• > • . il • ' 

LE PÈRE. 

Vii^ois f arbre couronné de fleurs et de fruits dSrés ; 
nous t'avons transplanté d'un climat étranger dans 
notre patrie; que tes rameaux toujours verts se 
eourbent toujours sous le poids de tes fruits délicieux, 

TOUS LES PAYSANS. 

Crçisy arbre couronné de %urs ; élève-toi jusqu'au 
ciel. 

LE JEUNE HOMME. 

Quêtes fleurs embaumées s'assortissent avec tes 
fruits dorés; résiste aux tempêtes des hivers ; que le 
pours des ans ne te porte point atteinte. 

. . TOUS. 

Résiste aux tempêtes des hivers; que le coiu^s des 
ans ne te porte point atteinte, 

LA MÈRE. 

Recois-le • a terre sacrée I accueille avec faveur 
ce tendre rejeton d'un sol étranger! Dieu conduc* 
leur des troupeaux^ dieu puissant protecteur des 
pi-airies y prenez soin de lui. 

LA JEUNE FiLLE. 

Prenez soin de lui^ aimables Dryade$,| Pan, pèrfi 



3i6 L'HOMMAGE 

des bergers, protéget-le , ainsi qfié tous, libres 

Oréades, prëservez-le des orages, assurez-le contre 

tempêtes. 

TOUS. 

Prenez soin de lui , aimables Dryades , Pan père 
des bergers , protégez-le. 

LE JEUNE HOMME. 

Puisse te sourire le ciel, toujours serein et azuré , 
A t'enyironner d'une douce chaleur ; que le soleil te 
prodigue ses rayons , que la terre te prodigue sf 
rosée. 

TOUS. 

Que le soleil te prodigue ses rayojas, que la terre 
te prodigue sa rosée. 

LE PÈRE. 

Puisses-tu ranimer le voyageur et lui rendre la 
joie, car c'est la joie qui t'aura planté; puisse ton 
nectar raCraichir encore nos derniers neveux^ sou- 
lagés par ton secours ils te hénirant. 

TOUS. 

Puisses^tu ranimer le royageur et lui rendre la 
joie , car c'est la joie qui t'aura planté. 

(Les garçons -et les jeunes ^les s^entfeniêfédt <!t danienf autour de Tarbre ; la musique 

les accompagne et prend tout à coup ^n caractère plus noble , lorsqu'on aperçoit, aa 

fond du thëatre, le Gënie entouré de sept déesses. Les paysans se retirent de chaque 

ç&té du ifiékn. L« Gé*ieV«Taiio« au hmImu ; rArcbiCeetiirt, la Sculpture «tlaPemture 

font à sa droite ; la Poésie, la Musique, la Danse et la Comédie sont à. S9 gaucUe.) 

. .. CHpEjfR DES ARTS. 

Nous venons des eont|:*ées lointaines, nous voya- 
geons , passant de peuple en peuple , de siècle en 
siècle; nous cherchons sur la terre une demeure 
assurée pour y habiter toujours , sur un trône pai- 



DESARTS. 3i7 

sible^ dans une sécurité fécoude^ dans toute la 
force de notre pouvoir; nous suivons notre route 
sans rencontrer ce que nous cherchons. 

LS JEUNE HOMME. 

Regardez , quelles sont ces femmes qui viennent à 
nous , semblables à une troupe de déesses? Jamais 
nous ne vîmes rien de pareil , et je suis saiai d'étQn*» 
nement. 

LE GÉl^IE. 

Quand les armes font retentir leur triste cliquetis^ 
quand la haine et les passions insensées sont déchaî- 
nées f quand les hommes sont en proie à Terreur ^ 
alors nous nous enfuyons d'une course rapide. 

GHCeUK DES ARTS. 

Nous détestons Thypocrite et Timpie ; nous cher- 
chons les hommes d'une race généreuse ; quand on 
nous reçoit amicalement, avçc un dou]: accueil, alors 
nous construisons nos demeures et nous fixons notre 
séjour. 

LÀ JEUNE FILLE. 

Qu'ai-je ressenti tout à coup? que m*est-il arrivé ? 
Je me sens attirée vers elles par un pouvoir mysté- 
rieux ; il me semble que je reconnais ces figures 
élégantes, et cependant je suis assurée de ne les avoir 
jamais vues. 

TOUS LES PITSANS. 

Quai- je ressenti tout à coup? que m'est-il ar- 
l'ivé ? 

LE GÉNIE. 

Arrêtons-^nous. Je vois \cx des hommes qui pa^ 
raissent ai^ comblç d^ bonl^eur; cet arbres est paré 



3i8 L'HOMMAGE 

de guirlandes et de rubans ; tout ici témoigne la 

joie. Parlez ^ que se passe-t-il en ce lieu ? 

LE PÈRE. 

Nous sommes les pasteurs de ce canton et nous 
célébrons une fête. 

LE GÉNIE. 

Quelle fête ? dite^le-moi ? 

LA MÈRE. 

Nous célébrons notre reine qui, dans sa grandeur 
et sa bonté , yeut bien descendre de son royal palais, 
dans notre paisible Talion. 

LE JEUNE HOMME. 

Elle est embellie de toutes les grâces, elle est 
bienfaisante comme les rayons du solétL 

LE GÉNIE. 

Et pourquoi plantez-vous cet arbre ? 

LE JEUNE HOMME. 

Hélas I elle vient d'une contrée lointaine et ses 
yeux se tom^nent avec regret vers la terre étrUAgère ; 
nous voudrions enchaîner son cœur à sa nouvelle 
patrie. 

LE GÉNIE. • 

Et VOUS plantez cet arbre dans votre sol, pour que 
la souveraine s'accoutume à sa nouvelle patrie? 

LAi JEUNE FILlE. 

Hélas ! tant de liens chéris la rattachent à la terre 
de sa jeunesse. Tout ce qu'elle y a laissé, le souve- 
nir, céleste de l'enfance, le cœur adoré d'une mère, 
la gçande âme de son frère , les tendres caresses de 



j 



DES ARtS/ 3t9 

sessœnrs; tout cela pourrons-nous le lœreâdre? 
de tels plaisirs ^ de tels trésors ont*ilsttne comjpên^ 
sation aans la nature? 

L'amour résiste h Fëloignement ; l'amour n'est 
point enchaîne en un seul lieu. Tel que Itt flamme > 
il ne s'ëteint point , parce qu'on à fourni un autre 
aliment à son ardeur. Ce qu'elle chérit au loin n'est 
point perdu pour elle. Là elle a quitte l'amour , ici 
elle retrouYC l'amour. 

liÂ^ MERE» 

Ah ! n'a-t-elle pas quitte les palais de marbre et 
l'éclat des salons dorés? sa grandeur pourra-t-elle 
se plaire dans ûos Tcrtes prairies^ qui ne sont dorées 
que par les ra^^ons du soleil ? 

LE GEI9IE. 

Bergers, il ne tous a point été donné de lire dans 
son noble cœur. Apprenez qu'une âme élevée sait 
prêter à la yie toute sa grandeur , et ne la cherche 
point ailleurs. 

LE JEUNE HOMME. 

noble Toyageur^ enseignez-nous à la retenir ici, 
k lui être agréable ; nous voudrions l'entourer de 
nos guirlandes parfumées, et la conduire dans nos 
cabanes. 

LE GÉNIE. 

Un noble "cœur s'est bientôt formé une patrie ; il 
se Crée lui-même son propre univers par sa douce 
influence ; de même que l'arbre embrasse là terre 
par les replis de ses racines et s'y fixe avec force ; 
de même ceux qui sont nobles et bons s'attachent à 



320 L'HOMMAGE 

la yie par leurs actions. L amour a prompCeitieDt 
tissu de doux liens. La patrie est aux lieux où Too 
fait des heureux. 

TOUS LES PAYSANS. 

Noble voyageur > diles^nous comment nous pour- 
rons retenir la souyeraine dans notre tranquille 
vallée ? 

LE GÉNIE. 

Elle y est déjà retenue par de doux liens : tout ne 
lui est pas étranger ici ; elle reconnaîtra mes compa- 
gnes et moi, lorsque nous nous serons nommés. (Le 
Génie aisance jusque sur Va^arUr-scène ainsi que les 
déesses , elles sont rangées en demi-rcercle ; à ce mo- 
ment elles laissent wir les attributs dont elles sorû 
chargées y et qui jusqu'alors avaient été cachés sm 
leurs draperies.) (Il s^ adresse à la princesse.) Je suis 
le génie créateur qui préside à la beauté, et les déesses 
des arts m'accompagnent; c'est nous qui illustrons les 
ouvrages des hommes; nous embellissons les paiaiset 
les temples. Nous avons habité long-temps près de ta 
royale famille, et l'auguste souveraine, qui t'a donné 
le jour, nous a long-temps offert les parfums du sacri- 
fice qu'elle célébrait de ses nobles mains sur son autel 
domestique. C'est elle qui nous a envoyés vers toi, car 
. le bonheur n'est jamais complet sans notre présence. 

^ARCHITECTURE ; elle porte une couronne de créneaux et tient dans sa nsainci 

navire d'or. 

Tu m'as vue régher sur les bords de la Newa ; ton 
grand aïeul m'appela dans le Nord ; je bâtis pour 
lui une seconde Rome et j'en ai fait un royal sëjonr. 
Un coup de ma . baguette a créé pour la grandeui 



DES ARTS. 3ai 

et la puissance un séjour enchante. Maintenant le 
bruit joyeux des fêtes ï'etentit au lieu où naguère 
régnaient de sombres brouillards. Une flotte nom- 
breuse élève ses mâts, qui épouvantent l'antique 
dieu de la Baltique dans son palais marin. 

LA. SCULPTURE; elle porte une Victoire dans sa main. 

Souvent aussi tu m'as admirée^ moi qui fais revi- 
vre les antiques dieux. Sur un rocher, oiielle restera 
fixée à jamais, j'ai placé l'image d'un grand homme. 
j( Elle montre la f^ictoire. ) Cet emblème que j'ai 
créé, ton sublime frère le porte en ses puissantes 
mains. La Victoire vole au-devant des armes 
d'Alexandre , il l'a pour toujours enrôlé! dans son 
armée. Moi , je ne puis rien créer qui ait la vie ; 
et lui d'un peuple sauvage il a fait un peuple 
civilisé. 

LA PEINTURE. 

Et moi, princesse; ne reconnais-tu point la déesse 

dont les douces illusions reproduisent la nature? 

qui par un pouvoir magique fait respirer la vie et 

briller les couleurs sur une toile. Je sais tromper les 

sens par un aimable artifice; et grâce à moi, le 

cœur est abusé par les yeux lorsque j ai imité les traits 

d'un objet aimé; j'ai souvent adouci les regrets 

d'une douleur amère; ceux qui sont séparés du 

nord au midi implorent mon secours et ne sont plus 

tout-à-fait absens. 

LA POÉSIE. 

Aucun lien ne m'arrête , aucune borne ne m'est 
prescrite. D'un libre vol je parcours tout l'espace. 
La pensée , tel est mon empire sans limites ; la pà- 

TOM. V. SchiUer. 21 



/ 



322 L'HOMMAGE 

rôle f tel est mon instrument rapide ; tout ce qui se 
meut ^u ciel et sur la terre , tout ce que la nature 
enfante dans ses profondeurs secrètes, n'a pour moi 
lii voile ni mystère ; rien ne peut restreindre les 
libres forces de la Poésie. Mais s'il lui faut choisir , 
rien ne lui semble au-dessus de la beauté des traits, 
manifestant la beauté de l'âme. 

LÀ MUSIQUE; elle tient une lyre. 

Tu connais bien le pouvoir de l'harmonie qui ré- 
sonne sur les cordes de la lyre ; toi-même tu excelles 
à la toucher; moi seule je puis exprimer par mes 
sons, ces sentim^ens intimées et vagues qui remplissent 
le cœur. Jk réjouis les sens par un doux enchante- 
metit, je répands les tornens de la mélodie : le cœur 
se laisse aller à une délicieuse mollesse et Fâme sem- 
ble prête à s'échapper. Par une harmonieuse pro- 
gression , je t'élèverai au plus sublime sentinoient du 
beau. 

LA DANSE; -elle tient une eymbale. 

La sublime divinité se tient dans un calme au- 
guste et se montre sons un aspect sérieux ; la vîe 
aime à se mouvoir en pleine liberté , la jeunesse 
veut se montrer et se réjouir. Je soumets la joie au 
frein de la beauté et je la retiens dans les limites de la 
décence ; je pa:éte aux mortels les ailes du Zéphyr ; je 
règle la mesure de leurs pas ; ma baguette com- 
mande à leurs mouvemens ; mais ^on plus préciem 
don, c'est la grâce. 

LA COMÉDIE; elle titnt m dould» masque. 

Tu vois devant toi la double face de Janus ; ici se 
montre la joie, là se montre la douleur; ThoDOLme 



DES ARTS. 323 

flotte sans cesse du plaîftr aux larmes y et le sërieux 
^e marie à ta gaite'. Je déroulerai ^ à tes yeux , la vie 
dans toutes aes profaudeurs^ avec toutes SfS» aublimi-^ 
tes; quand tu auras abservé le graod drame du 
monde , tu reTÎendraa en foi^méme aveé profit; car 
celui qui pénétre le sens de tout l'ensemble ^ ap*- 
prend à calmer les combats intérieurs de son âme. 

LE GÉNIE. 

Et nous tous, qaî paraissons à tes regards^ nous^ 
les divinités sacrées des beaux-arts , nous sommes 
prêts à te servir. princesse ! ordonne , et sur-le- 
champ y à ton commandement y de même qu'au son 
de la lyre les pierres inanimées venaient former les 
murs de Thèbes , tu verras se déployer devant toi 
tout un monde de beauté. 

L'ARCHITECTURE. 

Les colonnes se rangeront près des colonnes. 

LA SCULPTURE. 

Le marbre s amollira sous les coups dii ciseau. 

LA PEINTURE. 

La vie s'animera sur la toile. 

LA MUSIQUE. 

Tu entendras résonner d'harmonieux accens. 

LA DANSE. 

La danse légère entrelacera ses bandes joyeuses. 

LA COMÉDIE. 

Tu verras sur ce théâtre un miroir du monde. 

LA POÉSIE. 

L'imagination sur ses aUes rapides te rjavira jus- 
qu'au séjour céleste. 



3a4 L'HOMMAGE DES ARTS. 

LA. PEINiyREL 

Et de même qu'Iris forme avec les rayons du soleil 
les couleurs yariëes de son arc eblouissaat, de 
même nous voulons , reunissant nos efforts , efitou- 
rer ta yie d'un brillant réseau tissu par les déesses, 
qui, au nombre sacré de sept, président à la beauté. 

TOUS LES ARTS m tenant pu- la main. 

C'est par l'union puissante de leurs efforts que la 
yie devient noble, active, véritable. 



FIN DE L'HOMMAGB DES ART&. 



LE MISANTHROPE, 



FRAGMENT. 



-/ 



LE MISANTHROPE. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Uti parc champétrç. 

ANGÉLIQUE DE HUTTEN, WILHELMINBUDE 
HUTTENy chanainess^ 9 sa tante. EUes sor- 
tent d'un bosquet; peu après Tient le jardinier 
BIBER. 

ANGELIQUE. 

Youlez-Tous que nous attendions icl^ chère tante ? 
Vous TOUS établirez dans ce* cabinet et vous lirez. 
J'enverrai le jardiner chercher mes fleurs ; pendajit 
ce temps-là neuf heures viendront, et il arrivera. 
Cela vous convient-il ? 

WILHELMINE. 

Comme il vous plaira , ma chère. 

( EUe entre aous le berceau. ) 

« 

LE JARDINIER BIBER; il apporte des fleurs. 

Ce sont les plus belles que j'aie pu avoir aujour- 
d'hui, madame. Je n'ai plus de jacinthes. 

ANaÉLIQ4UK. 

Grand merci pour celles que vous» n^apportez. 

BIBER. 

Vous auriez bien demain une rose , la première 
de tout le printemps, si vous vouliez me promettre. . • 



3a8 LE MISANTHROPE. 

♦ 

ANGÉLIQUE^ 

Que désirez-vous , brave Biber ? 

BIBER. 

Voyez- VOUS madame , voilà mes primevères pas- 
sées j mes belles girotlées tirent à leur fin , et mon- 
sieur n'a pas encore regardé une feuille dans son 
jardin. L'année passée, j'ai desséché ce marais qui est 
là-bas au nord , et j'y ai planté plus de mille pieds 
d'aAfcf es.. Toute cette petite plantation commence à 
pousser et à produire : c'est un vrai plaisir de s'y 
promener. Je suis là dès le soleil levant , et je me 
réjouis d'avance de la satisfaction que j'aurais à y 

conduire monsieur une fois.... Ce sera ce soir et 

encore ce soir... et monsieur n'y regarde pas. Voyez- 
vous , madame , à ne vous pas mentir , cela me cha- 
grine. 

ANGÉLIQUE. 

Cela viendra , certainement cela viendra. Ajez 
patience , brave Biber. 

BIBER. 

Le parc lui coûte, une année dans l'antre, deux 
mille bons écus , et il semble que mon travail ne 
serve à rien. Aquoisuis-je bon, si je ne procure pas à 
mon maître, pour son argent, une heure de distrac- 
tion. Non, madame, je ne puis manger plus long- 
temps le pain de mon maître , ou bien il faut qu'il 
me permette de lui faire voir que je ne le Tole 
point. 

ANGÉLIQUE. 

, Faix, paix, brave homme; nous savons tous que 
vous gagnez votre gage et au-delà. 



SCÈNE h 329 

BIBER. 

Avec votre permission , madame^ vous ne pouvez 
point parler de cela. Que je passe mes douze heures 
à soigner son jardin , que je ne lui vole rien , que je 
maintienne le bon ordre parmi mes gens , tout cela 
monsieur le paie avec de l'argent; mais que je fasse 
cela avec joie , parce que je le fais pour lui, que j'en 
rêve les nuits , que je me lève avec le soleil , c'est ce 
qui ne peut se payer qu'avec le contentement de 
mon maître. Une seule visite dans son parc , serait 
plus pour moi que tout son Pérou. Et voyez-vous , 
madame^ c'est pour cela même que je vous... 

ANGÉLIQUE. 

. Finissons cela, je vous prie. Vous savez vous- 
même combien de fois et toujours inutilement*. é. 
Hélas ! vous connaissez bien mon père. 

B I B E R f viTement et lui prenait la main. 

Il n'est pas encore venu dans sa pépinière. De- 
mandez-lui qu'il me permette de le conduire dans 
sa pépinière. Il n'est pas possible que les arbres, qui 
n'ont pas de sentiment, me donnent une récom- 
pense, et que les hommes me la refusent. Qui pour- 
rait croire qu'il désespère du bonheur , au point de 
payer les travaux, et de ne pas vouloir de leur 
succès ? 

ANGÉLIQUE. 

Je vous le promets , brave Biber. Peut-être êtes- 
vous plus heureux avec les plantes, que mon père 
avec les hommes. * 

BIBER tfrau. 

Et il a une telle fille î (// veut en dire das^antage , 



33o LE MISANTHROPE, 

mais s'arrête. Puis après un moment de silence : ) Mon 
maître a pu éprouver beaucoup de maux par les 
hommes ^ il a pu être trompé dans son attente , dans 
ses sages projets; mais (il prend la main djingélique 
awc ifii^acite'), mais il lui est resté une espérance. Il 
n'a pas éprouvé tout ce qui peut déchirer le cœur 
de rhomme. 

(Il s'éloigne.) 

SCÈNE II, 
ANGÉLIQUE , WILHELMINE. 

WILHELMINE, m Uvantet le suiTant des yeux. 

Singulier homme ! Lorsqu'on touche cette corde , 
cela lui va toujours au cœur. H y a quelque chose 
d'incompréhensible dans son sort. 

ANGÉLIQUE inquiète et regardant à Tentour. 

Il est bien tard : jamais il ne s'est fait aussi long- 
temps attendre ! Rosenberg. ... 

WILHELMINE. 

Il ne tardera pas. Que d anxiété encore et d'impa- 
tience ! 

ANGÉLIQUE. 

Et cette fois ce n'est pas sans motif ^ chère tante; 
cela peut-il être autrement? J'ai vu ce jour appro- 
cher avqc angpisses. 

WILHELMINE. 

N'attends pas trop d'un seul jour. 

ANGÉLIQUI:. 

S'il allait lui déplaire I si leurs caractères se re- 



SCÈNE II. 33i 

pôussSiienl mutuellement ! Comment puisf-je espérer 
qu'il sera la première exception à la règle com- 
mune? Si leurs caractères allaient se repousser! 
Cette amertume maladive de mou père , et la fierté 
de Rosenberg facilement irritable ! cette mélaucolie, 
et ]a gaité douce et spirituelle de Rosenbel*g I ah I 
quel jeu funeste di9 la nature! et qui me garantit^ 
que , se hâtant de l'apprécier sur cette première 
épreuve , il né lui interdira même pas une seconde 
visite ? 

WILHELMINE. 

Cela est possible, ma chère; cependant votive 
cœur, encore hier, ne vous disait rien de tout cela. 

ANGÉÏ.IQUB, 

Hier ? Tant que je n'ai vu que lui , tant que je n'ai 
pensé qu'à lui, je ue réfléchissais à rien de plus ; je 
parlais alors comme une jeune fille légère et ai- 
mantai maintenant l'idée de mon père saisit mon 
imagii^ation, et mei$ espérances s'évanouissent. Pour* 
quoi cet aimable 9onge n'a^^t-^il pu se prolonger? 
pourquoi a-t-il fallu jouer tout le bonheur de ma 
TÎe sur une terrible et unique chance ? 

WILHELMINE. 

Tes craintes te font tout oublier, Angélique. Pe- 
puis le jour oU Rosenberg te fit connaître son amour, 
où pour toi il rompit tous les liens qui l'attachaient 
à la cour et aux plaisirs de la capitale , où il s'est 
volontairement confiné dans la triste solitude de ses 
terres pour vivre près de toi ; depuis ce jour, la pen-^ 
sée de ton père n'a-t-cUe pas empoisonné ton repos ? 
n'est-ce pas toi qui as voulu faire cesser le mystère 



33s LE MISANTHROPE, 

de cette liaison 7 n*est-ce pas toi qui Ta poursuivi de 
tes prières et de tes sollicitations continuelles jus- 
qu'à ce qu'il t'ait promis » assez à contre-cœur y de 
rechercher la fareur de ton père? Mon père, disais- 
tu , ne tient plus que par un seul lien aux hommes; 
le monde sera à jamais perdu pour Ivti, s'il Tient à 
découvrir que sa fille aussi l'a trompe. 

ANGÉLIQUE «Tee émotion. 

Jamais, jamais! Rappelez-le-moi chère tante. Je 
me sens plus ferme , plus résolue ; tout le monde Fa 
trqmpe., mais sa fille sera sincère. Je ne Yeux pas me 
permettre une espérance qu'il faudrait cacher à 
mon père. Que ne dois-je pas à sa bonté? il m'a tout 
donné. Lui, qui est mort à toutes les joies de la vie, 
qucj n'a-t-il pas fait pour m'en entourer? C'est pour 
mon plaisir qu'il a fait de ce lieu un< paradis et que 
tous les arts ont rivalisé pour charmer le cœar de 
son Angélique et ennoblir son esprit^ Je suis la 
reine de ce domaine. Il a remis à mes mains ies 
soins pieux de la bienfaisance, dont son cœur blesse 
ne peut s'acquitter; il m'a laissé le doux pouToirie 
rechercher l'indigence honteuse , de sécher les lar- 
mes cachées , et d'ouvrir un asile dans nos tran- 
quilles montagnes à la misère vagabonde. Et pour 
tout cela , Wilhelmine , il ne m'impose que lobli' 
gation facile de me priver d'un monde qui le re- 
pousse. 

WILHELMINE. 

Et ri'as-tu jamais transgressé cette obligation fa- 
cile ? 

ANGÉLIQUE. 

Jai cessé de lut obéir. Mes désirs se sont portes 



SCÈNE II. 333 

au del& de cette enceinte ; je me le reproche j mais 
je ne puis revenir sur mes pas. 

WILHELMINE. 

Avant que la chasse attirât Rosenherg dans ces 
forêts f n'étais-tu pas plus heureuse? 

ANGÉLIQUE. 

Heureuse comme dans le ciel; cependant je ne 
puis revenir sur mes pas. 

WILHELMINE. 

Ainsi tout a changé à la fois. Cette société intime 
avec la nature si belle y n'est plus rien pour tdl ? 

ANGELIQUE. 

La nature est la méme^ mais non pas mon cœur; 
j'ai essayé de la vie, et maintenant ce qui est inanimé 
ne peut plus me satisfaire. Oh ! combien mainte- 
nant tput est changé autour de moi ! autour de moi 
il a fait varier toutes mes impressions. Le soleil qui 
s'élève n'est plus pour moi qu'un signe qui indique 
l'heure de son arrivée ; c'est son nom que me fait en- 
tendre le murmure de la fontaine; c'est sa douce 
haleine que mes fleurs exhalent de leur calice. Ne 
me regardez pas si sévèrement , ma chère tante; 
est-ce ma faute, si le premier homme que j'ai ren- 
contré hors de cette enceinte a justement été Ro- 
senberg ? 

WILHELMIN £ la regarde avec ëmotion. 

Aimable et malheureux enfant. . . et toi aussi ! . . . Je 
n'ai rien à me reprocher, je n'ai pu empêcher cela. 
Ne m'accuse pas , Angélique , si tu n'as pu échapper 
à ta destinée. 



334 !•£ MISANTHROPE, 

ANGÉLIQUE. 

Cest ce qiie vous me dites toujours , chère tante; 
je ne tous comprends pas. 

WILHELMINE. 

On ouvre la grille du parc I 

augéliqus. 

Je reconnais lesaboiemens de sa Diane; il arrive; 
c'est Rosenberg ! 

(Em« va i M rencontre.) 

SCÈNE III. 
ANGÉLIQUE, WEiHELMINE, ROSENBERG. 



* 



• 



•••••••••••••••••• ( Fin de laKène.) 

ANGÉLIQUE. 

Hélas! Rosenberg^ qu'ave£r-vous fait? Vous avei 
eu graD^ tort. 

ROSENBERG. 

Ne craignes rien, chère amie. Vous vouliez que 
nous fissions connaissance l'un avec l'autre, vous 
désiriez^ que je parvinsse à Fintëresser. 

ANGÉLIQUE. 

Et quoi ! ne i^sultera-^;^il pas de cela que vous 
l'indisposerez contre vous ? 

ROSENBERG. 

Pour le moment cela ne peut être autrement.You^ 



SCÈNE III. 335 

m'avez raconté Yoa&-méme combien de tentatives 
avaient déjà échoué contre la disposition maladive 
de son esprit. Tons ces avocats de l'humanité , solen- 
nels et sans mission , lui oni seulement fait sentir 
toute sa supériorité , et n'ont pas su résister à l'élo- 
quence spécieuse de son chagrin. Que nous autres 
humains doutions de la justice de sa haine^ cela lui 
est fort indifférent ; mais il ne souffrirait jamais pa- 
tiemment que nous en tenions peu de compte. Son 
orgueil ne se ferait pas à un tel dédain. Il trouverait 
peut-être que ce n'est pas la peine de nous combat- 
tre^ mais il est bien résolu à nous humilier; cela 
l'engagera en conversation , c'est tout ce que nous 
pouvons désirer d'abord. 

ANGÉLIQUE 

Vous prenez cela trop légèrement , cher Rosen- 
berg ; vous vous risquez à jouer avec mon père. Ah I 
que cela me fait peur ! 

R0SENBER6. 

Ne craignez rien^ mon Angélique , Je combats 
pour la vérité et pour l'amour ; sa cause est aussi 
mauvaise , que la mienne est bonne. 

WILHELMINEf qui pendant tout le temps a semble prendre peu de part à la 

cenyerMtion. 

Êtes-'vous bien sur de cela , monsieur de Rosen- 
berg? 

ROSENBEBG se retourne vivement verseMe, et «pris un court instant de nlence 

il répond d*un ton sérieux. 

Je pense que je le suis , madame. 

WILHELMINE. 

En ce cas, mon pauvre frère est bien malheureux. 



336 LE MISANTHROPE, 

Certes ce n'est pas de son gré qu'il est deyenu le 
plus infortuné des hommes, et il l'est; et cela me 
semble quelque chose de bien léger que de pronon- 
cer ainsi son arrêt. 

ANGÉLIQUE. 

Ne nous hâtons pas trop de juger , Rosenberg; 
nous ne savons que bien peu de chose des circon- 
stances de sa vie. 

ROSENBERG. 

Je leur accorderai toute ma pitié , chère Angéli- 
que, mais elles ne peuvent être prises en considéra- 
tion , comme excuse d'une haine réelle contre les 
hommes. {A la chanoinesse.)Ce n'est pas de son gré, 
dites-vous , qu'il est devenu le plus infortuné des 
hommes?' Pouvez-vous justifier un homme qui cac- 
complit sur lui-même le malheur qu'un destin 
cruel lui avait encore épargné ? N'est-il pas tel qu« 
l'insensé qui rejetterait loin de lui Tunique bête- 
ment que des brigands lui auraient laissé en k 
dépouillant? Sachez bien qu'il n'existe pas entre le 
ciel et la terre , d'homme plus misérable qu'un mi- 
santhrope. 

WILHELMINE. 

Si dans l'aveuglement de sa douleur il prend du 
poison pour y trouver un soulagement , que vous 
importe, à vous autres heureux? Quant à moi, je ne 
pourrais pas abandonner durement le pauvre aveu- 
gle à qui je ne puis rendre la vue. 

ROSENBERG avec chaleur et vivacité, 

Non, certes, non ! Mais mon âme se révolte contre 
l'ingrat qui ferme volontairement les yeux, et mau- 



SCÈNE III. 337 

dit Fâuteuï* de la lumière. Ce qu'il péul avoir soufi^ 
fert n'est-il pas plus que compensé par le bonheur 
d'avoir une telle fille ? peut-il bien maudire la race 
humaine^ quand chaque jour^ à chaque heure^ il en a 
une telle image devant les yeux ? Misanthrope! enlie- 
mi des hommes ! il n'y en a pas! non ^ je le jure / il 
n'y en a pas ! Croyez-moi, madame de Hutten, il n'y 
a de misanthrope dans la nature que celui qui Va- 
dore lui-même ) ou qui se méprise. 

ANGÉUQUE. 

Partez, Rosenberg, partez, je vous en conjure j 
vous ne pourriez paraître devant mon père dans 
une telle disposition d'esprit. 



4 

ROSENBERG. 



Je vous remercie de m'en avertir , Angélique. 
Nous avons entamé une conservation qui m'entraîne 
toujours à une grande vivacité d'opinion. -►- Par- 
don , madame. — Je ne voudrais; pas courir le ris- 
qué d'être inconsidéré le jour ou je dois faire con- 
naissance avec le père de mon Angélique. Parlons 
d'aixtre chose. Pour braver son regard sévère, il faut 
que je sois encouragé par une expression douce dû 
visage dé sa fille; sans cela, oserais-je combattre pour 
mon amour, contre son père? — Tout le village était 
orné comme pour un jour dé fête, quand j'y ai passé. 
— Pourquoi ces apprêts ? 

ANGÉLIQUE. 

C'est pour célébrer le jour de la naissance de mon 
père. 

ToM. V. Schiiuf. aa . 



33t) LE MISANTHROPE, 

SCÈNE IV. 

JULIE, femme de chambre d'Âogélique. Les 

prëcédens. 

JULIE. 

' Cest monsieur qui m'envoie , mademoiselle; il 
veut vous parler ce matin. — ^ Vous aussi, M. de Ro- 
senberg, il veut vous parler. 

ANGÉLIQUE. 

 nous deux ! nous deux à la fois? Rosenberg , nous 
deux ! qi}'est-ce que cela signifie ? 

JULIE. 

A la fois? non, je n'ai point dit cela. 

ROSENBERG, k Angâique , en s en elUnl. 

Je vous laisse passer la première , mademoiselle ; 
j'obtiendrai un accueil plus doux, venant après vous. 

ANGÉLIQUE, avec anxiëttf. 

Vous m'abandonnez, Rosenberg, où allez-vous? 
J'avais encore quelque chose d'essentiel à vous de- 
mander. 

( Rosenberg la prend à part ; Wilhelmine et Julie se rctiren t.) 

JULIE. 

Venez, mademoiselle, voir les apprêts de la fête 

ANGÉLIQUE. 

Voilà une matinée décisive et terrible pour pous, 
Rosenberg. Ce peut être une séparation , une sépa* 
ration éternelle ! Êtes-vous donc préparé , êtes-vous 



SCÈNE IV. 339 

donc affermi contre tout ce qui peut arriver? A 
quoi êtes- vous résolu, si vous déplaisez à mon père ? 

ROSENBERG. 

Je suis résolu à ne pas lui déplaire. 

ANGÉLIQUE. 

Si jamais je vous fus chère , plus de ce ton léger 
pour aujourd'hui, Rosenberg. Comment tournera 
la chance , cela ne dépend pas de vous ; nous pou- 
vons nous attendre au plus grand chagrin , comme 
au plus grand bonheur. Je ne pourrai plus vousrl3- 
voir, si vous ne vous séparez pas amicalement l'un 
de l'autre. Qu avez-vous résolu de faire , s'il ne vous 
accorde pas sa bienveillance ? 

ROSENBERG. 

Je saurai la conquérir , cher amour. 

ANGÉLIQUE 

Ah ! combien peu vous connaissez celui que 
vous allez aborder avec tant d'imprévoyance! Vous 
vous attendez à un homme que les larmes peuvent 
émouvoir , parce qu'il peut pleurer ; vous espé- 
rez que la tendre voix de votre cœur retentira dans 
le sien. Hélas ! la corde est brisée et l'on n'en pourra 
jamais tirer aucun son. Toutes vos armes s'émous- 
seront ; tous vos assauts seront repoussés. Rosenberg, 
encore une fois, qu avez-vous résolu si vous lui 
déplaisez? 

R G s EN BE R G lui prend U main d'nn air calme. 

Tout cela ne sera point, non assurément. Rassure 
ton cœur, craintive amie. Ma résolution est pinse^ 






34o LE MISANTHROPE, 

ton père est le but que je dois atteindre^ et je ne 

suis déterminé à ne pas Fabandonner que je n aie 

réussi. 

( Hs sortent. ) 

SCÈNE V. 

Un salon. 

HUTTEN sortant de son cabinet; AB£L son maître 
d'botel le suit avec un livre de compte. 

âBEL, liMnt. 

Avance faite, par inoliseigneur à la commune; 
après la grande inondation de 1784 y deux mille 
neuf cents écus. 

HUTTEN. H t'est usii, et parcourt quelques papiers qui sont sur la table. 

Le dommage est réparé^ il ne faut pas queThoiniDe 
souffre plus que la terre. Rayez cet article j je neveûx 
plus en entendre parler. 

ABEL le Mye sur le oompte^n secouant la tdte. 

Comme vous voudrez. Il reste encore à calcnlef 
les intérêts pendant six ans et demi. 

HUTTEN. 

Les ilntérétsl «-^ homme? 

▲BEL. 

A la bonne heure, monseigneur. 11 faut derordrf 
dans les comptes d'un régisseur. 

( n Teut Êontiauer à lire. \ 



— i^-fc ' 1 



SCÈNE IV. 341 

HUTTEN. » 

Le reste pour une autrefois. Appelle mon piqueur> 
je veux aller donner à manger à mes chiens. 

ABEL, 

Le métayer de HolzhofF aurait bien envie de votre 
jument polonaise 9 qui l'autre jour s'est cabrée sous 
monseigneur. On devrait bien lui donner cette bete, 
dit le palefrenier , avant qu'il arrive un second ac- 
cident. 

HUTTE». 

Et faut-*il que ce noble animal s'en aille finir à la 
charrue parce qu'une fois en dix ans j'ai eu à m'en 
plaindre? Je ne me suis jamais attaché à personne 
qui ne m'ait payé d'ingratitude. Je ne monterai ja- 
mais ce cheval. 

(Âbal prend son lirre de coQipte , et rept Mirtir.^ 
HUtTEN. 

Il y a eu dans la caisse un déficit considérable, et 
le receveur a disparu, n'est-ce pas? 

ABEL. 

Oui, jeudi dernier. 

HUTTEKselère. 

J'en suis bien aise , j'en suis charmé ! Ce receveur 
en est enfin venu à être un fripon. Il m'avait servi 
onze ans sans reproche ; notez cela, Abel. En savez- 
vous quelque chose de plus ? 

ABKL. 

Vous faites tort à cet homme, monseigneur : il 
a fait une malheureuse chute de cheval^ et on l'a rap- 



342 LE MISANTHROPE, 

porté ce matin^ le bras casse'. Les quittances se sont 

retrouvées sous d'autres papiers. 

HUTTEN vivement. 

Et ce n'était pas un fripon? Pourquoi m'ave^vous 
raconté des mensonges? 

ABEL. 

Monseigneur, il faut toujours croire le pire sur 
son prochain. 

HUTTEN, après un moment de sombre réflexion. 

-. Il était probable en effet que c'était un fripon, 
et qu'il avait touché le montant des quittances. 

. ABEL. 

C'était bien mon idée , monseigneur ; le signale- 
ment était donné, et les poursuites commencée 
avaient déjà beaucoup coûté : il est malheureux que 
ce soit de l'argent perdu. 

HTJTTEN , après Tavoir regardé long-temps avec surprise. 

Brave homme! tu es un vrai trésor pour moi. 
Nous ne nous séparerons jamais. 

ABEL. 

Qu'à Dieu ne plaise ! et si de certaines gens m'ont 
fait de grandes promesses... 

HUTTEN. 

Certaines gens ? comment ? 

ABEL. 

Oui, monseigneur, et je ne sais pas pourquoi f<!i' 
garderais le secret. Le vieux comte... 

HUTTEN. 

Se donne-t-il encore du mouvement? hé bien 



J 



SCÈNE V. 34s 

ABEL. 

Il m'a offert de me donner deux cents pîstoles et 
de doubler mes appointemens pour le reste de mes 
jours 9 si je voulais lui livrer sa petite-fille , made- 
moiselle Angélique. 

HUTTE N se lère tout k coup et se promène dans la chambre, ensuite il se rassied. 

Et vous avez refusé cette offre? 

ABEL. 

Oui , par mon âme^ c'est ce que j'ai fait. 

HUTTPEN. 

Deux cents pistoles et vos appointemens doublés ! 
Y avez-vous pensé ? avez-vous bien considéré? 

ABEL. 

Mûrement considéré^ monseigneur , et très-ron- 
dement réfusé! La trahison ne prospèife jamais : je 
veux vivre et mourir près de vous, monseigneur. 

•m 

HUTTEN, froidement et avec sécheresse. 

J'ai pçur que nous ne puissions nous arranger en- 
semble. ( On entend de loin une musique joyeuse et 
champêtre , mêlée du bruit des wix. Ces sons se rajh- 
prochentpeu à peu du château ) Tout ce bruit me dé- 
plaît ; passons dans une autre pièce. 

A BEL , qui s*est avancé sur le balcon, revient un moment apr^. 

Monseigneur , c'est tout le village qui vient : ils 
sont parés de leurs habits du dii^anche, ils ont leur 
musique, et les voilà sous le château. Monseigneur, 
ils vous demandent; avancez sur le balcon et mon- 
trez-vous à vos fidèles vassaux. 



■ ii.Mf - .j. .n.u...>.. ^^^„».^..^.e— =j,»M.^;=3.^,,a— ^,„»«^a-.:^—AL 



isaa 



/ 



344 LE MISANTHROPE , 

HUTTEN. 

Que veulent-^ils de moi ? qa'apportent-ik? 

ABEL. 

Monseigneur oublie ... 

HUTTEN. 

Quoi? 

ABEL. V 

Us ne viennent pas cette fois, comme Fan dernîer. 

HUTTEN se lève avec vivacité. 

Allons^ allons^ je ne veux pas en savoir davan- 
tage. 

ABEL. 

Je l'ai déjà dit à ntonâeigneur ; ils viennent de F^ 
glise^ et Dieu^ dans le ciel, a bien voulu les e'couter. 

HUTTEN, 

Il écoute aussi les aboi^mens du chien ^ et les faux 
sermens que profère la bouche de l'hypocrite, et lui 
seul sait pourquoi il les a mis au monde. ( Pendant 
ce temps la foute entre. ) ciel ! qui a arrangé cela? 

(H vent M retirer dans son cabinet. Plusieurs vUlageois larrétent, et le reticonsntp» 

ses vétenïens'. ) 



SCÈNE VI. 345 

SGÈNE VI. 

Les précédens. LES VASSAUX et LES SERVI- 
TEURS de Hutten^ bourgeois ou paysans. Ils lui 
apportent des prësens. De JEUNES FILLES et 
des FEMMES tenant des enfans sur les bras ou 
par la main. Tous sont habillés simplement ^ 
mais avec soin. 

UINTENDANT. 

Entrez ici, pères, mères, enfans, ne craignez rien . 
Il ne refusera point le TÎeîllard ; il ne repoussera 
point nos enfans. 

QUELQUES JEUNES F TLL ES qui se sont approchées da lui. 

Monseigneur , vos vassaux reconnaissans vouk ow 
frent ces faibles dons. C'est de vous qu ils tiennent 
tout. 

DEUX AUTRES JEUNES FILLES. 

Nous avons tissu pour vous cette guirlande de 
fleurs. Vous avez rompu pour nous les chaînes du 
servage. 

UNE TIOISIÈME ET UNE QUATRIÈME JEUNES FÏLL£«. 

Et nou9 répandons ces fleurs devant votis , c«r vous 

avez ckangé notre demevre sauvage en paradis. 

/. ■ - 

LA PREMIÈRE ET LA SECONDE JEUNES FILLES. 

Pourquoi de'tournez-vous les yeux , notre bon et 
cher seigneur? Regardez-nous, parlezrnous j qu*avonsr 
nous fait pour que vous répoussiez nos actions de 
grâce ? 

( Long silence. ) 



346 LE MISANTHROPE, 

H O TTE9 , sans les regarder et fixant les yeax en terre. 

Donne^leur de Fargent , Âbel, de l'argent tant 
qu'ils voudront. N^ëpargnez pas ma bourse; tous 
▼oyez bien que ces bonnes gens attendent leur salaire. . 

UN VIEILLARD torUnt de la foole. 

Nous n'avons point mérité cela , monseigneur ; 
nous ne sommes pas des mercenaires. ^ 

QUELQUES AUTRES: 

Nous ne voulons qu'un mot de bienveillance et un 
regard de bonté. 

UN QUATRIEME. 

Nous avons reçu des bienfaits de votre main ; nous 
venons vous en remercier. Nous sommes des hommes. 

D'AUTRES. 

.* Nous sommes des hommes , et nous n'avons pmni 
mérité cela. 

HUTTEN. 

Ne prenez point ce nom , et vous n'en serez que 
mieux venus de moi. — Vous êtes offensés que je vous 
offre de l'argent. Vous êtes venus , dites-vous , pour 
mé remercier ; et de quoi pouvez-vous me remercier, 
si ce n'est de l'argent? Je ne sache pas que j'aie donné 
mieux que cela à aucun de vous autres. Il est vrai 
qu'avant que j'eusse pris possession de ce comté , 
vous vous débattiez contre la misère , et qu'un homme 
sans pitié vous accablait de tous les fardeaux du 
servage. Votre personne n'était point à vous ; vous 
regardiez d'un œil désintéressé verdir vos champs et 
vos moissons se dorer. Le père s'interdisait tout mou- 
vement de joie quand il lui naissait un fils. J'ai 
rompu vos chaînes ; j'ai rendu le ûls au père et les^ 



SCÈNE VI. 34 

moissons au laboureur. La bénédiction est descendue 
sur votre sol depuis que la charrue est dirigée par la 
liberté et F espérance. Il n'y a pas un de vous qui 
ne tue son bœuf dans Tannée ; vous couchez dans 
de bonnes maisons ; vous avez le nécessaire ,' et il 
vous reste même de quoi vous divertir. ( Pendant 
ce tcmps^là , il s' anime et se tourne s^ers eux). Je vois 
la santé dans vos yeux et Faisançe dans vos vêtemens : 
qu il y a-t-il de plus à désirer? je vous ai rendus 
heureux. * 

UN VIEILLARD, du mUieu de la foule. 

.. Non y monseigneur , l'argent et le bien-être sont 
y os moindres bienfaits. Votre prédécesseur nous re- 
gardait à l'égal de la glèbe de nos guérets. Vous avez 
fait de nous des hommes. 

UN SECOND. 

Vous nous avez fait bâtir une église et donné de 
l'éducation à nos enfans. 

UN TROISIÈME. 

Vous nous avez donné de bonnes lois et des juges 
consciencieux. 

UN QUATRIÈME. 

Nous yous remercions de ce que nous vivons en 
hommes ^ de ce que nous pouvons jouir de la vie. 

H UTTE N , - enfoncé dans ses reflétions. 

Oui y oui^ le sol était bon et il recevait la douce in- 

* a 

fluence du soleil^ quand l'arbuste rampant ne s'élevait 
pas au niveau de Farbre. Ce n'est pas ma faute si vous 
eu restez au point où je vous ai mis ; votre propre 
aveu prononce votre sentence. Cette satisfaction me 
prouve qu'avec vous nui peine c^t perdue. S'il man- 



348 LE MISANTHROPE, 

quait quelque chose à votre bcmkeur , pour la pre- 
mière fois y vous auriez acquis des droits à mon es-' 
time? (// se détourne.) Devenez ce que vous pourrez, 
je n'en suivrai pas moins ma roate. 

l]N HOMME, dans la foule. 

Vous nous avez donné tout ce qui peut nous ren- 
dre heureux ; accordez-nous encore votre amour. 

HUTTEN, d'an air sombte et sérieux. 

Malheur à toi, qui m'as rappelé combien j'ai sou- 
vent prodigué follement^ ce trésor! Il n'y a parmi 
vous personne dont Paspect puisse m'entraîner dans 
une rechute. — Mon amour ! — • Échauffe-toi aux 
rayons du soleil , remercie le hasard qui a dirigé sur 
ta récolte leur favorable influence, mais n'aspire 
point, dans tes désirs insensés, à te plonger à leur 
source brûlante. Il serait triste, et pour lui et pour 
toi, que, pour t'éclairer, il fût obligé, dans sa course 
rapide, de tenir compte de ta reconnaissance. Obéis- 
sant aux règles éternelles, il verse le torrent de ses 
rayonâ, indifféremment sur llnsecte qui se réjouit à 
«a lumière , et sur toi qui la souille par tes vices. Et 
que vous importe mon amour? ce n'est pas de lui 
que vous avez tenu votre bonheur, et je n'ai pas 
droit au vôtre.'' 

LB VIEILLARD. 

Ohl cela BHMis afflige, mon cher seigneur, que 
nous jouissions de tout , hormis du plaisir de la 
reconnaissance. 

HUTTEN. 

r 

Laissez-moi. J'abhorre la reconnaissance présent 
tée par des mains si profanes ; commencez par pi^i^ 



SCÈNE rr. 349 

fier vos lèvres de la calomnie^ vos mains de l'aviditë, 
vos yeux de la honteuse envie; chassez de votre 
cœur la méchanceté^ jetez le masque du mensonge, 
que vos mains coupables déposent la balance du 
juge. Et croyez-vous que cette comédie de votre 
prétendue union , m'empêche de démêler Fenvieuse 
discorde qui rompt entre vous les liens les plus 
sacrés de la vie? Ne sais-je pas bien que chacun, 
parmi celte foule , voudrait paraître devant moi le 
seul digne d'être distingué ? Mon œil vous observe 
sans qu il y paraisse , et vos vices confirment là jus- 
tice de ma haine. {Au Vitilturd.) Tu prétends sans 
doute obtenir de moi du respect, parce que l'âge a 
blanchi tes cheveux, parce que le fardeau d'une 
longue vie a courbé tes épaules? J'en suis d'autant 
plus certain que tu n'accompliras pas mon espé- 
rance. Te voilà maintenant descendu, du sommet de 
la vie, les mains vides, et ce que tu n'as pu atteindre 
dans toute ta force virile , crois-tu pouvoir y parve- 
nir en te traînant sur tes béquilles ?(// mow^rc /e^ 
erifans.) Votre esj>oir serait-il que l'aspect de ces 
inaocens vermisseaux parlât à mon cœur? Ah! ils 
seront tous pareils à leurs pères; vous modèlerez 
leur innocence d'après votre propre image, vous 
les conduirez tous au même but qu a eu votre exis- 
tence. Pourquoi êtes-vous venus ici? Je ne puis, 
(pourquoi êtes-vous venus m'arracher cet aveu?) je 
ne puis vous parler avec bienveillance. 

(lljorl.) 



■ ■^--— — j-j 



35o LE MISANTHROPE, 

SCÈNE VII. 

Un site solitaire du parc , resserre de toutes parts , et d*un ca- 
ractère frappant I quoiqu'un peu triste. 

HUTTEN entre se parlant à lui-même. 

Ah ! si vous étiez dignes de ce nom, qui est sacré 
pour moi ! Homme, être majestueux et sublime, la 
plus belle pensée du créateur ! combien tu es sorti 
riche de sa main ! que d'harmonie régnait dans ton 
âme , ayant que les passions en eussent brisé les 
cordes harmonieuses ! 

Tout ce qui existe autour de toi, au-dessus de toi, 
tend sans cesse yers la beauté et la j)erfection. Toi 
seul, tu demeures imparfait et difforme au milieu de 
cet ensemble accompli. Loin de tous les regards, 
loin de toute admiration , la perle dans le muet co- 
quillage, le cristal au sein de la montagne, aspirent 
à une éclatante beauté! Partout où pénètre ton œil, 
l'harmonieuse industrie de tous les êtres travaille à 

4 

manifester des forces mystérieuses. Tous les en fans 
de la nature, pleins de reconnaissance, rapportent à 
leur heureuse mère les fruits qu'ils ont fait mûrir; 
partout où elle a semé , elle recueille des moissons. 
Toi seul, son fils le mieux doté, le plus chéri, tu fais 
exception : ce qu'elle t'a donné , elle ne le retrouve 
plus ; elle ne peut plus reconnaître sa beauté ainsi 
défigurée. 

Marche yers la perfection. D'ipnombrables har- 



SCÈNE VIL 35i 

mohies réposent en toi , et il suffit de ta volonté pour 
les réveiller. Ton œil ne brille-t-il pas d'un pur 
rayon de lumière, quand la joie embrase ton cœur? 
Tes traits ne s'animent-ils pas, quand un doux senti- 
ment pénètre en ton sein ? Peux-tu endurer que ce 
qui est vulgaire et passager opprime en toi ce qui 
est noble et immortel? 

Tout ce qui t'environne est destiné à ton bonheur, 
tous les êtres s'y empressent ; c'est le but de tout ce 
qui est beau ; et tes désirs indomptés s'efforcent con- 
tre cette bienveillance; et tu troubles violemment les 
bienfaisans projets de la nature. Elle t'a entouré, avec 
amour, de mille moyens de vie, et tu sais en extraire 
la mort. Ta haine forge le glaive avec le fer secoura- 
ble ; ton avarice charge de crimes et de malédic- 
tions l'or innocent ; ton intempérance change en 
poison la douce chaleur du vin. La nature dans sa 
perfection sert ainsi involontairement tes vices, 
mais tes vices ne peuvent la corrompre. L'instru- 
ment dont tu abuses demeure pur en servant à un 
impur usage ; tu le détournes de sa destination , 
mais il ne cesse pas de t'obéir , ni de te servir. Sois 
humain ou sois barbare, ton cœur, docile à ta haine 
comme à ta pitié, ne cessera point de battre mer- 
veilleusement dans ta poitrine. 

Enseigne-moi ta tranquille égalité, ton éternelle 
satisfaction , ô Nature ! Comme toi , je suis demeuré 
fidèle au culte de ce qui est beau^ fais que j'ap- 
prenne de toi à supporter d'être trompé dans mes 
désirs de bonheur ; mais fais en même temps que je 
conserve une volonté pure, que je ne tombe pas 
dans un triste décourage^lent ; fais-moi partagei* 



35a LE MISANTH&OPE, 

ton heureux aveuglement; que ton calme silencieux 
me cache le monde et la réalitéqu'il renferme. LWbe 
éclatant de la lune éprouTe-t-il cpekpie émotion 
lorscp'il Toit le meurtrier dont il édaire la foite? 
Ce cœur aimant se réfugie vers toi ; place-toi entre 
les hommes et mon humanité. Ici, ou leur main 
cruelle ne m'atteint pas , où la funeste Térité ne 
dissipe point le charme de mes songes ; ici, ou je ^is 
séparé de la race humaine , laisse-moi acquitter 
entre tes mains maternelles , en présence de 1 éter- 
nelle beauté, les devoirs sacrés de l'existence. (Il re- 
garde autour de lui. ) Tranquilles végétaux , je dé- 
mêle dans vos muettes merveilles l'action de la DiTi- 
nité ; votre perfection qui s'ignore élève mon esprit 
curieux jusqu'aux plus sublimes réflexions ; l'image 
d'un Dieu rayonne pour moi à travers votre silen- 
cieuse apparence. L'homme trouble à mes yeux le 
cristal d'une eau transparente. Dès que l'homraep- 
raît, la Divinité est cachée pour moi, 

(Il veut se retirer. Angâiipie se présente devant lai ) 

SCÈNE VIII. 

« 

HUTTEN, ANGÉUQUE. 

ANGÉLIQUE veut se retirer. 

C'est par votre ordre, mon père... Cependant; si je 
trouble votre solitude.... 

HUTTEN , qmi depuis un moment temlbUit 1 attendre et ta chercher des yeus , lu> ^^ 

avec un ton de reproche fort doux. 

« 

Tu n'en a pas bien agi avec moi , Angélique. 



SCÈNE VIIL 353 

: ANGÉLIQUE, troublëé. 

îï Mon père ! 

^t HOTTEN. 

H, Tu sayais cette surprise; ayoue-le. Tu l'avais 
vj toi-toiême arrangée? 









ANGELIQUE. 

Je ne puis lei nier, mon père. 

HUTTEN. 

Us injlont quitté fort affligés ; aucun ne m/a com* 
pris. Vois si tu en as bien agi avec moi* 

. ANGÉLIQUE. 

Mon intention mérite grâce. 

i:i HUTTEN. 

' Tu t'es affligée ayêc ces braves gens. Dis-moi la 
I* vérité. Ton cœur leur est favorable; je te pénètre 
bien, tu blâmes mon chagrin? 

^ . ANGÉLIQUE. 

Je le respecte , mais j'en gémis. 

HUTTEN. 

Tes larmes me donnent à penser^ Angélique; tu 
hésites entre le monde et ton père. Il te faudra choi- 
sir^ ma fille , entre deux partis qui ne sont pas con- 
ciliables ; il te faudra ou abandonner entièrement 
l'un • ou lui obéir entièrement. Sois sincère, tu blâ- 
mes mon chagrin? 

ANGÉLIQUE. 

Je crois qu'il est juste. 

HUTTElï. 

Le crois-tu ? réellement le crois-tu ? Écoute, Au-- 

Ton. \,Schiliêr. a3 



354 LE MISANTHROPE, 

gélique i je mettrai ta sincëiîtë à une épreuve dëci- 
siye; si tu balances^ je n'ai plus de fille. Âssieds-toi 
près de moi. 

ANGÉLIQUE. 

Ce ton sérieux et solennel. . . 

HUTTEN. 

Je t'ai fait appeler; je voulais te faire une prière; 
cependant je réfléchis que je puis encore la différer 
d'un an. M 

Une prière à votre fiUe! et vous hésitez à la dire? 

fe*t7T*EN. 

Ce jour m'a donné un sérieux avertissement. Au- 
jourd'hui j'ai cinquante ans. Un deslm cruel a avan- 
cé ma viev et il peut arriver qu'^n beau tnàlin ^ns 
l'avoir espéré et sans avoir auparavant... {Il se lève) 
Ah! si, tu veux pleurer, alors tu ne pourras point 
m'entendre. 

Oh ! finissez ce discours, mon père, il me déchire 
\t ciœur. 

Je ne veux pas être surpi-fe, avàttil que ii(ms ayons 
pris nos arrangemens ensemble. Otiî, |e 4e ^ns,jt 
tiens encore au monde. Le mfeîidiaM Se s^attie de sa 
misère aussi difficilement que le *èi dé son frotfe. 
Tu es tout ce que je laisse après moi. . . (un moment àt 
silence) mes derniers regards s'arrêtent sur toi avec 
douleur; je pars et je te laisse placée entre deux 
abimes. Ou tu pleureras , ou il faudra pleurer sur 
toi , ma fille. Jusqu'ici j'ai voulu fe itfoustràire à ce 



SCÈNE VIII. 355 

douloureux choix. Tu vois la vie avec des yeux se- 
reins , le monde se montre riant devant toi. 

ANGÉLIQUE. 

mon père , puissent vqs yeux devenir sereins ^ 
aussi ! Oui , le monde est be^u. 

, HUTTEN. 

Par le reflet de toq âm6 noble e|: pupe. Et ipoi 
aussi j'ai connu quelques mQp^ens de bonb^^f . Tu 
conserveras cet heureux aspept du monde « tanjt que 
tu pourras te garder de lever le voile qui te cache la 
réalité ; tant que tu vivras loin des honinies | tanf 
que tu ne chercheras de satisfaction que dans ton 
propre cœur. 

ANGÉLIQUE. 

Ou quand j'aurai trouva celui qui sera en harmo-* 
nie avec le mien. 

HUTTEN , avec vivacité et sérieux. i « 

Tu ne le trouveras jamais ; mais préserve-toi du 
malheureux ^poir de le trouver. (lise iàit et parait 
un moment absorbé dans ses réflexions .) Angélique^ 
notre âme se crée souvent une image noble et ra* 
vissante, une image empruntée à un monde plu& 
sublima 9 ett revêtue de formes charmantes i parfois 
la natiuire en se jouant nous en présente une imita- 
tion dans Je J^inlaÎA y et 3 arrive que notne cœur 
abusé le confond avec l'idéal qu'il s'est formé. Tel 
a été, Angélique; le sort de ton père; souvent j'ai 
cru voir briller, sur un visage humain , les traits 
célestes de ce fantôme de mon imagination; ivre de 
joie, j^ai tendu les bras, et la trompeuse apparence a 
fui 4e, mm embrassemejifi. 



/ 



356 LE MISANTHROPE, 

ANGÉLIQUE. 

Cependant^ mon père... 

HUTTE N luterromp^Dt. 

Le monde ne peut rien t'offrir que ce qu'il tient 
déjà de toi. Tu te réjouis de voir ton image dans une 
eau transparente^ çX si, pour la saisir ^ tu veux t'y 
plonger ^ tu trpuyes la mort. Ils donnent le nom 
d'amour à cette nianie décevante. Garde-toi de 
croire à ce prestige que les poètes nous peignent 
d'une manièrç si aimable. La créature que tu ado- 
rerais, ce serait toi-même ; la réponse que tu enten- 
drais, ce serait l'écho de ta propre voix renvoyée par 
un rocher aride; et tu fe trouverais dans une affreuse 
solitude , 

ANGÉLIQUE. 

J'espèrvC que quelques hommes, mon père, sont 
encore.,.. 

HUTTEN, d'un airdolwerT«tioB. 

Tu espères* cela ? tu espères? {lise lève et fuit 
quelques pas. ) Oui, ma fille, ceci me rappelle pour- 
quoi je t'ai fait appeler. (// se place devant elle et la 
regarde avec pénétration.) Tu m'as devancé, ma 
fille... Je suis surpris, je suis eflfrayé de mon insoii- 
ciantc sécurité. . . Et j'étais si près du danger ! et j'étais 
prêt à perdre le fruit des soins de ma vie entière! 

ANQÉLIQUE. 

Mon père, je ije comprends point votre pensée. 

HUTTBN. 

Cette ei^plication n'est jpoint prématurée. Tu as 
4i:i(-'neuf £^ns et tu peux me demander compte de 



SCÈNE VlII. 357 

ma conduite. Je t'ai arrache du monde où tu devais 
vivre, je t'ai cachée dans cette vallée paisible; tu 
croissais ici , étant un mystère pour toi-métne ; tu 
ignores quelle destitiation t'attend, il est temp que 
tu la connaisses; il faut que tu sois éclairée sur toi- 
même. 

ANGÉLIQUE, 

Vous me jetez dans l'anxiété , mon père. 

H€TTEN. 

Ta destinée n'est point de te flétrir dans la solitude 
dé ce vallon. Tu m'enseveliras ici, et tu retpurneras 
yers ce n^pndé pour lequel je t'ai parée. 

AI^GÉLIQIIE. 

Mon père, voudriez-vous me rejeter dans ce monde 
OÙ vou^ avez été si malheureuK^ ? 

HUTTEIf. 

Tu y seras plus heureuse. ( Âpres un instant de 
silençis. ) Et quand cela serait autrement , ma fille , 
il faut que ta jeunesse acquitte une dette dont ma 
vieillesse prématurée ne peut te dispenser. Tu n'as 
plus besoin de ma direction ; j'ai achevé ma tâche. 
La statue a été formée sous le ci(seaH du sculpteur, 
dans la reti'aite de son atelier. Elle est terminée, 
qlle doit b^Her sur son piédestal. 

ANGÉLIQUE. 

Jamais , jamais , mon père , je ne veux sortir des 
mains qui m'oi^t formée. 

HUTTEN. 

Je n'ai plus qu'un seul souhait à faire , souhait 
qui s'est accru dans mon coeur , qui est devenu plus 



358 LE MISANTHROPE, 

impérieux k mesure que de nouyeaux attraits vf^i^ient 
embellir (on yisag^, que des agrémens nouveaux ve^ 
naient orner ton e&prit, à mesure que de. nQ^YeUel 
harmonies venaient élever ton âme. -*- Ce souhait , 
ma fille. •• Donne-rmoi \sl niain, 

ANGÉLIQUE. 

Dites -le , mon père , mon âme s'empresse à le 
recueillir. 

HUTTEN. 

Angélique , tu es la fille d'un homme puissant. 
Le monde me tient pour tel , mais personne ne con- 
naît toute ma richesse; ma mort te livrera un trésor 
que ta •bienfaisance ne pourra épuiser. Tu pourras 
la satisfaire toute insatiable qu elle est. 

ANGÉLIQUE. 

Ah ! mon père , vous m'accablez de douleur. 

HUTTEN. 

Tu es une aimable enfant , Angélique ; laisse ton 
père se féliciter de ce que tu n'auras aucune obliga- 
tion à avoir à un autre homme. Ta mère était la 
plus belle des femmes. Tu es sa belle et noble 
image. Les hommes te verront, et l'amour les 
amènera à tes pieds. Qui obtiendra cette main? 

ANGÉLIQUE. 

Est-ce la voix de mon père ? Ah ! je vous entends, 
vous m'avez chassée de votre cœur. 

HUTTEN. Il U regarde d'un œil de contentement. 

Cette belle forme est animée par une âme plus 
belle encore. Je m'imagine l'amour dans ce pai- 
sible coeur. Ah ! quelle fteur croît ici pour l'amour ! 
Quelle plus bellç récompense pourrait être soustraite 



J 



SCÈNE VIIJ. 359 

aux plus nobles prëtendans ! ( À7igéIi(fÀe , profonde^ 
ment émue y tombe à ses pieds , et cache son visage 
dans ses mains) Plus de bonheur peut-il être réservé 
à un homme en recevant la main d'une femme P'Sais- 
tu que c'est à moi que tu dois tout cda ? J'ai rassem- 
blé des trésors pour ta bienfaisance; ta beauté, je 
l'ai conservée j ton cœur f j'ai veillé sur lui j ton es- 
prit , j'en ai développé les charines. Eh bien, pour 
tout cela j accorde-moi une seule grâce ; par cette 
seule grâce , tu t'acquitteras de tout ee que tu me 
dois. Me là refuseras-tu C 

ANGÉLIQUE. 

mon père ! pourquoi ce long détour pour arri- 
ver au côèur de votre Angélique? 

HUTTEN. 

Tu possèdes tout pour rendre un homme heureux. 
( Il s arrête et fixe sur elle un regard d'of^servation. ) 
Ne rends jamais un homme heureux. ( Angélique 
pâlit et baisse les yeux. ) Tu ne réponds point.... 
Cette angoisse.... ce tremblement.... Angélique I 

ANGÉLIQUE. 

Hélas , mon père. 

fiUTTEN, avec douceur. 

Ta main, ma fille... Promets-moi... engage-toi... 
Qu'est-ce àtfhCy ta Tbtkrï tretoble? promets-moi de 
ne jamais d<!)l!iiier cette maîrià^un homme. 

ANGÉLIQUE, avec un grand ti-ouhle. 

Jamais, mon père... que de votre aveu. 

HUTTEN. 

Et tnême <Juand je ne serai plus, jure-moi de ne 
pas dofÀner cette âiain à un homme... 



a6o LE MISANTHROPE, 

ANGÉLIQUE avec effort, et d'une voix^mue. 

Jamais ^ jamais tant que. . . tant que vous-même 
ne me dégagerez pas de cette promesse. 

HtITTEN. 

Ainsi, jamais. (// quitte sa main et demeure un 
moment en silence ) Vois cette main desséchée ; vois 
ces rides dont le chagrin a sillonné mon front ; de- 
vant toi, est un vieillard incliné au boi'd de la tombe, 
et cependant je suis encore à un âge où. l'homme 
conserve ses forces. Voilà ce qu'ont fait les hommes; 
toute cette race est mon bourreau... Âïigélique n'ac- 
compagne pas à Tautel un fils de mon bourreau; ne 
donne pas à mon chagrin cruel un dénoûment de 
comédie. Cette fleur qu'a cultivée ma douleur , 
qu'ont arrosée mes larmes, ne doit pas être cueillie 
par la main du plaisir. Les premiers pleurs que tu 
verserais pour l'amour te confondraient avec celte 
misérable ï^ce. La main, qu'à l'autel tu présenteraisà 
un homme, inscrirait honteusement mon ùom parmi 
ceux des insensés. . 

ANGÉLIQUE. 

C'est assez , mon père , n'en dites pas davantage ; 
permettez que... 

( Elle veul se retirer. Il la retient. ) 
HUTTtN. "^ 

Je ne suis point pour toi un père rigoureux, ma 
fille. Si je t'aimais moins, je te livrerais moi-même 
à un homme; je n'ai pas de haine non plus contre les 
hommes ; on est injuste envers moi, quand on m'ap- 
pelle misanthrope. J'honore la nature humaine, mais 
je ne puis plus aimer les hommes. TSe me prends pas 
non plus pour un de ces vulgaires insensés qui im- 



SCÈNE yiïl. 36i 

Sutent à ce qui est noble / l'offense quils ont reçue' 
e ce qui est vil. Ce que j'ai souffert des hommes vils, • 
je Tai oublié; mon cœur saigne des blessures dont il 
a été frappé par les meilleurs et les plus nobles. 

ANGÉliIQUE. 

Confiez-vous à de$ hommes nobles et bons , ils 
verseront un baume salutaire sur vos blessures, 
Rompez ce mystérieux silence. 

HUTTE N, apr^ un moment d« «Ueoise. 

Si je pouvais te raconter l'histoire de ce que j'ai 
souffert ! je |ie le puis ; je ne le veux pas. Je ne veux 
point t'arracher à cette heit^euse sécurité , à cette 
douce confiance ; je ne veux pas introduire la haine 
dans ce paisible cœur. Je voudrais te préserver des 
hommes, mais non point t'aigrir contre eux. Mes' 
récits fidèles éteindraient la bien veillance en ton âme 
et je voudrais y conserver ce feu sacré. Plutôt que 
de laisser ton cœur se créer à lui-même un monde 
nouveau et plus pur , j'aime mieux i^e pas en arra- 
cher le monde réel, f Silence. Angélique se penche 
sur lui en fondant en larmes. J Je m'applaudis de cet 
aspect riant de la vie^ de cette heureuse croyance aux 
hommes , qui se présente encore maintenant à tes 
yeux, comme une douce apparence. Cela. était salu-* 
taire , cela était nécessaire pour développer dans 
ton cœur rinfluéûce divine. J'admire la sage pré- 
caution de la nature. Elle offre , à notre âme jeune 
encore / le monde sous un aspect agréable. Le 
germe naissant de l'amour s'y attache ; le tendre re^ 
jetoQ se soutient à ce doux appui, et enlace de mill^ 

rameaux ce monde qui est auprès de lui. Cependant 
ToM. y. schaiff. a4 



», 



362 LE MISANTHROPE, 

il doit un jour élever jusqu'au ciel sa tige orgueillettse 
et royale. Oh ! alors il faut que la tige protectrice meu- 
re, et que l'arbre vivant, prenant en lui-même sa for- 
ce, s'élève vers une kaute direction. Doucement, et 
peu à peu l'âme d'abord intimidée commence à dé- 
tourner la plante, du monde réel, pour la diriger vers 
l'idéal divin qu'elle a su créer en elle-même. Alors 
notre âme fortunée n'a plus besoin de cet appui de 
son enfance , et la flamme épurée du désir s'allume 
au-dedans de nous dans un impérissable foyer. 

ANGÉLIQUE. 

Hélas, mon père, que je suis loin de cette image 
que vous me présentez! Votre fille ne peut vous 
suivre dans ce sublime essor. Laissez-moi m'atta- 
cher à cette agréable illusion , jusqu'au moment où 
elle prendra congé de moi. Comment devrais-je, 
comment pourrais-je haïr, dans un autre, ce qxie vous 
m'enseignez à aimer en moi-même? ce que vous- 
même frimez dans votre Angélique ? 

HUTTEN, avec sensibiHttf . 

La solitude t'a gâtée , Angélique ; je devrais te 
conduire parmi les bomines pour que tu apprisses à 
les juger. Tu poursuivrais ton agréée illusion. 
Tu'vervais de près fleWe in^age divine , créée par ton 
imagination. Je suis beureuj^ de penser que j^ ne 
courrais aucun. risque dans ç^^tte épreuve. J'ai placé 
dans ton âme im mndèle dont les Hoq)mes ne soutien- 
draient |»as la comparaison. (// la contemple avec un 
tranquille ravissement.) hh 1 |a vie m'offre encpre une 
fleur , et ma longue espér^ncie touche ^p&n à son ac^ 
eom]^iss6ment. Combien il§ rof»t|^iç ^îurprî^ de ne 



SCÈNE VIII. 363 

pouvoir jamais faire naître un sentiment partagé par 
cet ange^ que je placerai au milieu d'eux I Je les hais. 
Oui f j'en suis assure , j'enlacerai les plus nobles et 
les meilleurs d'entre eux dans ce filet dore'. Angëli-* 
que ! ( Il 41^ approche délie d'un air sérieux et solennel 
et place sa main sur sa iéte. ) sois un être sublime 
parmi cette race dégénërëe. Répands autour de toi 
la bénédiction , comme une divinité bienfaisante ! 
Montre-toi au-dessus de toutes les créatures que le^ 
soleil a jamais éclairées. Pratique en te jouant cette 
vertu«qui fait le courage des héros et la prudence 
des sages. Armée d'une irrésistible beauté^ tu repro- 
duiras à leurs yeux la même vie que, méconnu, je 
menais parmi eux , et tes charmes feront triompher 
la vertu, qu'en moi ils avaient condamnée. Son éclat 
éblouissant brillera plus doucement dans une âme 
de femme , et leurs yeux aveuglés s'ouvriront enfin 
à cette clarté. Amène-les jusqu'au point d'entrevoir 
tout le bonheur céleste que fait espérer un cœur tel 
que le tien ; jusqu'au point de se consumer en désirs 
brùlans pour cette ineffable félicité ; et alors tu t'en- 
voleras dans ta gloire; et alors ils apercevront ^ 
bien loin au^eàsus d'eux, la céleste apparition, inac- 
cessible pour toujours à leurs désirs , comme Oriôn 
l'est à notre faible bras , là-haut dans les plaines du 
firmament. Quand j'étais avide d'un être réel, eux 
me paraissaient de vaines ombres ; à ton tour échajppe-* 
lem*, comme une ombre : c'est ainsi que je veux te 
placer au-dessus de la race humaine. Maintenant tu 
sais qui tu es. Je me suis préparé ma vengeance. 

FIN DU MISANTHROPE ET DU CINQUIÈME VOLUME. 



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